Ce qui m’a frappé très tôt, et qui n’a fait que se confirmer, c’est que nos proches sont parfois les plus lointains. On vit à côté d’eux, on les touche, on partage les jours, et pourtant on les connaît mal, ou plutôt on les connaît dans une lumière fixe, celle que l’habitude installe. La proximité fabrique un cadre ; la pudeur aide à ne pas le secouer. On s’arrange avec des repères qui nous rassurent. On préfère ne pas imaginer un père ou une mère capables d’une autre vie que celle qu’on leur a assignée, un frère qui ment au point de faire vaciller le sol, une compagne qui, un matin, décide qu’elle ne sera plus la gardienne du foyer mais quelqu’un d’autre, ailleurs, autrement. Ces écarts-là ne nous blessent pas seulement parce qu’ils sont des écarts : ils nous privent d’un confort. Et c’est là que la chose devient mauvaise. On croit rejeter la trahison, on rejette surtout l’effondrement de ce qu’on avait posé. L’habitude déraille, et avec elle un monde entier de certitudes : on s’entend dire “je ne te reconnais plus”, comme si reconnaître consistait à vérifier une forme. Alors on fouille le passé, on recompte les signes, on cherche la faute d’inattention qui aurait dû nous prévenir. Mais rien ne revient en place. Ce qui s’envole d’abord, ce n’est pas l’amour : c’est la confiance. On ne dit pas “je ne t’aime plus”, on dit “je ne sais plus si je peux te faire confiance”. Et pourtant, au milieu du fracas, on découvre qu’il reste quelque chose qui tient encore à l’autre — un geste, une voix, une présence qui échappe à la rupture. Là vient la vraie question, la seule un peu honteuse : est-ce que j’aime cette personne, ou est-ce que j’aime la forme qu’elle avait dans ma vie ? Quand la forme casse, qu’est-ce qui reste, et est-ce que ce reste suffit à appeler ça aimer.


illustrration Entracte, huile sur toile pb 2019