La nuit a été mauvaise. Il se retourne dans le lit, regarde le plafond devenir gris, renonce à dormir et s’assoit au bord du matelas. Dans sa tête, ça tangue encore. Il se voit sur un bateau dont il ne sait pas très bien le nom, un mélange de drakkar et de Santa Maria, planches sombres, cordages qui grincent. Au petit matin, il est accoudé au bastingage, les doigts collés au bois humide. L’air sent le sel et la sueur froide de l’équipage. Devant, la ligne d’horizon est encore vide, puis une masse sombre se détache lentement du ciel. On annonce la terre. Son ventre se noue, moitié soulagement, moitié peur de ce qu’il va trouver. Quand il descend dans la chaloupe, ses jambes tremblent autant à cause du roulis que de la fatigue. Il pose enfin le pied sur un sol qui ne bouge pas, un sable clair mouillé de petites flaques, et il a le vertige comme si la plage oscillait encore. Derrière lui, les hommes traînent des caisses, regardent autour, attendent des ordres sans trop parler. Il avance, les bottes aspirées par endroits, la chemise collée dans le dos. La “jungle” commence quelques mètres plus loin, pas une carte postale, plutôt un mur de feuillages lourds, de branches basses qui lui griffent le visage, d’insectes qui bourdonnent près des oreilles. Il s’y enfonce parce qu’il a dit qu’il irait voir plus loin. Au bout d’un moment, il ne sait plus si cela fait des heures ou des jours qu’il marche. La lumière lui tombe par plaques sur les épaules, l’air est humide, le tissu frotte au même endroit sur sa nuque. Il grimpe enfin sur une hauteur, les jambes dures, la bouche pâteuse, se retourne et voit l’eau de partout. L’îlot qu’il croyait être l’avant-poste d’un continent est entouré de mer, sans prolongement. Il s’assoit sur une pierre, sort sa pipe par réflexe, la bourre sans la regarder. Le tabac lui laisse au fond de la gorge un goût rance. En redescendant vers la plage, il pense déjà à ce qu’il va dire aux hommes. Il leur parle de ravitaillement, d’eau douce, de fruits à cueillir, il donne un nom à l’endroit pour que ça ait l’air d’exister vraiment, comme on colle une étiquette sur une boîte vide. Sur le pont, plus tard, il trace des croix sur une carte, invente une position approximative, écrit “San Salvador” en appuyant fort sur la plume comme si la pression changeait la taille de l’île. Les marins le regardent faire en silence, l’un d’eux ricane bref quand l’encre bave et détourne aussitôt la tête. Ils repartent. Les jours suivants sont une succession de chaleur écrasante, de grains d’eau lourde, de nuits hachées où il se réveille en comptant les jours à voix basse. Quand enfin une côte plus longue apparaît, quand les hommes se mettent à crier qu’ils l’ont fait, qu’ils ont atteint les Indes, il rit avec eux, tape dans les mains un peu trop fort, laisse monter une chanson qu’il ne finit pas. Sur le visage d’un des plus vieux marins, il surprend un regard glisser de la côte au capitaine, comme s’il pesait la scène, puis disparaître derrière un sourire fabriqué. Le soir, seul dans sa cabine, il étale les papiers sur la table, regarde les lignes qu’il a tracées, repense aux vieux récits de Vinland qu’il a lus, aux courants, aux plantes qu’il a vues, à la couleur de l’eau. Rien ne s’ajuste vraiment. Il pince les lèvres, allume sa pipe, regarde la fumée se coller au plafond. Quand, plus tard, un des hommes lui rapporte que certains savants, au port, froncent les sourcils, parlent d’erreur, d’autre chose que les Indes, il sent sous ses pieds ce léger décalage, comme si le plancher venait de s’abaisser d’un centimètre. Il répond qu’on ajustera les cartes, qu’on trouvera d’autres noms, garde la voix ferme, mais ses doigts restent accrochés à la rambarde une seconde de trop. Dans la chambre encore sombre où il est assis maintenant, loin de la mer, il pense à cette traversée comme à un rêve qui aurait insisté. Il se lève, va jusqu’à la fenêtre, regarde la rue encore vide, revient vers la table. Il ouvre le carnet, écrit la date dans un coin, puis, sans réfléchir, commence à tracer, au stylo, une forme approximative d’île au milieu de la page. La pointe accroche le papier, l’encre file un peu, le contour se referme mal. Il repose le stylo. Au centre du carnet ouvert, la petite tache d’encre flotte, seule, sur la carte blanche.
illustration Huile sur toile pb 2019