Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une étagère démontée posée en morceaux par terre. Sa femme a posé le carton contre le mur le matin même, avec un “ça serait bien si on pouvait la fixer aujourd’hui”. Il a répondu oui sans réfléchir. Maintenant, une vis refuse d’entrer dans le trou prévu, le bois s’effrite un peu autour, le tournevis ripe. Il jure, pas très fort au début, puis plus fort, comme si la vis le provoquait. Sa femme passe la tête par la porte, demande si tout va bien, repart aussitôt quand il lâche un “oui, oui” trop sec. Il sent la chaleur monter dans sa nuque, la vieille colère qui arrive avec le bruit du métal.
Dans sa tête, il entend la voix de son père. Ce n’est même pas une phrase entière, plutôt un ton, une tension dans les consonnes : “bouge-toi”, “secoue-toi un peu”, “tu peux pas te dépêcher ?”. Il le revoit un dimanche, la cuisine transformée en atelier, la table recouverte de journaux, une lampe démontée au milieu. Sa mère avait demandé “tu peux t’en occuper, toi qui es bricoleur”, et son père avait pris le rôle comme on met un costume trop serré. Il transpirait dès la première difficulté, fouillait dans une caisse de clous en pestant, envoyait l’outil valser si quelque chose coinçait. Le moindre dérapage d’ampoule, le moindre fil mal coincé devenait une affaire d’honneur. Quand un clou se tordait, le regard cherchait vite un coupable. Souvent, c’était lui qui se tenait là, trop près.
Il s’arrête, aujourd’hui, tournevis en l’air, se rend compte qu’il est en train de parler tout seul, à voix haute, contre la vis, contre l’étagère, contre “ces trucs de merde mal foutus”. Il se cogne le doigt, le tournevis lui échappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconnaît le bras de son père qui lançait la scie sur la table quand la lame cassait. Ça le fait presque rire et ça l’agace encore plus.
Son grand-père lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, penché dès le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des lèvres, qui dit “ça tiendra bien comme ça, on n’y pendra pas un piano”. Et si quelqu’un osait remarquer que le mur n’était pas droit, il soufflait la fumée sur le côté, levait les yeux, lâchait : “on verra bien, va, viens plutôt boire un coup”. Puis il disparaissait un jour “acheter des allumettes” et on ne le revoyait pas avant longtemps.
Il se remet à genoux devant l’étagère. Il respire un peu, change de vis, prend une mèche plus fine. Il sait qu’il ne paiera pas un artisan pour ça, qu’il finira de toute façon par y arriver. La première vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s’appuie au chambranle, regarde l’étagère enfin fixée. Elle dit que ça tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu’elle a entendus tout à l’heure depuis la cuisine. Elle l’a vu cent fois s’énerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstiné.
Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son père avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l’avouer tout de suite, à deux tombes loin d’ici, dans un cimetière où il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussière sur la planche, pousse légèrement sur l’étagère pour vérifier que ça ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant éteindre la lumière, touche une des vis du bout du doigt comme pour vérifier encore. Dans le métal froid, dans ce petit rond brillant planté dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble à un salut, discret, adressé à ceux qui tapaient trop fort avant lui.