Sur la porte de la salle des fêtes, l’affiche est déjà scotchée de travers. En haut, en lettres rouges, le mot “Kamasutra” accroche l’œil ; en bas, plus petit, son nom, parmi d’autres. Le responsable de l’office de tourisme a dit en rigolant que “ça ferait venir du monde, coquin mais culturel”, puis il est parti “gérer la communication”. Lui, il est resté dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est à genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpillière à quelques centimètres de ses genoux. Sur son badge, il lit “technicienne de surface”. Elle lui raconte qu’avant on disait femme de ménage, que ça lui allait bien, que maintenant ça fait plus chic mais que la fiche de paye n’a pas changé. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rangées de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifié où il distingue “techniciens de l’éducation”. Sur une table, coincée entre deux piles de programmes, une affiche plastifiée annonce “Exposition de techniciens de la création”. Il la retourne pour ne plus la voir.

Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucré. Il parle vite, de “valoriser les artistes du territoire”, de “faire vivre la culture”. Il demande s’il a bien prévu des prix “accessibles”, parce qu’ici “les gens n’ont pas les moyens” et qu’ils ont l’habitude d’Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son téléphone, montre des images qui défilent du bout du doigt. “Pour ce format, on est plutôt dans ces eaux-là, vous voyez.” Il pense à l’argent lâché pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n’ouvrira ici, à la rubrique où son nom est coincé entre deux inconnus. Il range le téléphone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L’autre enchaîne sur “l’opportunité”, “la visibilité”, “la chance d’exposer dans un lieu institutionnel”, précise qu’il n’y aura pas de rémunération mais “un beau buffet, déjà, et une belle affiche”. À ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas.

Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les élus font le tour de la salle, s’arrêtent devant chaque toile, lâchent des phrases interchangeables. L’un s’attarde sur le panneau d’entrée, plaisante sur le titre : “Alors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?” Ça rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense à la position dans laquelle il s’est retrouvé tout l’après-midi, à moitié couché sur l’escabeau pour accrocher un grand format que l’élu vient de qualifier de “très décoratif”. Un homme en blouson de cuir s’approche d’une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu’il a déjà descendue plusieurs fois. L’autre fronce les sourcils, dit qu’il a vu “un peu la même chose moins cher sur Internet”, sort son téléphone, fait défiler des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs alignés à côté. “Pour ce genre-là, c’est plutôt ça, normalement.” Il propose une réduction sans réfléchir. L’homme range son téléphone, promet de “repasser plus tard”, disparaît vers le buffet.

Plus tard, alors que la salle se vide, l’élu lève encore une fois son verre “à nos artistes et à tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous”. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever mécaniquement, le verre au-dessus de la tête. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpillière là où elle l’avait laissée. Elle lui glisse qu’elle viendra voir les tableaux “un autre jour, quand ce sera calme”. Il lui dit qu’elle n’aura qu’à en choisir un petit si quelque chose lui plaît. Elle sourit sans répondre, pousse son chariot vers le fond de la salle.

Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au marché du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, ça sent le lait chaud, le gras, le café. Sur la table, quelques petits formats, des dessins à l’encre, des prix écrits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s’arrêtent, prennent une tranche de saucisson, jettent un œil aux images, disent “c’est joli”, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s’attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c’est ici. Il répond vaguement, propose qu’elle le prenne et paie “comme elle peut”. Elle sort des pièces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses légumes. Le fromager lui propose d’échanger un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de pâté “pour la route”. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l’odeur de graisse et de feutre, et ça lui paraît au moins aussi tenable que la lumière des néons de la salle des fêtes.

illustration image prise sur le net