On me demande souvent : « Vous voulez faire passer un message dans vos tableaux ? » Et à chaque fois, c’est le même petit vacillement dans la poitrine, comme si on me posait une question dans une langue que je connais mal. Je reste là une seconde, à osciller, oui non oui non, ralenti comme un métronome qui aurait perdu son tempo. Je souris, je botte en touche, je fais le clown — c’est pratique, le clown, ça évite de répondre trop vite. Mais la question m’a travaillé parce qu’elle en contient une autre : est-ce que l’art est censé être un messager ? Je ne crois pas. Quand j’entends “message”, j’entends “engagement”, et l’engagement, chez moi, a l’odeur des serments trop lourds et des slogans qui durcissent. Je n’ai pas envie de peindre pour convaincre, pour dénoncer, pour prêcher, ni pour porter au monde une découverte miraculeuse ; le monde continue sa route, avec ou sans mes tableaux. Alors non, je n’ai pas de message à délivrer. Ce que j’ai, c’est un chemin. Je peins pour me défaire de ce que le monde me jette sans arrêt, pas des choses elles-mêmes, mais de la façon dont je les tords en moi. Il suffit d’un bruit de rue que je prends pour une menace, d’un regard que j’interprète comme un jugement, d’une journée entière que je lis à contre-sens, et je sens la confusion se lever comme une poussière dans les poumons. À l’atelier, ça tombe. Je pose une toile, j’avance, je recule, je recommence, et peu à peu les lectures fausses se desserrent, les nœuds lâchent, le bruit devient bruit, le regard redevient regard. Ce n’est pas une morale, c’est une mise à nu. Si quelque chose sort de là, ce n’est pas un slogan : c’est une direction vers le silence, vers cette zone où l’on n’a plus besoin d’interpréter tout de travers pour tenir debout. Voilà ce que je peux “adresser”, si on veut : un geste pour revenir au réel sans l’empoigner. Le reste, qu’on y entende une alerte, une tendresse, un refus, ne m’appartient plus. Je peins d’abord pour que ça se taise en moi, et si quelqu’un reçoit quelque chose au passage, tant mieux, mais ce n’était pas le but.


illustration Huile sur toile, pb 2019