Il y a des frontières au possible, on nous les apprend très tôt. Au début c’est la famille, l’école, leurs phrases répétées sans même y penser ; plus tard ce sont d’autres machines qui reprennent le relais, d’autres raisons de rester dans le rang. On finit par s’y tenir comme à une clôture familière. Et puis il y a l’impossible. Un territoire qu’on ne vous décrit pas, qu’on ne balise pas, que certains sentent d’abord comme un trouble, une écharde, avant d’y mettre le pied. On y va seul, presque toujours, parce que personne ne peut venir confirmer ce que vous voyez. La vie d’artiste, je l’ai comprise comme ça : non pas un choix clair, mais une entrée par effraction. Il y a eu, enfant, des moments où la frontière a cédé sans prévenir. Un matin à l’école, la craie grinçait sur le tableau et une fenêtre mal fermée battait dans le vent ; pendant une seconde la salle s’est dépliée, je voyais tout trop proche et trop loin, et je n’avais plus de nom pour ça. Un basculement bref, violent, qui ne ressemblait pas à une idée mais à un coup reçu : le monde s’ouvrait d’un cran, les repères habituels sautaient, et je me retrouvais dans une profondeur sans haut ni bas, sans bon ni mauvais, juste une présence brute qui happait tout. La première fois, je n’ai pas compris. J’ai cru que c’était un accident, un vertige. Puis ça s’est reproduit, comme si quelque chose insistait. Le temps y perdait sa forme, les lieux aussi ; je pouvais être au même endroit et ailleurs, partout et nulle part, avec cette sensation de point de vue multiple qui renverse la table. Quand je revenais et que j’essayais d’en parler, les adultes souriaient si c’était l’heure tranquille, ou bien ils coupaient court d’un geste parce qu’il y avait mieux à faire. Ce double mur — mes découvertes d’un côté, leur refus d’entendre de l’autre — m’a rendu hébété longtemps. J’ai appris à me taire. J’ai appris le langage commun, celui qui permet de durer dans le possible sans alerter personne : une sorte de mensonge pratique, une manière d’oublier l’oreille trop fine. J’ai étudié les possibles qu’on me tendait, j’ai essayé d’y habiter, et chaque fois je revenais au bord comme un exilé à qui l’on montre la porte. J’étais un sans-papiers du monde commun : on me le faisait sentir par un regard qui glisse, un hochement de tête, une porte qui se referme. Alors j’ai compris qu’il n’y avait pas de retour à faire. Je me suis tu plus loin encore et j’ai franchi la frontière. En arrière, je vois cet enfant qui voulait passer, qui a résisté quand tout l’assignait à rester ; c’est lui qui m’a mené loin. Je l’ai porté comme on porte un poids encombrant, jour après jour. Il m’a épuisé, il m’a mis en faute, je l’ai haï, j’ai voulu le déposer, m’en débarrasser, le faire taire à coups de raisonnements, parfois le brûler sous de vieilles hontes. Mais il est resté sur mes épaules. Et le poids, à force de marche, a changé de nature : il s’est allégé, simplement, sans disparaître. L’impossible n’est pas un pays où l’on s’installe. Il change sans arrêt, il ne donne aucun repère durable. On y entre d’abord sans savoir, on y reste en acceptant de ne pas se familiariser. Ce qui terrifie, c’est ça : la perte du sol, la fin des habitudes, l’obligation de recommencer à voir. Alors je continue. Pas avec des plumes ou des masques, mais avec ce que j’ai : une main, une attention, et cet enfant toujours là, qui n’a jamais cessé de traverser.


illustration Photographie exposition sur le chamanisme Musée du quai Branly pb, 2019