La nuit est tombée sur la petite rue en pente. Depuis la fenêtre de la cuisine, il voit les façades alignées, les balcons éteints, les containers verts au bout de l’impasse. Il tient une tasse de café tiède entre les mains quand un renard surgit du coin de l’immeuble, museau bas, queue dans l’axe. L’animal traverse la chaussée sans se presser, trottine jusqu’aux poubelles, renifle le bord d’un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique cède dans un petit craquement sec, une boîte de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le béton. Le renard s’arrête, relève la tête, ses yeux accrochent un instant la lumière de la fenêtre, puis il replonge dans son inspection lente, container après container, comme s’il faisait sa tournée habituelle.

Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un piège à dents de fer, la patte coincée. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se dégager au matin en boitant, la patte laissée au fond du piège. Plus jeune, ça lui donnait presque de l’orgueil d’y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, à côté de son coude, une enveloppe ouverte laisse dépasser une feuille dactylographiée : la résiliation de son contrat, déposée au bureau quelques jours plus tôt. Dans le salon, un carton de livres entamé attend près de la porte, déjà scotché sur un côté. Il sait qu’il partira bientôt, qu’il changera d’adresse, de trajets, de têtes croisées dans l’escalier.

Il pense à toutes ces fois où il a “tiré” de la même manière : une ville laissée derrière lui, un travail lâché net, des numéros de téléphone supprimés sans explication. L’image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fenêtre qu’il refermera bientôt comme tant d’autres.

En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la tête, s’ébroue, disparaît derrière un muret comme s’il connaissait par cœur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l’on emporte loin, très loin, qu’on lâche dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgré tout le même toit, le même perchoir, guidés par une boussole qu’on ne sait pas nommer. Leur valeur tient à ce retour-là. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l’enveloppe, le carton, la rue noire où plus rien ne bouge. Il ne sait pas s’il ressemble davantage à ce renard qui ne s’approche jamais trop des maisons, prêt à filer au moindre bruit, ou à un pigeon qui aurait perdu l’adresse de son point de départ. Il avale une gorgée de café froid, pose la tasse dans l’évier, éteint la lumière de la cuisine et laisse la fenêtre ouverte encore un moment, au cas où l’animal repasserait.