J’ai longtemps cherché l’éveil comme on le cherche quand on a grandi avec les promesses de Woodstock et les romans de Hesse, en reniflant Castaneda, en se racontant qu’un jour quelque chose s’ouvrirait d’un coup, avec du souffle et des étoiles. Puis il a fallu l’euro, un divorce qui m’a fait dégager de Suisse, et mon retour à un travail que je croyais connaître, pour que je rencontre l’éveil, le seul qui ne se discute pas. C’était un matin ordinaire. Travailler six jours sur sept était devenu un automatisme musculaire : je me levais sans y penser, je me mettais en route comme une machine. Ce matin-là, je n’ai pas pu. Les yeux ouverts, le corps immobile, j’ai dit à voix haute : non. Puis je me suis tourné pour me rendormir, comme si la seule réponse possible était de disparaître sous la couette. L’éveil a commencé là, dans ce refus nu, sans lumière, sans extase. Mon épouse est venue me secouer, me rappeler l’heure, le poste, le devoir de tenir la maison debout. Elle a cru à une grippe, à une fatigue passagère. Moi je restais là, pas malade au sens habituel, plutôt vidé, comme si quelque chose venait de se débrancher. Je ne lévitais pas, je n’avais aucune révélation dorée : j’ai pris l’évidence en pleine figure. D’abord l’absurde, d’un seul bloc. En vingt secondes j’ai revu ma vie professionnelle comme un film trop rapide : l’odeur de café tiède dans les couloirs, les badges qui bipent, les réunions où l’on parle pour ne rien dire, les humiliations gentilles, les ambitions de survie, les soirs où je rentrais avec le crâne creux en me répétant que demain serait mieux. Tout ça a défilé et s’est effondré en même temps. L’ego d’employé s’est ratatiné sur place. Je me suis senti comme un ballon lâché trop haut qui retombe au sol, dégonflé, inutile. Je suis resté deux jours au lit, terrassé par cette lucidité, à essayer de repousser ce qui venait de se produire, par réflexe de courage, mais le réflexe tournait dans le vide. Le “ça va passer” n’a pas passé. Les mois se sont étirés, puis les années. Il m’a été impossible de remettre un pied dans cette boîte : les locaux, les visages, les chefs et sous-chefs, même la routine la plus neutre m’étaient devenus impraticables. J’ai cru d’abord que c’était elle, cette entreprise-là. J’en ai tenté d’autres. Plus bas, plus haut, ailleurs, en me disant que je trouverais une place respirable. À chaque fois la même butée, la même vacuité révélée. Ce n’était pas le courage qui manquait, c’était la foi dans le sérieux de tout ça. J’ai fini par cesser de me haïr pour ça. Je me suis inscrit à Pôle emploi, j’ai demandé une formation, quarante-huit ans, entouré de jeunes à l’AFPA, vivant loin de la maison comme un étudiant tardif. J’ai appris le jargon, les gestes techniques, les habitudes d’une époque qui n’était plus la mienne, et je regardais tout ça avec une compassion nouvelle, presque douloureuse, pour quiconque se lève le matin pour un poste. L’éveil continuait, non plus comme un coup de poing, mais comme une pression sourde qui oblige à accepter. J’aurais pu me jeter dans l’humanitaire pour donner un sens clair à l’utilité, mais j’ai eu peur d’un autre mirage. Alors j’ai repris ce qui était resté là depuis toujours : les pinceaux. Je me suis remis à peindre sans frein, comme si la seule façon de tenir était de revenir à l’enfance, à la créativité et au silence. L’éveil ne m’a pas transformé en saint ni en magicien. Il m’a ramené à ce que je suis, et c’est là que le travail a commencé : regarder le monde qui se défait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler ça une faiblesse.


illustration Huile sur toile série "petits mondes" pb 2019