Quand il ne restait plus grand-chose à manger à l’internat, on sortait les haricots. C’était le plat de fond de tiroir : eau grise, quelques grains qui s’écrasaient sous la fourchette, vapeur qui sentait plus le cantine que le jardin. Les jours de haricots, on savait qu’il n’y aurait pas de rab, pas de viande cachée au fond du plateau, rien à espérer après. Et puis il y avait les jours pires encore, ceux où même les haricots manquaient : assiettes qui circulent avec deux cuillers de quelque chose, surveillant qui hausse les épaules, “c’est comme ça”, silence dans le réfectoire. La “fin des haricots” n’était pas une expression, c’était une table devant soi avec presque rien dedans. Je me demande parfois si ce moment-là n’est pas exactement celui que nous passons notre temps à repousser à l’échelle du monde entier : le jour où il n’y a plus rien à rajouter, plus de promesse, plus d’illusion de rab, et où il faut bien regarder le fond de l’assiette. On nous explique que souhaiter la fin de tout, c’est fou, irresponsable, destructeur, et pendant ce temps on fait semblant de croire que tout peut continuer comme avant, que les mêmes discours politiques réchauffés tiendront encore quelques saisons, comme ces sauces qu’on rallonge à l’eau. Tout le monde sait pourtant que quelque chose est allé trop loin, que le plat est déjà raclé. La violence, on la découvre là, à ciel ouvert : dans les regards qui se durcissent, dans le mépris, dans les décisions prises loin des tables où ça compte. Pas besoin de grenades ni de chasseurs en rangers : c’est une énergie brute qui circule, qui cherche une sortie, qui prend n’importe quel masque pourvu qu’elle casse quelque chose. On l’appelle “violence” pour la tenir à distance, comme si le mot suffisait à l’enfermer de l’autre côté de la vitre. Mais cette énergie-là ne naît pas de rien ; elle s’accumule comme un gaz dans les pièces qu’on ne veut pas aérer, dans les morales à deux vitesses, les existences étriquées, les pouvoirs qui ne lâchent rien, les profits qu’on protège comme des trésors sacrés. On construit des châteaux de cartes sur du sable, on s’extasie sur la patience mise à les monter, on écrit des lois pour que personne ne vienne y toucher, et on s’étonne quand le moindre courant d’air renverse tout. La violence, comme la liberté, comme l’amour, fait peur à ceux qui tiennent encore les clés des placards à provisions. De là leurs sermons, leurs appels au calme, leurs promesses de réformes qui ne réforment rien. Je me surprends parfois à souhaiter que la fameuse “fin des haricots” arrive pour de bon, qu’on en finisse avec ce décor de cantine où l’on sert du réchauffé en racontant que c’est un festin. Non pas par goût de la catastrophe, mais parce que je n’arrive plus à croire à ces demi-mesures qui prolongent l’agonie. Rimbaud, qui avait vu plus loin que la plupart, parlait de Charité, pas au sens mièvre des sermons, mais comme d’un mot terrible qui coupe net le calcul, le mérite, la comptabilité des fautes et des mérites. Peut-être que la seule clef des paradis qu’on a perdus traîne quelque part entre la table vide, la colère qui monte et ce mot-là, trop grand pour nos bouches. En attendant, on remue nos assiettes en cherchant un haricot de plus, comme si ça pouvait nous éviter d’y penser.
illustration Technique mixte sur papier pb 2019