Il y a des matins où je vois très bien le couloir. Je m’assois devant l’ordinateur, j’ouvre le navigateur, et le monde se présente déjà découpé pour moi : les mêmes sites dans les raccourcis, les mêmes vidéos sur la droite, les mêmes playlists “mix pour vous” qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j’ai déjà aimé. Si je laisse faire, je n’ai plus qu’à glisser le doigt : l’algorithme se charge de la journée. Il sait à peu près à quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur “une petite vidéo de plus”, quand je retournerai lire les mêmes trois journaux pour vérifier que rien n’a changé. Il se nourrit de mes manies comme d’un vieux troupeau docile.
Ce matin-là, quelque chose m’agace dans cette soumission automatique. La page d’accueil me propose encore un article sur la créativité, deux publicités de pinceaux, une vidéo de “peintre viral” qui transforme un mur en coucher de soleil sponsorisé. Je clique par réflexe, une seconde, et puis je me vois, littéralement, avancer dans le couloir. Je ferme l’onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d’adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le système fera de ça. La page qui sort n’a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, ça parle d’un village perdu et d’un vieil instrument de musique disparu. Ce n’est pas passionnant, mais c’est autre chose. C’est là que je sens très concrètement de quoi il s’agit quand je parle d’imprévisibilité : pas un grand geste héroïque, juste un micro-déplacement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu’il attend, même dans un détail minuscule.
La liberté, dans ces moments-là, n’a rien du grand mot qu’on brandit sur une pancarte. C’est plutôt une crispation intime : remarquer que ma main va vers le même bouton, que mon cerveau réclame la même dose d’images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m’écoute parler de “liberté” sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux numéro appris, un héritage inconscient. La liberté ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s’aperçoit qu’on vient de sortir du tracé prévu.
Les algorithmes sont efficaces parce qu’ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu’elles deviennent confortables, et qu’il n’y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit “être dans l’instant présent” parce qu’on défile des contenus à la chaîne, mais cet instant présent ressemble beaucoup à une anesthésie : une succession de stimuli qui évitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les conséquences : le temps que met une décision pour déferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison.
Les couloirs d’abattage sont faits pour ça : on y conduit les bêtes vite, sans leur laisser le temps de flairer où elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n’a presque plus à réfléchir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilité de bifurquer. Devenir imprévisible, pour moi, ce n’est pas faire n’importe quoi à chaque seconde, c’est apprendre à voir ces couloirs, ces glissières de sécurité qui ne sont pas là pour nous protéger mais pour nous canaliser, et décider, de temps en temps, de sauter par-dessus, même si on se retrouve dans les ronces.
En peinture, c’est là que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui “marche”, ce qui a été apprécié. Le geste réclame son sillon. Si je ne fais pas attention, c’est l’équivalent exact de l’algorithme : je me recommande à moi-même mes anciennes solutions. Alors j’essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je déteste, saboter le réflexe qui me dit “ça, tu maîtrises”. C’est désagréable, ça demande de la solitude, une certaine dose d’humour pour accepter de rater, et surtout un refus d’écouter en boucle la même petite voix rassurante. Devenir imprévisible, ce n’est pas fuir le temps, ce n’est pas se réfugier dans une bulle d’instant présent, c’est au contraire accepter la durée, le délai, les conséquences, et malgré tout refuser le couloir qu’on me désigne. Considérer chaque toile, chaque journée, comme si c’était la première, et soi-même comme quelqu’un qu’on n’a pas encore entièrement apprivoisé.