Back to the trees, criait le vieux, perché haut dans le feuillage, quand il a vu ses congénères descendre, un à un, avec leurs outils, leurs promesses, leurs petites raisons proprettes. Curiosité, confort, avidité, mensonge, hypocrisie : les mêmes mots déguisés en progrès. Ils n’ont pas écouté. Et nous en sommes là. Nous mangeons le plastique que nous fabriquons. Il revient par la mer, par les poissons ouverts sur les étals, par les moules gonflées d’eau sale, par l’huître et le bigorneau, par les mammifères marins qui dérivent avec le ventre plein de fragments transparents. On avale nos propres déchets en croyant encore être au-dessus du cycle. La nature n’a pas besoin de se venger : elle se contente de renvoyer. Tout ce qu’on jette retombe, et cette fois dans nos bouches. Nous avons conquis la planète comme on mène une rafle, avec l’assurance sacrée de celui qui se croit élu. On a mis des noms nobles sur des gestes bas. On a parlé de civilisation, de mission, d’économie, de destin. Et pendant ce temps-là, on a dressé les bêtes comme on dresse des mines : par milliards. On les parque, on les coupe, on les passe à la chaîne, on se sert. Le dimanche, on déchire l’agneau tendre au printemps, on essuie la graisse au coin des lèvres, et on va dormir ensuite comme si cela n’avait pas de poids. Nous appelons ça normal. Nous appelons ça humain. Et nous osons encore parler de beauté, d’art, de poésie, d’amour. « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches », disait Céline : il y a dans cette cruauté une lucidité qui gêne. Les tranchées l’ont appris avant nous. Ceux qui en sont revenus n’étaient pas seulement sourds aux obus ; ils étaient sourds à autre chose, à la découverte brutale de notre bassesse ordinaire, de ces ordres vides, de ces slogans pour marcher au casse-pipe la tête haute. Beaucoup se sont tus pour toujours. Rien n’a changé depuis que nous avons quitté les arbres. Ce que nous appelons intelligence sert surtout à donner des raisons à notre prédation, à la polir, à lui mettre un costume. Si nous étions intelligents autrement, il faudrait se lever, une bonne fois, et dire : assez. Non comme un vœu d’enfant sage, mais comme un réflexe de survie. Alors, peut-être, on remonterait vers les branches, pas pour y rejouer un âge d’or, mais pour retrouver un geste simple : vivre sans se croire séparés du vivant, respirer dans le même monde, et s’y tenir.


illustration Porcs sur une décharge