On cite Gandhi pour la non-violence comme si cela annulait tout le reste, alors qu’il n’a jamais cessé de parler de colère. Pas la crise de nerfs, pas le coup de poing au comptoir, mais cette montée de chaleur qui refuse l’injustice et qui, selon lui, devait être tenue, orientée, plutôt que refoulée. Homère commence l’Iliade par là : “Chante, déesse, la colère d’Achille…” ; ce n’est pas un défaut de caractère, c’est la matière même du poème. Les anciens savaient que rien ne change sans cette poussée, sans ce feu dans le ventre. Quand ils cherchaient à comprendre ce que nous appelons aujourd’hui “passion”, ils regardaient les entrailles encore fumantes des gallinacées, ils tâtaient la bile, ils localisaient la colère dans le foie, dans les intestins. Colère, ire, Ira : vigueur. C’est dans ce même ventre qu’aujourd’hui on nous demande de tout ravaler au nom du “savoir-vivre ensemble”. Se mettre en colère, c’est “perdre le contrôle”, “perdre la face”, gêner la réunion de copropriété, perturber le débat, faire tache sur la photo de groupe. Ceux qui se laissent traverser parlent souvent de cette force qui les met “hors d’eux-mêmes”, comme si sortir de ce “moi” bien dressé, poli, social, était déjà une faute. Hors de moi, qui parle alors quand ça monte ? Les pouvoirs qui nous administrent ont trouvé une méthode élégante pour ne pas répondre : nettoyer. On balaye les campements, on repeint les murs tagués en une nuit, on chasse les corps jugés sales des centres-villes, on gomme les traces. Au XIXᵉ siècle, on a percé de larges avenues pour que les révoltes ne puissent plus se retrancher dans les ruelles ; aujourd’hui, on installe des jardinières en béton et des grilles anti-squat sous les ponts. Hygiène, salubrité, “tranquillité publique” : tout ce vocabulaire sert à éloigner la colère des lieux où elle pourrait se voir. On traite la colère comme un choléra moderne : quelque chose de contagieux, d’opaque, qu’il faut contenir, isoler, repousser au-delà du périphérique, au-delà des frontières. Pendant ce temps, l’énergie qui la porte continue de s’accumuler. Elle ne disparaît pas parce qu’on la rebaptise “incivilité” ou “trouble à l’ordre public”. Elle se comprime comme un gaz dans nos corps, dans nos rues lissées, dans les discours où tout doit rester “apaisé”. Elle trouve alors d’autres sorties, parfois atroces : une foule qui bascule, un geste de plus, trois coups de feu dans le dos d’un homme qui avait précisément tenté de faire de cette force autre chose qu’un massacre. Le 30 janvier 1948, Gandhi tombe sous la colère d’un extrémiste qui lui reproche sa réconciliation avec les musulmans ; le 31 octobre 1984, Indira Gandhi tombe à son tour sous les balles de ses propres gardes sikhs. La même Inde qui avait produit un mot aussi doux et dangereux que ahimsa, la non-violence, laisse s’écrire ces scènes de bile renversée. On peut y voir la preuve que la colère est mauvaise en soi, qu’il fallait la bannir. On peut y voir aussi, plus simplement, que ce que nous appelons colère, providence, fatalité, est le nom que nous donnons à ce moment où la force comprimée trouve une issue, bonne ou mauvaise, sacrée ou ignoble. La question n’est peut-être pas de savoir comment l’abolir – ceux qui prétendent l’avoir fait mentent, on le sent à leurs voix lisses – mais comment reconnaître qu’elle nous traverse, qu’elle siège toujours dans les entrailles, et ce que nous choisissons d’en faire avant qu’elle ne choisisse pour nous.
02 mai 2019