Si l’art doit devenir une priorité, il faut accepter un manque. La pauvreté, au sens le plus simple, y oblige : elle coupe les distractions, elle met l’essentiel à nu. C’est une ascèse souvent involontaire, mais elle a cet effet-là. Beaucoup d’artistes vendent peu non par posture, mais parce que ce qu’ils font ne se laisse pas avaler tout de suite ; et ceux qui les suivent vraiment ne sont pas toujours les mieux armés financièrement, plutôt ceux pour qui une œuvre compte plus qu’un confort. Le paradoxe, c’est que l’argent finit quand même par arriver — pas par amour, par faim. L’appât du gain récupère les œuvres, les rend visibles, les met sur la place. C’est sale et utile à la fois. Sale parce que ça domestique, utile parce que ça ouvre des passages. Alors le silence qu’une œuvre porte, ce noyau qui résiste au bruit du monde, circule malgré tout. C’est à ce silence-là que je fais crédit : non pas un apaisement vague, mais une force lente qui ronge l’effroi et l’aveuglement en nous, jusqu’à nous rendre un peu plus vivants.


illustration Voyages ancestraux techniques mixtes pb 2019