Il arrive parfois qu’une chose se présente comme si on la voyait pour la première fois alors qu’on la côtoie depuis des années. On ouvre un livre au hasard, on lit trois lignes et quelque chose claque, sans que l’on sache dire quoi ; on regarde une image dans un bac de révélateur, sous la lampe rouge, et au moment où les ombres sortent du papier, une sorte de vertige se produit : ce n’est plus “une photo”, c’est une scène qui nous regarde. La sensation est familière et impossible à nommer ; on sait qu’à vouloir la saisir trop vite avec des mots, on la fera fuir. C’est comme si, pendant une seconde, tout ce que l’on traîne de passé se taisait, et qu’il ne restait plus que ce point-là, net, au milieu du présent. Le propre de ces instants, c’est de nous rendre la vue, très brièvement : une fraction de seconde qui a la densité d’une éternité minuscule. Ils nous sortent de la croûte des habitudes, de la durée qui déroule toujours les mêmes pensées, les mêmes gestes, et nous laissent face à un morceau de monde sans commentaire. Quand je regarde en arrière ce que j’ai fait en photo, en peinture, en écriture, il me semble que je n’ai poursuivi que ça : retrouver ce type d’accrocs, ces moments où l’ordinaire se fendille. Je ne crois pas beaucoup à “l’originalité” au sens où on l’entend d’habitude ; je n’ai jamais été sûr que le banal existe autrement que comme une manière de ne plus voir ce qui est là. On parle de nouveauté pour désigner ce qui change à l’extérieur, alors que ce qui se produit vraiment se joue dedans : une légère torsion du regard, une façon de poser le point de netteté ailleurs. Parfois, il suffit d’un clignement de paupière pour que tout bascule : la rue n’est plus un décor traversé sans y penser, mais un ensemble de volumes, de couleurs, de corps, comme si quelqu’un avait monté le contraste. Ce fil qui relie ces instants, je peux l’appeler étrangeté faute de mieux. Au début, elle a quelque chose d’inquiétant : on a l’impression d’être décalé par rapport aux autres, d’habiter à côté. Avec les années, quand on s’est un peu fatigué à courir après le “nouveau” et l’“avoir”, on finit par s’asseoir et par laisser venir ce qui vient. Alors reviennent des choses très simples : un chant d’oiseau qu’on n’entendait plus, l’odeur d’herbe coupée en bord de champ, le vent qui passe sur la joue, un verre d’eau dont on sent vraiment le goût. Ce ne sont pas des révélations en grande tenue, juste des signes que quelque chose s’est déplacé. L’étrangeté, à ce moment-là, n’est plus un choc mais une présence discrète : le monde n’est pas devenu plus exotique, c’est nous qui avons cessé, pour un instant, de le traverser en étrangers.


illustration huile sur toile, série esprit végétal, pb 2019