Le galeriste que j’espère ne commence pas par compter. Il arrive, il se tient un instant devant les toiles, et je vois à sa façon de respirer qu’il a reçu quelque chose. Pas un verdict, pas un calcul, une secousse simple qui le déplace. Il ne regarde pas les murs, il regarde ce qui s’est passé là. Puis il lève les yeux vers moi comme si le travail l’avait poussé jusqu’à la source. Il tend la main, il serre franchement, il cherche moins un pedigree qu’une présence : qui a fait ça, avec quel corps, quel entêtement, quel prix. Je parle du travail avant de parler de moi, parce que je ne suis pas grand-chose d’autre que l’endroit par où il passe. Je dis la matière, l’heure, les reprises, les ratés, ce qui a résisté. Il propose un café. J’accepte. La tasse est chaude contre les paumes, le bruit de la cafetière retombe, et on boit sans se presser de remplir le silence. On s’observe juste assez pour sentir si l’on est en face d’un marchand pressé ou de quelqu’un qui, avant tout, a besoin d’aimer ce qu’il va défendre. Il y a des questions qui trahissent tout de suite : pas “combien ça vaut ?”, mais “qu’est-ce qui t’a obligé à la faire ?”, “où est-ce que ça t’a lâché ?”, “qu’est-ce que tu ne veux plus tricher là-dedans ?”. Je sais alors que je peux avancer. Quand la tasse est vide, il ouvre un carnet, pas pour aligner des acheteurs mais pour noter ce qu’il vient de comprendre. Et s’il est venu jusqu’ici, il se lève et dit simplement : “on va voir”. L’atelier est à deux pas, mais je sens mon ventre se contracter comme à une première rencontre. Si je l’aime bien, j’ai peur de faillir ; si je le sens froid, je suis capable de me transformer en guide bavard, en clown prudent. Là, je n’ai pas besoin. Il regarde lentement. Il s’approche, recule, recommence. Il pose une question précise sur une zone que moi-même je n’avais pas su nommer. Ça me désarme. Je parle alors sans numéro de charme, sans boniment : je dis ce que j’ai fait, ce que j’ai raté, ce que je poursuis, et il écoute comme on écoute quelque chose qu’on veut garder vivant. Je ne sais pas si ça fera une histoire longue ou une histoire brève, si ça finira en joie ou en eau de boudin. Je sais seulement que ce premier accord-là, même fragile, même provisoire, s’inscrit comme une origine. Quand ça tangue ensuite — parce que ça tangue toujours — je reviendrai à ce moment pour mesurer ce qui tient encore entre nous. Le reste, succès ou déception, entrera dans la peinture. C’est tout ce que je demande à ce galeriste-là : qu’il commence par aimer, et qu’on voie après, ensemble, jusqu’où ça peut aller.


illustration Ambroise Vollard par Picasso