Une phrase de Bernard Blier me réveille à l’aube : l’idée obscène et très simple qu’on peut coller une fleur dans un trou du cul et appeler ça un vase. La blague est vieille, mais elle dit exactement ce que je rumine depuis des années : on appelle de moins en moins un chat un chat. Je repense à un stage de communication, ce genre de séance qu’une boîte finance quand elle sent que ça craque quelque part. Cette fois-ci, on avait échappé à l’audit ; on nous récompensait donc. Carlton, salle somptueuse, moquette épaisse, climatisation réglée comme une caresse. Café servi au millimètre, et à côté ce petit chocolat impeccable, douceur obligatoire, anesthésie de luxe. Tout était là pour qu’on se tienne sages et reconnaissants. L’animateur est arrivé comme un jeune chien de garde déguisé en sportif. “Je ne suis pas là pour vous fliquer mais pour comprendre”, a-t-il dit, regard franc, voix douce, montre déjà consultée. Puis l’exercice : “Vous êtes dans une ville d’Europe. Chacun écrit un indice sur un papier. Vous le passez à vos collègues, ils doivent deviner où vous êtes.” Et là, festival. On pondait des devinettes de collégiens en mal de profondeur : “capitale traversée par un fleuve mythique”, “ville où l’on mange une spécialité en forme de nœud”, “là où un peintre a coupé son oreille”. Personne n’écrivait Paris, Rome, Lisbonne. Personne ne disait le nom. Il a souri, satisfait, comme si on venait de réussir l’expérience sans le savoir : “Vous voyez, vous avez tous donné des indices, aucun n’a donné la réponse.” Voilà. L’entreprise fonctionne comme ça. On remplace les choses par des sigles, par des périphrases, par des puzzles dont la solution change selon la météo des chefs. Même un bonjour devient une variable : trop joyeux, suspect ; trop neutre, coupable. On laisse flotter le doute, pas par accident mais par méthode. Le langage sert à maintenir l’angoisse à bonne température. Et quand quelqu’un, par erreur ou par fatigue, appelle enfin un chat un chat, la phrase tombe tout de suite, connue de tous : “Ici, si tu dis les choses comme elles sont, c’est que tu veux te faire virer.


Illustration Les mâitres chanteurs, huile sur toile pb 2019