mars
Carnets | mars
31/03/2019
Dans l’atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s’il devait d’abord laisser revenir un temps d’avant. Ce moment suspendu l’obsède depuis des années : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l’impression que tout est là en même temps, ce qu’il est, ce qu’il regarde, ses souvenirs, ce qu’il ignore, un monde entier compacté dans ce geste à venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n’a plus vraiment l’impression d’être “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout mêlé. Pour lui, la peinture commence là : dans ce temps bref où la séparation entre sujet et objet ne s’est pas encore reformée. Il se rend compte après coup qu’il a travaillé longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avançant presque à l’aveugle, guidé par une intuition plus que par une méthode. Ce qu’il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens prétendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la matière, comment circule l’énergie, comment l’information se transmet. Il est persuadé que ce qui l’informe vraiment quand il peint — ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus — vient de très loin et, en même temps, est intact en lui : une sorte de réserve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette idée le met dans un état proche de l’ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre même de vivre, alors que la société le classe désormais dans la catégorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd’hui des gens l’appellent “maître” dans les ateliers, ce qui le met mal à l’aise. Il voit bien ce qu’ils projettent sur ce mot-là : quelqu’un qui sait, qui a trouvé, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconnaît là ni son travail ni sa position intérieure. Il a l’impression au contraire de devoir défendre chaque jour cet esprit de débutant dont il sent qu’il dépend : la capacité à s’étonner encore, à ne pas savoir ce qu’il fait avant de le faire. Dès que le “connu” revient — un motif qu’il a déjà traité, une solution de composition qui marche à tous les coups, un geste de pinceau qu’on attend de lui — il sent monter l’ennui. C’est le “déjà vu” qui le fait fuir : l’impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n’ont ni le temps ni l’envie d’entrer dans ces détails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau à accrocher au-dessus d’un canapé, quelque chose qui “ira bien avec le mur”. Cet écart entre ce qu’il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d’un tableau le remet à sa place : cela force une certaine humilité. Il continue pourtant à parler de peinture, à écrire là-dessus, non parce qu’il espère convaincre, mais parce que ces phrases l’aident à voir clair dans ce qu’il fait, à retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant à quelle vitesse l’égarement revient et à quel point il est aussi nécessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d’une simplicité presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d’une forme qui apparaît sans avoir été prévue, la joie très simple d’un accord soudain entre ce qu’il sent et ce qui se voit. Il imagine qu’Einstein a dû ressentir quelque chose de cette sorte en rêvant qu’il chevauche un rayon de lumière, avant que tout cela ne se transforme en équations. Il pense à Spinoza qui polit ses verres le matin et écrit l’Éthique l’après-midi, en suivant une intuition obstinée plus qu’un plan de carrière. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n’est pas toujours né d’un mouvement de ce genre, d’une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. À l’inverse, chaque fois qu’il a vu des projets guidés d’abord par l’argent, la revanche ou le besoin d’écraser les autres, il a aussi vu, tôt ou tard, ce que cela produit : des œuvres bien faites mais mortes, des systèmes qui tiennent par la peur, des vies qui se rétrécissent. C’est contre cette réduction-là qu’il peint, même si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir à ce point de départ, à ce temps minuscule d’avant la séparation, et de rester assez longtemps dans cette attention-là pour que quelque chose, sur la toile, témoigne que ce moment a existé.|couper{180}
Carnets | mars
30 mars 2019
Il y a des soirs où il comprend très bien pourquoi certains finissent par haïr l’espèce entière. L’écran est allumé, les images défilent : un plateau où l’on commente la dernière bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le thème “les Français sont-ils…”, une publicité pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la sécheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s’ouvrent, sourires de façade, haussements d’épaules bien huilés. Par la fenêtre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs à ordures au pied des résidences, renversent un sac, piétinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l’air bête, oui, mais ce n’est pas la même bêtise : ils n’ont pas construit eux-mêmes les piscines turquoises qu’ils dévastent. Dans ces moments-là, une voix en lui prend le dessus et se met à parler très fort : l’humanité est un amas de stupidité qu’aucun animal n’égalera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu’il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu’il marche vers le mur. Tout paraît tellement faux, tellement prévisible, qu’il imagine sans effort la minorité qui doit se frotter les mains derrière le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des prophètes clés en main. C’est la sensation d’être pris dans une machinerie où chacun s’occupe surtout de maintenir la roue qui l’écrase, en râlant juste assez pour croire qu’il résiste. Il repense à ces gamins partis rejoindre Daesh, à leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent “on n’a rien vu venir”, et il se dit que c’est encore la même faille qui a servi : besoin désespéré de croire à quelque chose de net, de tranché, de pur, besoin d’un extérieur à conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui écrivent les slogans ont bien compris ça : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du Marché ou de la Démocratie, ils savent parler à cette crédulité-là. Il pourrait passer la nuit à empiler les preuves, à faire la liste de tous les endroits où l’humanité fuit sa responsabilité en se réfugiant dans la plainte. C’est facile, d’ailleurs c’est ce qu’il fait quand il est trop fatigué pour autre chose : il maudit “les gens”, “les politiciens”, “les masses”, comme s’il n’en faisait pas partie. C’est confortable, le mépris : on peut s’y lover comme dans une couette froide, on n’a plus rien à attendre de personne, on se fabrique une lucidité atroce qui a réponse à tout. Et puis, quand il regarde d’un peu plus près, il voit que ce mécanisme est exactement celui qu’il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilité. L’humanité irresponsable, c’est un constat qui commence à la première personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l’écran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un réseau, puis il retourne à sa vie en espérant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu’il traite de moutons. On dit que l’école produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu’il ne veut ni de l’un ni de l’autre : le loup glorieux qui déchire tout n’est qu’un autre rêve de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hystérique. Ce qui manque, ce n’est pas un prédateur de plus, c’est la capacité à tenir debout sans se raconter d’histoires. Là, les mots “peur” et “espoir” commencent à se mettre en place. La peur est facile à repérer : peur de manquer, de perdre son statut, d’être seul, d’être malade, d’être humilié. L’espoir est plus traître : espoir d’un grand soir, d’un sauveur, d’un changement venu d’en haut, d’une technologie qui arrangerait tout ça. Ce sont les deux extrémités de la même laisse. Tant qu’il tire ce joug-là, il reste dans le sillon qu’on a tracé pour lui, avec l’impression de faire quelque chose en plus, de “penser contre”. C’est là que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent à quel point il a peur, à quel point il espère encore, et qu’il voit que la source de son mépris est aussi sa lâcheté. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les maîtres du monde ni les fantasmes d’insurrection, mais quelque chose de plus dérisoire et de plus solide : ses fragilités. Celles qu’il passe son temps à maquiller pour ne pas avoir l’air vulnérable, celles qu’il cache en société avec des blagues, celles qu’il enfouit sous la colère. Quand il arrive à ne plus les fuir, à les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu’une honte : une base. C’est à partir d’elles qu’il peut, parfois, ne pas céder à la peur ni à l’espoir, répondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la bêtise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu’il est du même matériau, exposé aux mêmes paniques, aux mêmes illusions. Là, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilité : continuer à voir la bêtise du monde sans oublier qu’elle commence chez lui, et faire de cette lucidité non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n’ont pas encore la force de la regarder. illustration barbouillage huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
30 mars 2019_3
Il vit depuis des années dans un de ces immeubles parisiens où les chambres de bonne sont empilées comme des boîtes d’allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste répète toujours la même suite de notes, jour après jour, avec la régularité d’une machine. D’abord il a compté les intervalles, cherché à comprendre ce qu’il jouait, puis il a cessé d’écouter. Maintenant, il alterne entre deux réflexes : tempêter en silence contre ce martèlement ou acheter des boules Quies à la pharmacie du coin. L’ennui, il le voit fonctionner comme ça : une répétition obstinée qui finit par produire soit la colère, soit la surdité. Il se dit que les systèmes ne sont pas différents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des règles, un rythme, tout le monde s’y plie, et au bout d’un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que ça tienne, ceux qui conçoivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une mélodie : un imprévu calculé, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, déplacer l’attention, puis revenir en expliquant à quel point il est précieux que le système soit là. “Vous avez vu pourquoi il faut des fenêtres ? Pour éviter les courants d’air et les fermer en cas de coup de vent.” On ne rappelle pas que sans fenêtre on étouffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l’air ou la lumière. À force, les gens finissent par répéter ces phrases bancales comme des vérités, et lui-même se surprend parfois à penser en ces termes sans savoir d’où ça vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l’idée s’est imposée : il lui “faudrait” ce modèle précis, cette marque, cette couleur. Il n’avait jamais prêté attention à ce type de véhicule, le flot d’automobiles lui arrivait en masse anonyme. À partir de ce jour-là, il ne voit plus qu’elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le périphérique, dans les publicités. Ce n’est pas le monde qui a changé, c’est son regard qui s’est refermé sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit très bien, au bord de passer commande, persuadé qu’il fait un choix libre, alors que quelque chose — une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme — a glissé cette envie dans son champ de vision. L’impression d’étrangeté surgit au dernier moment, comme dans ces rêves où un détail brise d’un coup la cohérence apparente du décor. C’est cette même impression qui le réveille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu’il prenait pour “son” désir ne tient qu’à un léger réglage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout à fait. Dès qu’il sent ce malaise monter, ce sentiment d’être un rat qui tourne dans un labyrinthe conçu par d’autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu’il mange en marchant, sans raison de fête ni d’occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes résolutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu’à un coin de campagne qu’il ne connaît pas, gare le véhicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif précis. D’autres fois, il s’assoit et écrit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu’il “devrait” faire à cette heure-là. Ce ne sont pas des actes héroïques, il le sait, mais c’est sa manière de construire des contrepoids à l’intérieur même des contrepoids qu’on lui a préparés. Quand le piano recommence au-dessus de sa tête et que la séquence de notes redémarre, il ferme les yeux et se demande si c’est lui ou le système qui déraille en premier.|couper{180}
Carnets | mars
30 mars 2019_2
Le mot “amour” lui donne de plus en plus envie de rire jaune. Autour de lui, il voit surtout des gens qui gardent jalousement un petit territoire mental, une parcelle clôturée où ils entassent leurs habitudes, leurs blessures, leurs exigences, et qu’ils baptisent “amour” parce que ça sonne mieux que “propriété”. Il suffit qu’on mette le pied d’un millimètre sur ce terrain pour vérifier la solidité de la clôture, poser une question de travers, refuser une évidence, et la guerre est déclarée. Toujours la même confusion : on prend le désir pour l’amour, pas seulement le désir physique de l’autre, mais le désir d’avoir raison, d’être confirmé, d’être reconnu comme centre de quelque chose. À chaque fois qu’on obtient ce qu’on voulait, on se retrouve pourtant un peu plus seul et un peu plus triste, comme après n’importe quel désir assouvi. Lui, dans ces histoires-là, n’a jamais su quoi faire de sa cervelle. Plus il réfléchit à l’amour, moins il sait l’habiter. Il a appris, au fil des années, qu’il vaut mieux se fier à une intuition fugace qu’à toutes les constructions raisonnables qu’il monte laborieusement pour prouver qu’il ressent “comme il faut”, au bon moment, dans le bon sens. Il se souvient de ces scènes où on lui demandait des preuves, des démonstrations : “si tu m’aimais, tu…”, phrases suspendues qu’il n’a jamais su finir, gestes attendus qu’il n’arrivait pas à mimer. Il se voyait alors comme un accusé mal défendu, assis au banc d’un tribunal dont il n’a pas choisi les règles, sommé de produire des pièces à conviction qu’il n’a pas, jusqu’au “non-lieu” final, chacun repartant avec sa rancœur sous le bras. À force, il en est venu à conclure qu’il devait être raté quelque part, génétiquement ou autrement, une anomalie qui ne sait ni adorer correctement les femmes qu’il désire, ni aimer comme il faut un chien, un arbre, un dieu ou une œuvre d’art sans sentir, tôt ou tard, la fausseté, l’égoïsme, l’illusion derrière l’élan. De cette faille, il a tiré une drôle de fidélité à ce qu’il appelle la vérité : il se méfie des élans trop pleins, des déclarations définitives, des promesses éternelles. Le bouddhisme lui parle pour ça, avec ses phrases qui disent qu’il ne faut croire qu’en ce qu’on a vérifié soi-même, qu’aucun bouddha ne viendra de l’extérieur. Mais le soir, quand il fait défiler le fil de son téléphone, cette sagesse-là semble très loin. Sur l’écran, ça clignote de petits cœurs rouges, de mains jointes, de fleurs, de sourires jaunes qui rient ou pleurent. Des gens qu’il connaît à peine publient “amour”, “amour toujours”, “tellement de gratitude”, et sous chaque photo, une procession de signes standardisés vient tamponner “j’aime”, “j’adore”, “je compatis” comme on appose un tampon sur un formulaire. Il sent bien que ce n’est pas de l’amour qui circule là, mais une adhésion, un réflexe de ralliement : on clique pour dire “je suis là, je ne veux pas être exclu du cercle”, on alimente la machine qui vit de ces tours de piste. Pendant qu’il regarde ces cœurs défiler, des publicités s’insèrent par à-coups entre deux déclarations : un parfum “pour elle”, une bague “pour dire je t’aime”, une appli de rencontre “pour enfin trouver l’amour”, tout un catalogue de besoins fabriqués qui vient se greffer sur le vieux désir d’être aimé. Il voit très bien le calcul : plus les gens s’agrippent à ce besoin-là, plus ils sont prêts à payer pour le nourrir, en temps, en argent, en attention. Il se sent partagé entre le mépris et une forme de tristesse. Il pourrait se contenter de conclure que tout repose sur “l’imbécillité des gens”, tourner le dos et se croire au-dessus, mais il sait qu’il n’est pas différent : lui aussi a déjà posté une phrase en espérant des cœurs, lui aussi a guetté les notifications comme des caresses de substitution. S’il y a méchanceté, elle ne vient pas seulement de la solitude de ceux qui exploitent le système, elle vient aussi de sa propre incapacité, à lui, à savoir aimer autrement que comme ça, à découvert, sans preuves, sans mise en scène. C’est là, dans cette incapacité, dans cette maladresse, que se trouve peut-être la seule part d’amour qu’il reconnaît comme vraie : non pas le territoire qu’on défend, ni l’adhésion qu’on marchande, mais la fragilité nue qui accepte de ne pas savoir très bien ce que ce mot veut dire, et qui continue pourtant à tendre la main.|couper{180}
Carnets | mars
27 mars 2019
Il y a des matins où je vois très bien le couloir. Je m’assois devant l’ordinateur, j’ouvre le navigateur, et le monde se présente déjà découpé pour moi : les mêmes sites dans les raccourcis, les mêmes vidéos sur la droite, les mêmes playlists “mix pour vous” qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j’ai déjà aimé. Si je laisse faire, je n’ai plus qu’à glisser le doigt : l’algorithme se charge de la journée. Il sait à peu près à quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur “une petite vidéo de plus”, quand je retournerai lire les mêmes trois journaux pour vérifier que rien n’a changé. Il se nourrit de mes manies comme d’un vieux troupeau docile. Ce matin-là, quelque chose m’agace dans cette soumission automatique. La page d’accueil me propose encore un article sur la créativité, deux publicités de pinceaux, une vidéo de “peintre viral” qui transforme un mur en coucher de soleil sponsorisé. Je clique par réflexe, une seconde, et puis je me vois, littéralement, avancer dans le couloir. Je ferme l’onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d’adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le système fera de ça. La page qui sort n’a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, ça parle d’un village perdu et d’un vieil instrument de musique disparu. Ce n’est pas passionnant, mais c’est autre chose. C’est là que je sens très concrètement de quoi il s’agit quand je parle d’imprévisibilité : pas un grand geste héroïque, juste un micro-déplacement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu’il attend, même dans un détail minuscule. La liberté, dans ces moments-là, n’a rien du grand mot qu’on brandit sur une pancarte. C’est plutôt une crispation intime : remarquer que ma main va vers le même bouton, que mon cerveau réclame la même dose d’images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m’écoute parler de “liberté” sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux numéro appris, un héritage inconscient. La liberté ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s’aperçoit qu’on vient de sortir du tracé prévu. Les algorithmes sont efficaces parce qu’ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu’elles deviennent confortables, et qu’il n’y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit “être dans l’instant présent” parce qu’on défile des contenus à la chaîne, mais cet instant présent ressemble beaucoup à une anesthésie : une succession de stimuli qui évitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les conséquences : le temps que met une décision pour déferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison. Les couloirs d’abattage sont faits pour ça : on y conduit les bêtes vite, sans leur laisser le temps de flairer où elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n’a presque plus à réfléchir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilité de bifurquer. Devenir imprévisible, pour moi, ce n’est pas faire n’importe quoi à chaque seconde, c’est apprendre à voir ces couloirs, ces glissières de sécurité qui ne sont pas là pour nous protéger mais pour nous canaliser, et décider, de temps en temps, de sauter par-dessus, même si on se retrouve dans les ronces. En peinture, c’est là que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui “marche”, ce qui a été apprécié. Le geste réclame son sillon. Si je ne fais pas attention, c’est l’équivalent exact de l’algorithme : je me recommande à moi-même mes anciennes solutions. Alors j’essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je déteste, saboter le réflexe qui me dit “ça, tu maîtrises”. C’est désagréable, ça demande de la solitude, une certaine dose d’humour pour accepter de rater, et surtout un refus d’écouter en boucle la même petite voix rassurante. Devenir imprévisible, ce n’est pas fuir le temps, ce n’est pas se réfugier dans une bulle d’instant présent, c’est au contraire accepter la durée, le délai, les conséquences, et malgré tout refuser le couloir qu’on me désigne. Considérer chaque toile, chaque journée, comme si c’était la première, et soi-même comme quelqu’un qu’on n’a pas encore entièrement apprivoisé.|couper{180}
Carnets | mars
26 mars 2019
Ce matin-là, j’ouvre l’ordinateur comme d’habitude, sans intention particulière, juste ce geste devenu réflexe : poser la tasse de café à droite, cliquer sur l’icône du navigateur, attendre que la page d’accueil sorte ses cartes postales colorées, deux ou trois headlines anxiogènes, un peu de météo, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu’à ce que je tombe sur le post du Délesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, “je vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici”, sans accusation, sans colère, avec cette manière sèche et polie qu’il avait toujours, et d’un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande émotion, plutôt une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu’un venait d’éteindre une lampe au fond du couloir sans prévenir, alors je clique sur son nom, le réflexe idiot du lecteur qui se dit qu’il va bien trouver la blague, un second degré, mais la page met longtemps à se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s’affiche, il ne reste presque rien, une poignée de posts récents, quelques phrases neutres, les textes les plus acérés ont disparu, aucune archive, aucune colonne “plus ancien”, juste ce message en haut “certains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les règles de la communauté”, la formule standardisée qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je vérifie l’URL, comme si j’avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c’est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vidée, un pseudo avec son avatar encore là, et plus grand-chose derrière, alors je bascule dans un autre onglet, j’ouvre Google, j’écris “Délesteur + poèmes + chroniques”, je lance la recherche, les premiers résultats sont des boutiques, des coachs, des “comment alléger votre vie en 5 étapes”, des vidéos “détox numérique” avec des miniatures souriantes, son blog apparaît en cinquième position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, bannière familière, mais certains textes renvoient maintenant un message d’erreur, “404, cette page n’existe plus”, comme si on avait arraché des pages au milieu d’un cahier, je reviens en arrière, j’essaie via le cache, via l’onglet “images”, je tombe sur des captures d’écran faites par d’autres, des bribes, des citations isolées, rien de continu, plus de fil. Il avait écrit il y a quelques semaines un billet où il racontait les avertissements reçus, des mails automatiques qui commençaient tous par “nous comprenons l’importance de la liberté d’expression, mais…” suivis d’une liste de formulations lisses, “propos susceptibles de heurter”, “contexte insuffisant”, “risque de mauvaise interprétation”, j’avais lu ça en diagonale, comme on lit les plaintes d’un type qu’on croit increvable, je m’étais dit “il exagère un peu, ils ne vont pas le virer pour ça”, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoyée comme un trottoir après un marché, plus une caisse, plus une épluchure, seulement des traces humides. Pendant que j’essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l’écran pour me rappeler une “réunion valeurs et éthique” à laquelle je suis censé me connecter à dix heures, visioconférence obligatoire, caméra recommandée, j’ai déjà vu le programme, un PowerPoint avec un schéma en forme de cercle, au centre un joli mot, “respect”, autour des segments pastel “inclusion”, “diversité”, “dialogue”, et un slide final qui parle de “tolérance zéro pour les comportements extrêmes”, je sais d’avance qu’on nous expliquera que l’entreprise est un espace de liberté et en même temps un lieu où certaines paroles ne peuvent pas être tolérées, l’équilibre, toujours l’équilibre, on ne dit jamais qui décide ce qui est “extrême”, on parle de “processus”, de “comité”, de “référent”, jamais de quelqu’un avec un visage. Je repense à cette histoire de barycentre qu’on m’avait enseignée en cours de physique, le point où se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon écran comme un plateau où les poids sont déplacés sans cesse, un peu plus de vidéos de chats d’un côté, un peu moins de textes corrosifs de l’autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire “ceci est interdit”, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j’aimais lire hors du champ, jusqu’à ce que j’oublie presque que ça existait. Pour vérifier que je ne fabule pas, j’ouvre le site d’une radio, je tape “Desproges” dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits très courts, montage “best of” pour un hommage encadré, mais les chroniques les plus méchantes sont introuvables, même exercice avec “Henri Tachan”, presque rien, deux vieilles émissions de nuit, Léo Ferré, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterré dans des archives payantes ou complètement absent, je commence à sentir non pas de la colère, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits où on a mis des plaques de plâtre, ça ne se voit pas au premier coup d’œil, mais tu sais qu’il y avait une porte là, autrefois. Je retourne sur l’onglet du Délesteur, je relis son dernier message, “je préfère partir avant qu’on me réduise à un profil acceptable”, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que ça veut dire “profil acceptable”, je le vois tous les jours déroulé sous mon pouce, ces contenus “inspirants”, “bienveillants”, “responsables” qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j’ai cliqué moi-même des dizaines de fois sur des vidéos inoffensives parce que j’étais trop fatigué pour chercher autre chose, j’ai participé à l’épuration par simple lassitude. Je me surprends à faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouvé dans une archive russe, je l’ouvre dans un fichier texte, je l’enregistre sur le disque dur sous un nom banal, “liste_courses_03”, comme si quelqu’un allait venir fouiller mon ordinateur pour vérifier que je ne stocke pas d’écrits impurs, je souris de moi-même et en même temps je n’arrive pas à faire autrement, j’ai besoin de garder au moins ça, quelques lignes, une voix, quelque chose qui résiste à l’effacement. L’heure de la réunion approche, une fenêtre s’ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu “Rejoindre”, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet où clignote encore l’icône de la plateforme d’où le Délesteur vient de disparaître, j’ai le choix entre participer à la célébration d’un centre qui se dit neutre ou rester à fouiller des traces, mais la vérité c’est que je vais cliquer sur “Rejoindre”, comme tout le monde, je couperai peut-être la caméra, je ferai semblant d’écouter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve déjà plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu’on laisse après avoir évacué les “gêneurs”, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m’habitue tout à fait à cette propreté-là.|couper{180}
Carnets | mars
25 mars 2019
La nuit est tombée sur la petite rue en pente. Depuis la fenêtre de la cuisine, il voit les façades alignées, les balcons éteints, les containers verts au bout de l’impasse. Il tient une tasse de café tiède entre les mains quand un renard surgit du coin de l’immeuble, museau bas, queue dans l’axe. L’animal traverse la chaussée sans se presser, trottine jusqu’aux poubelles, renifle le bord d’un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique cède dans un petit craquement sec, une boîte de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le béton. Le renard s’arrête, relève la tête, ses yeux accrochent un instant la lumière de la fenêtre, puis il replonge dans son inspection lente, container après container, comme s’il faisait sa tournée habituelle. Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un piège à dents de fer, la patte coincée. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se dégager au matin en boitant, la patte laissée au fond du piège. Plus jeune, ça lui donnait presque de l’orgueil d’y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, à côté de son coude, une enveloppe ouverte laisse dépasser une feuille dactylographiée : la résiliation de son contrat, déposée au bureau quelques jours plus tôt. Dans le salon, un carton de livres entamé attend près de la porte, déjà scotché sur un côté. Il sait qu’il partira bientôt, qu’il changera d’adresse, de trajets, de têtes croisées dans l’escalier. Il pense à toutes ces fois où il a “tiré” de la même manière : une ville laissée derrière lui, un travail lâché net, des numéros de téléphone supprimés sans explication. L’image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fenêtre qu’il refermera bientôt comme tant d’autres. En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la tête, s’ébroue, disparaît derrière un muret comme s’il connaissait par cœur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l’on emporte loin, très loin, qu’on lâche dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgré tout le même toit, le même perchoir, guidés par une boussole qu’on ne sait pas nommer. Leur valeur tient à ce retour-là. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l’enveloppe, le carton, la rue noire où plus rien ne bouge. Il ne sait pas s’il ressemble davantage à ce renard qui ne s’approche jamais trop des maisons, prêt à filer au moindre bruit, ou à un pigeon qui aurait perdu l’adresse de son point de départ. Il avale une gorgée de café froid, pose la tasse dans l’évier, éteint la lumière de la cuisine et laisse la fenêtre ouverte encore un moment, au cas où l’animal repasserait.|couper{180}
Carnets | mars
24 mars 2019
Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une étagère démontée posée en morceaux par terre. Sa femme a posé le carton contre le mur le matin même, avec un “ça serait bien si on pouvait la fixer aujourd’hui”. Il a répondu oui sans réfléchir. Maintenant, une vis refuse d’entrer dans le trou prévu, le bois s’effrite un peu autour, le tournevis ripe. Il jure, pas très fort au début, puis plus fort, comme si la vis le provoquait. Sa femme passe la tête par la porte, demande si tout va bien, repart aussitôt quand il lâche un “oui, oui” trop sec. Il sent la chaleur monter dans sa nuque, la vieille colère qui arrive avec le bruit du métal. Dans sa tête, il entend la voix de son père. Ce n’est même pas une phrase entière, plutôt un ton, une tension dans les consonnes : “bouge-toi”, “secoue-toi un peu”, “tu peux pas te dépêcher ?”. Il le revoit un dimanche, la cuisine transformée en atelier, la table recouverte de journaux, une lampe démontée au milieu. Sa mère avait demandé “tu peux t’en occuper, toi qui es bricoleur”, et son père avait pris le rôle comme on met un costume trop serré. Il transpirait dès la première difficulté, fouillait dans une caisse de clous en pestant, envoyait l’outil valser si quelque chose coinçait. Le moindre dérapage d’ampoule, le moindre fil mal coincé devenait une affaire d’honneur. Quand un clou se tordait, le regard cherchait vite un coupable. Souvent, c’était lui qui se tenait là, trop près. Il s’arrête, aujourd’hui, tournevis en l’air, se rend compte qu’il est en train de parler tout seul, à voix haute, contre la vis, contre l’étagère, contre “ces trucs de merde mal foutus”. Il se cogne le doigt, le tournevis lui échappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconnaît le bras de son père qui lançait la scie sur la table quand la lame cassait. Ça le fait presque rire et ça l’agace encore plus. Son grand-père lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, penché dès le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des lèvres, qui dit “ça tiendra bien comme ça, on n’y pendra pas un piano”. Et si quelqu’un osait remarquer que le mur n’était pas droit, il soufflait la fumée sur le côté, levait les yeux, lâchait : “on verra bien, va, viens plutôt boire un coup”. Puis il disparaissait un jour “acheter des allumettes” et on ne le revoyait pas avant longtemps. Il se remet à genoux devant l’étagère. Il respire un peu, change de vis, prend une mèche plus fine. Il sait qu’il ne paiera pas un artisan pour ça, qu’il finira de toute façon par y arriver. La première vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s’appuie au chambranle, regarde l’étagère enfin fixée. Elle dit que ça tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu’elle a entendus tout à l’heure depuis la cuisine. Elle l’a vu cent fois s’énerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstiné. Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son père avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l’avouer tout de suite, à deux tombes loin d’ici, dans un cimetière où il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussière sur la planche, pousse légèrement sur l’étagère pour vérifier que ça ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant éteindre la lumière, touche une des vis du bout du doigt comme pour vérifier encore. Dans le métal froid, dans ce petit rond brillant planté dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble à un salut, discret, adressé à ceux qui tapaient trop fort avant lui.|couper{180}
Carnets | mars
22 mars 2019
Sur la porte de la salle des fêtes, l’affiche est déjà scotchée de travers. En haut, en lettres rouges, le mot “Kamasutra” accroche l’œil ; en bas, plus petit, son nom, parmi d’autres. Le responsable de l’office de tourisme a dit en rigolant que “ça ferait venir du monde, coquin mais culturel”, puis il est parti “gérer la communication”. Lui, il est resté dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est à genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpillière à quelques centimètres de ses genoux. Sur son badge, il lit “technicienne de surface”. Elle lui raconte qu’avant on disait femme de ménage, que ça lui allait bien, que maintenant ça fait plus chic mais que la fiche de paye n’a pas changé. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rangées de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifié où il distingue “techniciens de l’éducation”. Sur une table, coincée entre deux piles de programmes, une affiche plastifiée annonce “Exposition de techniciens de la création”. Il la retourne pour ne plus la voir. Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucré. Il parle vite, de “valoriser les artistes du territoire”, de “faire vivre la culture”. Il demande s’il a bien prévu des prix “accessibles”, parce qu’ici “les gens n’ont pas les moyens” et qu’ils ont l’habitude d’Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son téléphone, montre des images qui défilent du bout du doigt. “Pour ce format, on est plutôt dans ces eaux-là, vous voyez.” Il pense à l’argent lâché pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n’ouvrira ici, à la rubrique où son nom est coincé entre deux inconnus. Il range le téléphone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L’autre enchaîne sur “l’opportunité”, “la visibilité”, “la chance d’exposer dans un lieu institutionnel”, précise qu’il n’y aura pas de rémunération mais “un beau buffet, déjà, et une belle affiche”. À ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas. Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les élus font le tour de la salle, s’arrêtent devant chaque toile, lâchent des phrases interchangeables. L’un s’attarde sur le panneau d’entrée, plaisante sur le titre : “Alors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?” Ça rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense à la position dans laquelle il s’est retrouvé tout l’après-midi, à moitié couché sur l’escabeau pour accrocher un grand format que l’élu vient de qualifier de “très décoratif”. Un homme en blouson de cuir s’approche d’une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu’il a déjà descendue plusieurs fois. L’autre fronce les sourcils, dit qu’il a vu “un peu la même chose moins cher sur Internet”, sort son téléphone, fait défiler des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs alignés à côté. “Pour ce genre-là, c’est plutôt ça, normalement.” Il propose une réduction sans réfléchir. L’homme range son téléphone, promet de “repasser plus tard”, disparaît vers le buffet. Plus tard, alors que la salle se vide, l’élu lève encore une fois son verre “à nos artistes et à tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous”. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever mécaniquement, le verre au-dessus de la tête. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpillière là où elle l’avait laissée. Elle lui glisse qu’elle viendra voir les tableaux “un autre jour, quand ce sera calme”. Il lui dit qu’elle n’aura qu’à en choisir un petit si quelque chose lui plaît. Elle sourit sans répondre, pousse son chariot vers le fond de la salle. Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au marché du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, ça sent le lait chaud, le gras, le café. Sur la table, quelques petits formats, des dessins à l’encre, des prix écrits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s’arrêtent, prennent une tranche de saucisson, jettent un œil aux images, disent “c’est joli”, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s’attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c’est ici. Il répond vaguement, propose qu’elle le prenne et paie “comme elle peut”. Elle sort des pièces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses légumes. Le fromager lui propose d’échanger un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de pâté “pour la route”. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l’odeur de graisse et de feutre, et ça lui paraît au moins aussi tenable que la lumière des néons de la salle des fêtes. illustration image prise sur le net|couper{180}
Carnets | mars
21 mars 2019
La nuit a été mauvaise. Il se retourne dans le lit, regarde le plafond devenir gris, renonce à dormir et s’assoit au bord du matelas. Dans sa tête, ça tangue encore. Il se voit sur un bateau dont il ne sait pas très bien le nom, un mélange de drakkar et de Santa Maria, planches sombres, cordages qui grincent. Au petit matin, il est accoudé au bastingage, les doigts collés au bois humide. L’air sent le sel et la sueur froide de l’équipage. Devant, la ligne d’horizon est encore vide, puis une masse sombre se détache lentement du ciel. On annonce la terre. Son ventre se noue, moitié soulagement, moitié peur de ce qu’il va trouver. Quand il descend dans la chaloupe, ses jambes tremblent autant à cause du roulis que de la fatigue. Il pose enfin le pied sur un sol qui ne bouge pas, un sable clair mouillé de petites flaques, et il a le vertige comme si la plage oscillait encore. Derrière lui, les hommes traînent des caisses, regardent autour, attendent des ordres sans trop parler. Il avance, les bottes aspirées par endroits, la chemise collée dans le dos. La “jungle” commence quelques mètres plus loin, pas une carte postale, plutôt un mur de feuillages lourds, de branches basses qui lui griffent le visage, d’insectes qui bourdonnent près des oreilles. Il s’y enfonce parce qu’il a dit qu’il irait voir plus loin. Au bout d’un moment, il ne sait plus si cela fait des heures ou des jours qu’il marche. La lumière lui tombe par plaques sur les épaules, l’air est humide, le tissu frotte au même endroit sur sa nuque. Il grimpe enfin sur une hauteur, les jambes dures, la bouche pâteuse, se retourne et voit l’eau de partout. L’îlot qu’il croyait être l’avant-poste d’un continent est entouré de mer, sans prolongement. Il s’assoit sur une pierre, sort sa pipe par réflexe, la bourre sans la regarder. Le tabac lui laisse au fond de la gorge un goût rance. En redescendant vers la plage, il pense déjà à ce qu’il va dire aux hommes. Il leur parle de ravitaillement, d’eau douce, de fruits à cueillir, il donne un nom à l’endroit pour que ça ait l’air d’exister vraiment, comme on colle une étiquette sur une boîte vide. Sur le pont, plus tard, il trace des croix sur une carte, invente une position approximative, écrit “San Salvador” en appuyant fort sur la plume comme si la pression changeait la taille de l’île. Les marins le regardent faire en silence, l’un d’eux ricane bref quand l’encre bave et détourne aussitôt la tête. Ils repartent. Les jours suivants sont une succession de chaleur écrasante, de grains d’eau lourde, de nuits hachées où il se réveille en comptant les jours à voix basse. Quand enfin une côte plus longue apparaît, quand les hommes se mettent à crier qu’ils l’ont fait, qu’ils ont atteint les Indes, il rit avec eux, tape dans les mains un peu trop fort, laisse monter une chanson qu’il ne finit pas. Sur le visage d’un des plus vieux marins, il surprend un regard glisser de la côte au capitaine, comme s’il pesait la scène, puis disparaître derrière un sourire fabriqué. Le soir, seul dans sa cabine, il étale les papiers sur la table, regarde les lignes qu’il a tracées, repense aux vieux récits de Vinland qu’il a lus, aux courants, aux plantes qu’il a vues, à la couleur de l’eau. Rien ne s’ajuste vraiment. Il pince les lèvres, allume sa pipe, regarde la fumée se coller au plafond. Quand, plus tard, un des hommes lui rapporte que certains savants, au port, froncent les sourcils, parlent d’erreur, d’autre chose que les Indes, il sent sous ses pieds ce léger décalage, comme si le plancher venait de s’abaisser d’un centimètre. Il répond qu’on ajustera les cartes, qu’on trouvera d’autres noms, garde la voix ferme, mais ses doigts restent accrochés à la rambarde une seconde de trop. Dans la chambre encore sombre où il est assis maintenant, loin de la mer, il pense à cette traversée comme à un rêve qui aurait insisté. Il se lève, va jusqu’à la fenêtre, regarde la rue encore vide, revient vers la table. Il ouvre le carnet, écrit la date dans un coin, puis, sans réfléchir, commence à tracer, au stylo, une forme approximative d’île au milieu de la page. La pointe accroche le papier, l’encre file un peu, le contour se referme mal. Il repose le stylo. Au centre du carnet ouvert, la petite tache d’encre flotte, seule, sur la carte blanche. illustration Huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
Quand est-ce qu’on va naître ?
Il est assis dans le couloir, sur une chaise en plastique qui grince un peu quand il bouge. Sous ses pieds, le revêtement moucheté colle légèrement aux semelles, comme s’il voulait retenir les gens ici. Sur ses genoux, le livre de Beckett est ouvert, pages jaunies, marge griffonnée au stylo bille. Il attend qu’on lui dise qu’il peut entrer dans la chambre 218, celle de son père. La télé du box d’à côté laisse filtrer une voix de jeu télévisé, des “bravo” en carton, un chariot passe en raclant les coins, une infirmière s’excuse à mi-voix en évitant de le regarder. Il lit une réplique, puis une autre, les personnages tournent en rond comme d’habitude, et la phrase tombe, sèche : “Quand est-ce qu’on va naître ?” Il relève la tête, fixe un instant la bande de néon au plafond, les silhouettes qui traversent le couloir, et la phrase reste là, coincée entre le théâtre et cette odeur de javel mêlée de soupe refroidie. On l’a déjà déclaré “né” une fois, se dit-il, quand on l’a sorti de sa mère, cri, flash, carton rose ou bleu. Pourtant, en regardant la porte 218, il a l’impression de ne pas avoir passé le cap, de flotter toujours dans un truc tiède et visqueux qu’on appelle la vie, où chacun donne des coups d’épaule pour respirer un peu mieux que le voisin. L’interphone grésille, une voix appelle “la famille de monsieur B…”, il se lève, glisse le marque-page, frappe doucement et entre. Son père est là, ratatiné dans le lit, menton tombant, yeux mi-clos, tuyau d’oxygène qui lui entaille les joues, mains posées sur le drap comme celles d’un nourrisson trop fatigué pour les lever. Sur la tablette, une photo plastifiée le montre jeune, costume sombre, cheveux noirs lissés en arrière, sourire large au milieu d’un groupe d’hommes en cravate qui serrent tous la même main invisible. Sur l’écran accroché en hauteur, un match de foot tourne en sourdine, des maillots minuscules courent sur une pelouse trop verte, la foule est réduite à un sifflement continu. Il s’assoit sur la chaise à côté, pose le Beckett sur la table, observe ce visage creusé qui est censé être en fin de course et qui ressemble déjà à un bébé à qui on aurait volé l’élan. Il lui parle de choses simples, de la voisine qui a encore perdu son chat, de la pluie qui n’en finit pas, de l’équipe locale qui a gagné aux tirs au but, des broutilles pour remplir l’air. Son père semble somnoler, puis il entrouvre la bouche, laisse passer une phrase râpeuse : “On est où, là ?” Il hésite une seconde avant de répondre, se contente de dire “à l’hôpital, papa, ils s’occupent de toi”, et voit le vieux visage hocher très légèrement, comme si cette information suffisait pour l’instant. Sur la table de nuit, un gobelet d’eau à moitié plein, une serviette roulée, une étiquette avec son nom et sa date de naissance imprimées en gros. C’est le seul endroit où le mot “né” apparaît encore. Il pense aux années où il a joué des coudes lui aussi, dans la cour de récréation pour se coller contre le radiateur en hiver, plus tard dans l’open space pour récupérer le bureau à côté de la baie vitrée, dans les réunions pour placer la plaisanterie qui détendrait le chef. À chaque fois, l’impression d’être enfin arrivé quelque part n’a tenu que le temps de se rasseoir. “Ça va, papa ?” demande-t-il plus bas. Son père ouvre un œil, le fixe, remue à peine la tête, répète presque sans voix : “On est où, là ?” Il lui caresse brièvement l’avant-bras par-dessus le drap, comme on rassure un enfant qui se réveille en sursaut dans une chambre inconnue. Une aide-soignante entre pour vérifier la poche de perfusion, ajuste un bouton, jette un coup d’œil à l’écran de foot, lâche “s’ils continuent comme ça, on va naître champions” avec un petit rire vite avalé. Le mot lui accroche l’oreille. Il serre les lèvres pour ne pas sourire, regarde la jambe maigre qui dépasse du drap, la chaussette grise qui baille à la cheville. Après un moment, il se lève, promet qu’il repassera demain, pose la main sur l’avant-bras de son père, sent la peau froide sous ses doigts. Dans le couloir, il croise une jeune femme enceinte qui tient son ventre à deux mains, accompagnée d’un homme qui vérifie son téléphone toutes les trois secondes. Ils parlent bas, comptent les minutes, tournent en rond devant l’ascenseur. Un cri de bébé monte d’un étage plus bas, aigu, bref, qui découpe un instant le brouillard de bips et d’annonces. Il appuie sur le bouton de l’ascenseur, Beckett coincé sous le bras, et la phrase revient en silence : quand est-ce qu’on va naître. En sortant du bâtiment, il s’arrête sur le trottoir, prend une bouffée d’air froid qui lui brûle la gorge. Les voitures passent, un bus freine dans un nuage de vapeur, un gamin traverse en courant, sa mère lui crie de faire attention sans lâcher son sac de courses. Il ouvre le livre à la première page, lit quelques lignes en marchant jusqu’au feu rouge. Les personnages se demandent encore ce qu’ils font là. Il relève la tête, regarde la ville, les façades, les fenêtres éclairées, et garde la question pour lui comme on garde un secret qu’on n’est pas sûr de vouloir résoudre. illustration https://www.festival-automne.com/edition-1981/roger-blin-oh-beaux-jours-cycle-samuel-beckett|couper{180}
Carnets | mars
19 mars 2019
Il écoute, il observe les jeunes, pas ceux de 20 ans, ceux-là, il les voit surtout s’user les pouces sur les manettes, rêver d’indépendance financière en s’enfilant des Despé tièdes et des vidéos YouTube absurdes. Ceux qui l’intéressent, ce sont les autres, ceux entre 30 et 40 ans, ceux qui portent encore une sorte d’idéalisme raide, mélange de méthode Coué et de ferveur religieuse, de quoi faire briller les yeux du pire mollah s’ils avaient choisi une autre cause. Il se reconnaît en eux par endroits. À 16 ans, il s’inscrit à la Ligue communiste révolutionnaire, pas pour renverser le capitalisme, mais pour suivre une militante au buste généreux et aux yeux de biche. Il se retrouve dans une arrière-salle qui sent le tabac froid et le mauvais café, écoute des slogans qu’il ne comprend qu’à moitié, hoche la tête au bon moment, prend des tracts. Plus tard, il lime ses passe-vues en photo, adopte l’éthique des émules de Cartier-Bresson qui jurent qu’on ne recadre jamais, que seule la prise de vue “juste” mérite d’exister. Il s’impose des règles, des mots d’ordre, comme s’il y avait dans la fidélité à ces dogmes un salut possible. Il idéalise l’amour aussi, le confond avec l’éternité, place ses parents, ses amis, ses premiers employeurs sur des piédestaux les premiers jours, avant de voir la peinture s’écailler. À force, il comprend que son idéalisme n’est qu’un pansement collé de travers sur une jambe de bois. Il n’a jamais la flamme blanche des vrais fanatiques, juste assez de conviction pour entrer dans la salle, pas assez pour y rester. Il regarde aujourd’hui ces hommes et ces femmes qui, le soir, sortent d’un atelier de développement personnel, d’un groupe politique, d’une association, avec la même fièvre dans le regard que les supporters qui sortent d’un stade. Le besoin est le même : se sentir porté par le bruit du groupe, hurler “allez Bidule” en chœur, frissonner ensemble, sentir la couenne vibrer. L’idéalisme vient combler la fatigue de voir le monde tel qu’il est. Il se demande parfois à quel moment la bascule se fait. Quand tout le monde boit à la même fontaine, répète les mêmes phrases, il ne reste au lucide qu’à tirer son propre seau d’eau à l’écart, au risque de passer pour fou, ou bien à s’exiler en pensée, rêver d’un désert, d’une montagne, d’un ermitage où plus personne ne viendrait lui expliquer comment il faut vivre. Il sait très bien qu’alors il retomberait dans une case voisine, celle de l’idéalisme solitaire. Il se demande si l’idéalisme et le fanatisme ne sont pas tout simplement les deux branches d’un même réflexe, un moyen de ne pas rire de soi trop longtemps. Il a croisé des fanatiques du ménage, du rangement, de la propreté, capables de refaire une table pour un verre posé de travers, de s’angoisser pour une trace sur un évier, avec la même intensité qu’un croyant pour sa prière manquée. Ils n’avaient rien à envier aux dévots de telle ou telle religion. Il voit bien que ces obsessions ne sont que des béquilles pour crises intérieures, pour manque de confiance en soi, en l’autre, en la vie. On s’accroche à un support – un Dieu, une cause, une propreté parfaite, une théorie de l’art – comme on s’accroche à une rambarde dans un escalier trop raide. Les artistes qu’il fréquente ne sont pas mieux lotis. Il les voit se ranger en chapelles, hyperréalistes contre abstraits, adorateurs de la nature morte contre fanatiques du modèle vivant, sectateurs du flou contre gardiens du net. Chacun parle de singularité, mais chacun cherche sa petite tribu, son groupuscule où l’on se congratule et où l’on exclut ce qui ne rentre pas dans la liturgie maison. Au vernissage, il observe ces papillons ivres tournoyer autour de la lumière des projecteurs, se réchauffer aux hourras de leur coterie, parler d’“ouvrir des pistes” et de “poser des questions” avec le même sérieux que d’autres parlent de salut des âmes. Si l’on s’approche de chacun, si l’on tend l’oreille, les discours se ressemblent : même peur d’être seul, même besoin d’être confirmé par un petit chœur. Idéalisme et fanatisme ne se donnent pas toujours en spectacle sur les places publiques, ils se glissent dans le quotidien, dans le commerce de quartier, dans la façon de juger le voisin, de choisir un savon ou une exposition. Ils avancent souvent masqués, à voix basse, comme ce diable qui, profitant de l’air du temps, a cessé de surgir en flammes pour se fondre dans les histoires qu’on se raconte. Il écoute ces jeunes qui ont troqué Dieu pour le développement personnel, le Parti pour la start-up, mais qui parlent avec la même ferveur que les vieux croyants. Il se dit que le diable n’a plus besoin de cornes, qu’il suffit désormais de cette petite voix qui propose une idée de plus, l’air de rien, au milieu du brouhaha, en expliquant qu’elle vaut bien toutes les autres et qu’après tout, rien n’existe vraiment, ni lui, ni Dieu, à part le besoin d’y croire un peu. *illustration* escalator Photographie noir et blanc|couper{180}