Je pense à Pollock par le bas, par la poussière. La toile est au sol, grande, offerte, et lui tourne autour comme autour d’un feu. Il ne la domine pas : il l’habite. Les semelles crissent, le genou plie, le buste repart, il s’approche, recule, revient sur ses pas avec la précision d’un corps qui cherche son propre tempo. Le bâton trempe et ressort, chargé ; la peinture file en gouttes lourdes, puis en fines éclaboussures, avec cette odeur d’huile âcre, ce petit bruit mou quand ça touche, cette seconde où le fil tient dans l’air avant de rompre. Ce qu’il fait n’est pas un dessin, c’est un lâcher de gravité réglé à la main, une pluie tenue par le rythme. La tête ne commande pas, elle suit. Dans l’atelier, les grilles savantes ne valent rien : tout est là, dans l’accord immédiat entre le mouvement et la matière. Et quand on regarde longtemps, on comprend que la toile garde la trace d’une loi plus ancienne que nos intentions : une répétition sans centre, comme une ramure qui se divise et se redivise, obstinée, jusqu’à saturer l’espace. Ce n’est pas une image de la nature, c’est la nature remise en circuit par un corps humain qui, le temps de peindre, s’est retiré. Devant ces entrelacs, on cherche d’abord de quoi s’accrocher — une forme, un chemin, une figure — puis ça cède. Il ne reste que cette surface devenue vivante, sans récit, sans visage, et le silence qu’elle impose : un silence qui ne te laisse pas dehors, mais te prend, te garde, et t’oblige à regarder encore.


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A visitor to MoMA views Jackson Pollock’s painting « One (Number 31, 1950) » (CHIP EAST/Reuters/Corbis)