Il est assis dans le couloir, sur une chaise en plastique qui grince un peu quand il bouge. Sous ses pieds, le revêtement moucheté colle légèrement aux semelles, comme s’il voulait retenir les gens ici. Sur ses genoux, le livre de Beckett est ouvert, pages jaunies, marge griffonnée au stylo bille. Il attend qu’on lui dise qu’il peut entrer dans la chambre 218, celle de son père. La télé du box d’à côté laisse filtrer une voix de jeu télévisé, des “bravo” en carton, un chariot passe en raclant les coins, une infirmière s’excuse à mi-voix en évitant de le regarder. Il lit une réplique, puis une autre, les personnages tournent en rond comme d’habitude, et la phrase tombe, sèche : “Quand est-ce qu’on va naître ?” Il relève la tête, fixe un instant la bande de néon au plafond, les silhouettes qui traversent le couloir, et la phrase reste là, coincée entre le théâtre et cette odeur de javel mêlée de soupe refroidie. On l’a déjà déclaré “né” une fois, se dit-il, quand on l’a sorti de sa mère, cri, flash, carton rose ou bleu. Pourtant, en regardant la porte 218, il a l’impression de ne pas avoir passé le cap, de flotter toujours dans un truc tiède et visqueux qu’on appelle la vie, où chacun donne des coups d’épaule pour respirer un peu mieux que le voisin. L’interphone grésille, une voix appelle “la famille de monsieur B…”, il se lève, glisse le marque-page, frappe doucement et entre. Son père est là, ratatiné dans le lit, menton tombant, yeux mi-clos, tuyau d’oxygène qui lui entaille les joues, mains posées sur le drap comme celles d’un nourrisson trop fatigué pour les lever. Sur la tablette, une photo plastifiée le montre jeune, costume sombre, cheveux noirs lissés en arrière, sourire large au milieu d’un groupe d’hommes en cravate qui serrent tous la même main invisible. Sur l’écran accroché en hauteur, un match de foot tourne en sourdine, des maillots minuscules courent sur une pelouse trop verte, la foule est réduite à un sifflement continu. Il s’assoit sur la chaise à côté, pose le Beckett sur la table, observe ce visage creusé qui est censé être en fin de course et qui ressemble déjà à un bébé à qui on aurait volé l’élan. Il lui parle de choses simples, de la voisine qui a encore perdu son chat, de la pluie qui n’en finit pas, de l’équipe locale qui a gagné aux tirs au but, des broutilles pour remplir l’air. Son père semble somnoler, puis il entrouvre la bouche, laisse passer une phrase râpeuse : “On est où, là ?” Il hésite une seconde avant de répondre, se contente de dire “à l’hôpital, papa, ils s’occupent de toi”, et voit le vieux visage hocher très légèrement, comme si cette information suffisait pour l’instant. Sur la table de nuit, un gobelet d’eau à moitié plein, une serviette roulée, une étiquette avec son nom et sa date de naissance imprimées en gros. C’est le seul endroit où le mot “né” apparaît encore. Il pense aux années où il a joué des coudes lui aussi, dans la cour de récréation pour se coller contre le radiateur en hiver, plus tard dans l’open space pour récupérer le bureau à côté de la baie vitrée, dans les réunions pour placer la plaisanterie qui détendrait le chef. À chaque fois, l’impression d’être enfin arrivé quelque part n’a tenu que le temps de se rasseoir. “Ça va, papa ?” demande-t-il plus bas. Son père ouvre un œil, le fixe, remue à peine la tête, répète presque sans voix : “On est où, là ?” Il lui caresse brièvement l’avant-bras par-dessus le drap, comme on rassure un enfant qui se réveille en sursaut dans une chambre inconnue. Une aide-soignante entre pour vérifier la poche de perfusion, ajuste un bouton, jette un coup d’œil à l’écran de foot, lâche “s’ils continuent comme ça, on va naître champions” avec un petit rire vite avalé. Le mot lui accroche l’oreille. Il serre les lèvres pour ne pas sourire, regarde la jambe maigre qui dépasse du drap, la chaussette grise qui baille à la cheville. Après un moment, il se lève, promet qu’il repassera demain, pose la main sur l’avant-bras de son père, sent la peau froide sous ses doigts. Dans le couloir, il croise une jeune femme enceinte qui tient son ventre à deux mains, accompagnée d’un homme qui vérifie son téléphone toutes les trois secondes. Ils parlent bas, comptent les minutes, tournent en rond devant l’ascenseur. Un cri de bébé monte d’un étage plus bas, aigu, bref, qui découpe un instant le brouillard de bips et d’annonces. Il appuie sur le bouton de l’ascenseur, Beckett coincé sous le bras, et la phrase revient en silence : quand est-ce qu’on va naître. En sortant du bâtiment, il s’arrête sur le trottoir, prend une bouffée d’air froid qui lui brûle la gorge. Les voitures passent, un bus freine dans un nuage de vapeur, un gamin traverse en courant, sa mère lui crie de faire attention sans lâcher son sac de courses. Il ouvre le livre à la première page, lit quelques lignes en marchant jusqu’au feu rouge. Les personnages se demandent encore ce qu’ils font là. Il relève la tête, regarde la ville, les façades, les fenêtres éclairées, et garde la question pour lui comme on garde un secret qu’on n’est pas sûr de vouloir résoudre.


illustration https://www.festival-automne.com/edition-1981/roger-blin-oh-beaux-jours-cycle-samuel-beckett