Combien d’amours n’ont été que des appels au meurtre, des pactes déguisés ? On se regarde lourdement, on se caresse avec cette ferveur d’emprunt, on se passe sur la peau des humeurs dont on fait semblant de croire qu’elles disent vrai. Les mains moites, l’odeur de sueur froide du désir quand il se force, les murmures trop sûrs d’eux, les cris qui percent les tympans plus qu’ils ne touchent le cœur. Et cette comédie de mots — « encore », « toujours », « jamais », « donne-moi tout » — comme si la langue pouvait avaler le manque. « Donne-moi tout », c’est exiger l’impossible et appeler ça amour ; c’est promettre de combler un trou qui ne se comble pas. On incante le vide, on le frotte, on le supplie, et plus on s’acharne, plus il s’élargit. Je t’aime, je t’aime, je t’adore : à peine on le dit qu’on entend déjà le battement d’ailes au-dessus, les vautours de la croyance, ceux qui se nourrissent de ta foi à toi, de ton besoin de faire tenir l’histoire. Alors combien d’amours faut-il traverser comme on traverse des mirages, combien faut-il en abattre en l’autre et en soi pour qu’il reste enfin quelque chose de fragile et vivant — pas une promesse, pas une statue, juste une présence qui tremble. Et c’est la même question devant la toile. Combien de tableaux faut-il salir, ruiner, déchirer, pour arrêter de fabriquer de belles images, pour passer à travers la surface et toucher ce qui résiste ? Combien d’amours, combien de tableaux, avant qu’on comprenne que la totalité n’existe pas, que le « tout » n’est qu’un piège ? De l’autre côté de ces fictions, il n’y a peut-être pas un secret lumineux, mais un espace nu, sans pompon à poursuivre, sans miroir à franchir : un silence noir, respirable, où l’on s’assoit enfin, où le corps cesse de tendre les mains, et où ça tient.


illustration fusain sur papier pb 2019