J’aurais pu m’agenouiller et, comme un gosse mal élevé, arracher la fleur et la porter à ma bouche, la croquer pour sentir le goût de sa fraîcheur, répéter le vieux geste qui confond beauté et possession. À la place, je me suis retrouvé à genoux dans le jardin des moines, les genoux humides, l’appareil collé au visage, à cadrer l’iris sous les gouttes de rosée. Ce n’est plus la bouche qui s’avance, c’est le troisième œil de l’objectif. Je regarde dans le viseur et, pendant un instant, je ne sais plus très bien où se termine la fleur et où je commence : l’iris, le verre, ma pupille sont pris dans le même axe. Le diaphragme s’ouvre et se referme en un claquement sec, 1/60e de seconde, presque rien, et pourtant c’est là que tout se joue : un morceau de présent est cueilli, ni pour être dévoré ni pour être gardé comme un trophée, mais parce qu’il a eu lieu une fois entre cette fleur-là et moi, dans ce coin de jardin. Nous sommes à l’unisson sous la rosée, l’iris et moi, moi et l’iris, peu importe l’ordre ; ce qui compte, c’est que pendant ce temps minuscule le monde n’est plus découpé en sujet qui regarde et objet qu’on regarde. Le reste, les grands mots sur l’éternité, le sens, l’œuvre, viendront toujours assez tôt ; sur le moment, il n’y a qu’un clic, un souffle, une fleur violette qui apparaît ensuite sur l’écran et rappelle que, l’espace d’un battement de paupières, nous avons occupé le même présent.


illustration Iris dans le Jardin des Moines/ Prieuré de Salaise sur Sanne