J’ai toujours aimé les arbres et je n’en ai jamais dessiné un seul. C’est une anomalie que je traîne comme on traîne une lettre non ouverte. Je les regarde depuis longtemps : les écorces, cartes rugueuses où la pluie, la mousse, les insectes écrivent des reliefs d’autres mondes ; les branches qui partent du massif vers le fil, s’enchevêtrent, se contredisent, et fabriquent un théâtre où l’œil croit voir des corps, des bêtes, selon l’heure et la fatigue. Tout ça devrait m’avoir porté vers le papier, vers la toile. Or quand j’ouvre mes cartons, il n’y a rien. Pas un arbre. Pas même une tentative. Cette absence a une présence nette, comme un trou qu’on contourne sans s’en apercevoir. Je sens qu’il y a là un secret entre eux et moi, pas spectaculaire, plutôt une retenue ancienne : quelque chose que j’ai gardé scellé parce que je ne savais pas comment l’approcher. Au bord de ce silence-là, un espoir remue, petit, fragile, pas plus assuré qu’une graine dans la terre froide. Je ne me promets rien. Je prends juste une direction, comme on demande son chemin à quelqu’un qu’on croise : on verra bien si la route existe. Ces derniers temps, je reviens souvent à Manessier et à Corneille. L’un m’apprend la densité intérieure, la lumière qui monte d’une masse sombre ; l’autre, la liberté des couleurs et des formes qui s’élancent sans se justifier. J’aimerais trouver un pont entre ces deux rives pour que le plaisir de peindre tienne quand il vacille, quand les doutes me font trébucher, quand la perspective se bouche. Et je sais aussi à quel point la fatigue adore se déguiser en lucidité : “pas d’argent”, “pas le temps”, “pas la force” — des outils pour reculer en ayant l’air raisonnable. La cervelle tourne en rond faute d’air, elle recycle les mêmes pensées tristes. Il faut sortir. Respirer. Revenir à ce qui insiste en dessous. Demain, j’irai marcher dans la forêt. Pas pour un rite, pas pour une belle idée : pour être là, sous les branches, et écouter ce qu’ils me disent depuis toujours, ces arbres que je prétends aimer. Ils ont toujours parlé clair. C’est moi qui étais ailleurs. Je veux combler cet oubli-là, et voir si, enfin, un arbre accepte de passer par ma main.


Le mot « dénaturé » me colle à la peau ce matin en marchant sur l’île. Je le sens dans les choses simples : une clôture neuve qui coupe un chemin ancien, un talus raboté proprement, l’odeur de bois frais là où hier il y avait de l’ombre, et ce bruit de moteurs au loin qui tient la place des oiseaux. J’ai beau aimer ce paysage, je le vois comme à travers une cicatrice. On traîne ça depuis longtemps : au XIXe siècle, on a commencé à traiter la terre comme une réserve à vider, et depuis on n’a pas vraiment changé de ligne. La planète se fait au profit, et nous avec. Pourtant nous ne sommes pas à côté de la nature : nous sommes dedans. Elle n’est pas un décor, elle est le tissu même qui nous porte, qui nous nourrit, qui nous règle. Et ce tissu peut se refermer sans nous. Il peut se débarrasser d’une espèce comme d’une fièvre. On ne gagnera pas contre elle ; l’idée même d’un combat vient d’une peur puérile, d’un vieux réflexe de domination. Ce qui me frappe ici, ce n’est pas un rêve de “bon sauvage”. C’est l’inverse : la nostalgie d’un futur qu’on piétine à force de vouloir tenir le monde en laisse. On avance hypnotisés par nos buts, et pendant ce temps la vie minuscule continue à lever sans nous : un bourgeon au bout d’une branche, l’asphodèle dans un coin de sable, un lilas qui ouvre ses grappes en silence. Il y a une joie précise à sentir son cœur reprendre le rythme de tout ça, à entendre qu’on n’est pas seul dans sa tête mais mêlé à un vivant plus vaste. La méchanceté et l’ignorance vont ensemble : elles épaississent une couche sur l’oreille, elles rendent sourd à ce qui insiste. Ce matin, sur l’île, je vois surtout la surdité en train de faire son œuvre, et j’essaie de ne pas y consentir.


illustration île de la platière Saint-Pierre -De-Boeuf