Ce matin-là, j’ouvre l’ordinateur comme d’habitude, sans intention particulière, juste ce geste devenu réflexe : poser la tasse de café à droite, cliquer sur l’icône du navigateur, attendre que la page d’accueil sorte ses cartes postales colorées, deux ou trois headlines anxiogènes, un peu de météo, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu’à ce que je tombe sur le post du Délesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, “je vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici”, sans accusation, sans colère, avec cette manière sèche et polie qu’il avait toujours, et d’un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande émotion, plutôt une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu’un venait d’éteindre une lampe au fond du couloir sans prévenir, alors je clique sur son nom, le réflexe idiot du lecteur qui se dit qu’il va bien trouver la blague, un second degré, mais la page met longtemps à se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s’affiche, il ne reste presque rien, une poignée de posts récents, quelques phrases neutres, les textes les plus acérés ont disparu, aucune archive, aucune colonne “plus ancien”, juste ce message en haut “certains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les règles de la communauté”, la formule standardisée qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je vérifie l’URL, comme si j’avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c’est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vidée, un pseudo avec son avatar encore là, et plus grand-chose derrière, alors je bascule dans un autre onglet, j’ouvre Google, j’écris “Délesteur + poèmes + chroniques”, je lance la recherche, les premiers résultats sont des boutiques, des coachs, des “comment alléger votre vie en 5 étapes”, des vidéos “détox numérique” avec des miniatures souriantes, son blog apparaît en cinquième position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, bannière familière, mais certains textes renvoient maintenant un message d’erreur, “404, cette page n’existe plus”, comme si on avait arraché des pages au milieu d’un cahier, je reviens en arrière, j’essaie via le cache, via l’onglet “images”, je tombe sur des captures d’écran faites par d’autres, des bribes, des citations isolées, rien de continu, plus de fil. Il avait écrit il y a quelques semaines un billet où il racontait les avertissements reçus, des mails automatiques qui commençaient tous par “nous comprenons l’importance de la liberté d’expression, mais…” suivis d’une liste de formulations lisses, “propos susceptibles de heurter”, “contexte insuffisant”, “risque de mauvaise interprétation”, j’avais lu ça en diagonale, comme on lit les plaintes d’un type qu’on croit increvable, je m’étais dit “il exagère un peu, ils ne vont pas le virer pour ça”, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoyée comme un trottoir après un marché, plus une caisse, plus une épluchure, seulement des traces humides. Pendant que j’essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l’écran pour me rappeler une “réunion valeurs et éthique” à laquelle je suis censé me connecter à dix heures, visioconférence obligatoire, caméra recommandée, j’ai déjà vu le programme, un PowerPoint avec un schéma en forme de cercle, au centre un joli mot, “respect”, autour des segments pastel “inclusion”, “diversité”, “dialogue”, et un slide final qui parle de “tolérance zéro pour les comportements extrêmes”, je sais d’avance qu’on nous expliquera que l’entreprise est un espace de liberté et en même temps un lieu où certaines paroles ne peuvent pas être tolérées, l’équilibre, toujours l’équilibre, on ne dit jamais qui décide ce qui est “extrême”, on parle de “processus”, de “comité”, de “référent”, jamais de quelqu’un avec un visage. Je repense à cette histoire de barycentre qu’on m’avait enseignée en cours de physique, le point où se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon écran comme un plateau où les poids sont déplacés sans cesse, un peu plus de vidéos de chats d’un côté, un peu moins de textes corrosifs de l’autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire “ceci est interdit”, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j’aimais lire hors du champ, jusqu’à ce que j’oublie presque que ça existait. Pour vérifier que je ne fabule pas, j’ouvre le site d’une radio, je tape “Desproges” dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits très courts, montage “best of” pour un hommage encadré, mais les chroniques les plus méchantes sont introuvables, même exercice avec “Henri Tachan”, presque rien, deux vieilles émissions de nuit, Léo Ferré, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterré dans des archives payantes ou complètement absent, je commence à sentir non pas de la colère, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits où on a mis des plaques de plâtre, ça ne se voit pas au premier coup d’œil, mais tu sais qu’il y avait une porte là, autrefois. Je retourne sur l’onglet du Délesteur, je relis son dernier message, “je préfère partir avant qu’on me réduise à un profil acceptable”, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que ça veut dire “profil acceptable”, je le vois tous les jours déroulé sous mon pouce, ces contenus “inspirants”, “bienveillants”, “responsables” qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j’ai cliqué moi-même des dizaines de fois sur des vidéos inoffensives parce que j’étais trop fatigué pour chercher autre chose, j’ai participé à l’épuration par simple lassitude. Je me surprends à faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouvé dans une archive russe, je l’ouvre dans un fichier texte, je l’enregistre sur le disque dur sous un nom banal, “liste_courses_03”, comme si quelqu’un allait venir fouiller mon ordinateur pour vérifier que je ne stocke pas d’écrits impurs, je souris de moi-même et en même temps je n’arrive pas à faire autrement, j’ai besoin de garder au moins ça, quelques lignes, une voix, quelque chose qui résiste à l’effacement. L’heure de la réunion approche, une fenêtre s’ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu “Rejoindre”, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet où clignote encore l’icône de la plateforme d’où le Délesteur vient de disparaître, j’ai le choix entre participer à la célébration d’un centre qui se dit neutre ou rester à fouiller des traces, mais la vérité c’est que je vais cliquer sur “Rejoindre”, comme tout le monde, je couperai peut-être la caméra, je ferai semblant d’écouter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve déjà plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu’on laisse après avoir évacué les “gêneurs”, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m’habitue tout à fait à cette propreté-là.