La nuit où il pense donner un coup de volant pour sortir du décor, l’autoroute entre Yverdon et Lausanne est presque vide. Les phares découpent un tunnel jaune devant lui, les catadioptres s’allument un à un puis disparaissent derrière, la main repose sur le volant, il suffirait de la tourner un peu plus que d’habitude. Sur le tableau de bord, l’aiguille de vitesse reste stable, la radio est allumée mais il n’entend plus rien. Il fixe le rail à droite, imagine la voiture qui tape, le bruit sourd, la tôle qui plie, le noir après. Il met le clignotant, se range sur la bande d’arrêt d’urgence, coupe le moteur. Ce qui lui vient alors, ce n’est pas le visage de sa femme, ni celui d’un parent, mais son chat gris qui tourne en rond dans l’appartement, deux gamelles vides sur le carrelage. Il reste là à respirer dans l’habitacle qui refroidit, regarde ses mains posées sur le volant comme si quelqu’un d’autre conduisait à sa place, puis il redémarre et prend la sortie suivante vers l’hôpital de Lausanne. Enfant, il lâche avant la fin. Sur la piste du stade, ses baskets frappent le tartan rouge, l’air lui brûle la gorge au deuxième virage, les autres allongent la foulée, lui raccourcit, les cuisses se bloquent. Le prof hurle « on ne s’arrête pas » depuis la ligne d’arrivée, il finit quand même en trottinant puis en marchant, la tête baissée. Plus tard, il veut être chanteur. Il se voit sur scène, projecteurs dans les yeux, mains levées dans la salle, il répète des morceaux dans des locaux qui sentent la bière séchée et le tabac froid, les micros saturent, le propriétaire regarde la montre. Les cachets couvrent à peine le trajet, les dates s’annulent, les promesses s’évaporent, il range les câbles et la guitare dans leur housse un soir de plus et sait qu’il ne reviendra pas. À Beaubourg, il regarde un type perché sur un banc, Mouna, qui hurle des slogans et des blagues, les passants s’arrêtent, forment un cercle. Le visage de l’homme se déforme au fur et à mesure que les rires montent, il gesticule, se penche vers la foule, se laisse porter par elle. Lui reste dans le cercle quelques minutes, sent la chaleur des corps derrière son dos, puis s’éloigne. Il comprend qu’il n’a pas envie d’être là, au centre, à dépendre de ce vacarme. S’il doit parler, ce sera par écrit. Il achète des cahiers, il les remplit, il les empile. À chaque déménagement, il soulève les mêmes cartons de feuilles, promet de faire le tri devant le coffre ouvert, les repose sans rien jeter. Un jour, il entre dans une petite boutique boulevard des Filles-du-Calvaire et achète un vieux Nikormat à crédit. Il sort avec le boîtier au cou, commence avec des amis, des vacances, des façades, puis les visages inconnus le tirent dans la rue. Il se lève plus tôt, marche seul dans la ville encore mouillée, rideaux à moitié tirés, vitrines éteintes. Quand il s’offre un Leica avec un 35 mm, la distance se réduit pour de bon. Pour remplir le cadre, il doit s’approcher, sentir le parfum bon marché d’une femme qui fume à l’arrêt de bus, l’haleine d’un homme qui vient de boire un café, la main d’un type qui repousse l’objectif d’un geste sec. Le soir, il développe les films dans la salle de bain transformée en labo, lumière rouge, cuvettes alignées sur le bord de la baignoire, odeur du révélateur, doigts fripés par l’eau. Il tire des photos pour d’autres parce que ça paie mieux : un couple devant une voiture décorée de fleurs, un enfant mal coiffé en costume trop grand, des portraits qu’on lui demande de « rendre plus doux ». Un client, un jour, tapote du doigt sur le papier encore humide et dit « là, on ne voit pas assez les yeux », et il recommence le tirage. Plus tard, il revend ses Nikon et une partie de son matériel, sent le poids du sac disparaître de ses épaules en descendant l’escalier du labo avec la dernière caisse, ferme la porte derrière lui. Le boulot de sondages arrive par une annonce. On lui propose d’appeler des gens, de poser les mêmes questions, de cocher des cases derrière un écran. Il dit oui parce qu’il a besoin d’argent. Dans l’open space, les voix se superposent : « selon vous, êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait… », les téléphones sonnent, des ventilateurs brassent un air tiède. Un soir, au téléphone, une femme lui répond : « je n’ai pas vraiment d’avis, mettez ce que vous voulez », il clique sur une case sans réfléchir et passe à la suivante. Le matin, pour ne pas se contenter de ces voix-là, il se lève avant l’aube, écrit une heure ou deux dans la cuisine, tasse de café à côté du clavier, puis enfile sa chemise et part. Les pages s’empilent comme les cahiers d’avant, mais sans elles il sait qu’il serait à nu dans la journée. Plus tard, il rencontre une femme suisse, ils en ont assez des trajets Lyon–canton, il déménage. En Suisse, il prend tous les boulots qui passent pour ne pas être ce Français qui vit aux crochets des autres. Un hiver, sur un chantier, il passe des journées à visser des planches de parquet dans une maison en travaux : odeur de sciure, genoux posés sur une mousse fine, perceuse qui lui vrille les oreilles, dos en feu le soir quand il remonte dans sa voiture. Il mange un sandwich dans le véhicule garé en bas, les mains encore pleines de poussière de bois. Quand il décroche un poste dans les sondages à Lausanne, il respire un peu mieux : salaire correct, horaires fixes, un badge avec son nom. Dans le canton de Vaud, on le traite de « froussemar » en rigolant à la pause, il sourit avec les autres. La route Yverdon–Lausanne devient son couloir : tous les jours le même ruban, les mêmes sorties, la trace plus claire du pneu sur la glissière à un endroit précis, la même place sur le parking s’il arrive assez tôt. Le tas de tickets de péage et de reçus d’essence dans le vide-poche augmente sans qu’il pense à les jeter. L’ennui se loge là, dans ces gestes répétés, dans cette voiture qui sent le même désodorisant bon marché et la même veste humide posée sur le siège. Il essaie de le fendre avec le sexe. Il s’inscrit sur des sites, enchaîne quelques rendez-vous. Une chambre d’hôtel à Sion, par exemple : couvre-lit trop coloré, télé muette, rideaux épais, la femme qu’il connaît à peine qui enlève son soutien-gorge en tournant le dos, le sac de sport posé au pied du lit. Ils parlent peu, se rhabillent vite, se serrent vaguement la main dans le couloir, chacun prend un ascenseur différent. Sur le chemin du retour, il se regarde dans le rétroviseur, voit juste un type fatigué qui rentre tard avec une chemise froissée. Les chambres finissent par se ressembler, les corps aussi, et l’idée même de recommencer le même scénario lui donne envie de rentrer directement chez lui. Alors la nuit de l’autoroute arrive. Les phares des rares camions qui le croisent secouent la voiture, il tient le volant, imagine le choc, le basculement hors de la chaussée. Le geste est là, à portée de poignet. C’est le chat qui le stoppe net, ce chat gris planté dans sa cuisine, patinant devant une gamelle vide. Ce détail prend toute la place, chasse le reste. Il remet le moteur, prend la bretelle, suit les panneaux « urgences », se gare de travers sur le parking. Dans le hall éclairé au néon, il se sent un peu vaciller. Il donne son nom à l’accueil, s’assoit sur une chaise en plastique qui colle un peu sous la cuisse, regarde les autres patients sans vraiment les voir. Un numéro clignote sur le panneau au mur, un infirmier appelle un nom, ce n’est pas le sien. Il attend qu’on prononce le sien et, en attendant, il fixe les traces de semelles au sol, la corbeille qui déborde de gobelets écrasés, le coin d’affiche déchiré près de la porte, comme si la suite se trouvait déjà là, dans ces détails.
illustration Place Pestalozzi, Yverdon, Chantal Dervey, 24heures.ch
16 mars 2019
Pour continuer
Carnets | mars
31/03/2019
Dans l’atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s’il devait d’abord laisser revenir un temps d’avant. Ce moment suspendu l’obsède depuis des années : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l’impression que tout est là en même temps, ce qu’il est, ce qu’il regarde, ses souvenirs, ce qu’il ignore, un monde entier compacté dans ce geste à venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n’a plus vraiment l’impression d’être “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout mêlé. Pour lui, la peinture commence là : dans ce temps bref où la séparation entre sujet et objet ne s’est pas encore reformée. Il se rend compte après coup qu’il a travaillé longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avançant presque à l’aveugle, guidé par une intuition plus que par une méthode. Ce qu’il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens prétendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la matière, comment circule l’énergie, comment l’information se transmet. Il est persuadé que ce qui l’informe vraiment quand il peint — ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus — vient de très loin et, en même temps, est intact en lui : une sorte de réserve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette idée le met dans un état proche de l’ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre même de vivre, alors que la société le classe désormais dans la catégorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd’hui des gens l’appellent “maître” dans les ateliers, ce qui le met mal à l’aise. Il voit bien ce qu’ils projettent sur ce mot-là : quelqu’un qui sait, qui a trouvé, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconnaît là ni son travail ni sa position intérieure. Il a l’impression au contraire de devoir défendre chaque jour cet esprit de débutant dont il sent qu’il dépend : la capacité à s’étonner encore, à ne pas savoir ce qu’il fait avant de le faire. Dès que le “connu” revient — un motif qu’il a déjà traité, une solution de composition qui marche à tous les coups, un geste de pinceau qu’on attend de lui — il sent monter l’ennui. C’est le “déjà vu” qui le fait fuir : l’impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n’ont ni le temps ni l’envie d’entrer dans ces détails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau à accrocher au-dessus d’un canapé, quelque chose qui “ira bien avec le mur”. Cet écart entre ce qu’il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d’un tableau le remet à sa place : cela force une certaine humilité. Il continue pourtant à parler de peinture, à écrire là-dessus, non parce qu’il espère convaincre, mais parce que ces phrases l’aident à voir clair dans ce qu’il fait, à retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant à quelle vitesse l’égarement revient et à quel point il est aussi nécessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d’une simplicité presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d’une forme qui apparaît sans avoir été prévue, la joie très simple d’un accord soudain entre ce qu’il sent et ce qui se voit. Il imagine qu’Einstein a dû ressentir quelque chose de cette sorte en rêvant qu’il chevauche un rayon de lumière, avant que tout cela ne se transforme en équations. Il pense à Spinoza qui polit ses verres le matin et écrit l’Éthique l’après-midi, en suivant une intuition obstinée plus qu’un plan de carrière. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n’est pas toujours né d’un mouvement de ce genre, d’une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. À l’inverse, chaque fois qu’il a vu des projets guidés d’abord par l’argent, la revanche ou le besoin d’écraser les autres, il a aussi vu, tôt ou tard, ce que cela produit : des œuvres bien faites mais mortes, des systèmes qui tiennent par la peur, des vies qui se rétrécissent. C’est contre cette réduction-là qu’il peint, même si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir à ce point de départ, à ce temps minuscule d’avant la séparation, et de rester assez longtemps dans cette attention-là pour que quelque chose, sur la toile, témoigne que ce moment a existé.|couper{180}
Carnets | mars
30 mars 2019
Il y a des soirs où il comprend très bien pourquoi certains finissent par haïr l’espèce entière. L’écran est allumé, les images défilent : un plateau où l’on commente la dernière bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le thème “les Français sont-ils…”, une publicité pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la sécheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s’ouvrent, sourires de façade, haussements d’épaules bien huilés. Par la fenêtre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs à ordures au pied des résidences, renversent un sac, piétinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l’air bête, oui, mais ce n’est pas la même bêtise : ils n’ont pas construit eux-mêmes les piscines turquoises qu’ils dévastent. Dans ces moments-là, une voix en lui prend le dessus et se met à parler très fort : l’humanité est un amas de stupidité qu’aucun animal n’égalera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu’il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu’il marche vers le mur. Tout paraît tellement faux, tellement prévisible, qu’il imagine sans effort la minorité qui doit se frotter les mains derrière le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des prophètes clés en main. C’est la sensation d’être pris dans une machinerie où chacun s’occupe surtout de maintenir la roue qui l’écrase, en râlant juste assez pour croire qu’il résiste. Il repense à ces gamins partis rejoindre Daesh, à leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent “on n’a rien vu venir”, et il se dit que c’est encore la même faille qui a servi : besoin désespéré de croire à quelque chose de net, de tranché, de pur, besoin d’un extérieur à conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui écrivent les slogans ont bien compris ça : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du Marché ou de la Démocratie, ils savent parler à cette crédulité-là. Il pourrait passer la nuit à empiler les preuves, à faire la liste de tous les endroits où l’humanité fuit sa responsabilité en se réfugiant dans la plainte. C’est facile, d’ailleurs c’est ce qu’il fait quand il est trop fatigué pour autre chose : il maudit “les gens”, “les politiciens”, “les masses”, comme s’il n’en faisait pas partie. C’est confortable, le mépris : on peut s’y lover comme dans une couette froide, on n’a plus rien à attendre de personne, on se fabrique une lucidité atroce qui a réponse à tout. Et puis, quand il regarde d’un peu plus près, il voit que ce mécanisme est exactement celui qu’il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilité. L’humanité irresponsable, c’est un constat qui commence à la première personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l’écran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un réseau, puis il retourne à sa vie en espérant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu’il traite de moutons. On dit que l’école produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu’il ne veut ni de l’un ni de l’autre : le loup glorieux qui déchire tout n’est qu’un autre rêve de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hystérique. Ce qui manque, ce n’est pas un prédateur de plus, c’est la capacité à tenir debout sans se raconter d’histoires. Là, les mots “peur” et “espoir” commencent à se mettre en place. La peur est facile à repérer : peur de manquer, de perdre son statut, d’être seul, d’être malade, d’être humilié. L’espoir est plus traître : espoir d’un grand soir, d’un sauveur, d’un changement venu d’en haut, d’une technologie qui arrangerait tout ça. Ce sont les deux extrémités de la même laisse. Tant qu’il tire ce joug-là, il reste dans le sillon qu’on a tracé pour lui, avec l’impression de faire quelque chose en plus, de “penser contre”. C’est là que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent à quel point il a peur, à quel point il espère encore, et qu’il voit que la source de son mépris est aussi sa lâcheté. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les maîtres du monde ni les fantasmes d’insurrection, mais quelque chose de plus dérisoire et de plus solide : ses fragilités. Celles qu’il passe son temps à maquiller pour ne pas avoir l’air vulnérable, celles qu’il cache en société avec des blagues, celles qu’il enfouit sous la colère. Quand il arrive à ne plus les fuir, à les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu’une honte : une base. C’est à partir d’elles qu’il peut, parfois, ne pas céder à la peur ni à l’espoir, répondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la bêtise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu’il est du même matériau, exposé aux mêmes paniques, aux mêmes illusions. Là, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilité : continuer à voir la bêtise du monde sans oublier qu’elle commence chez lui, et faire de cette lucidité non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n’ont pas encore la force de la regarder. illustration barbouillage huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
30 mars 2019_3
Il vit depuis des années dans un de ces immeubles parisiens où les chambres de bonne sont empilées comme des boîtes d’allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste répète toujours la même suite de notes, jour après jour, avec la régularité d’une machine. D’abord il a compté les intervalles, cherché à comprendre ce qu’il jouait, puis il a cessé d’écouter. Maintenant, il alterne entre deux réflexes : tempêter en silence contre ce martèlement ou acheter des boules Quies à la pharmacie du coin. L’ennui, il le voit fonctionner comme ça : une répétition obstinée qui finit par produire soit la colère, soit la surdité. Il se dit que les systèmes ne sont pas différents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des règles, un rythme, tout le monde s’y plie, et au bout d’un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que ça tienne, ceux qui conçoivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une mélodie : un imprévu calculé, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, déplacer l’attention, puis revenir en expliquant à quel point il est précieux que le système soit là. “Vous avez vu pourquoi il faut des fenêtres ? Pour éviter les courants d’air et les fermer en cas de coup de vent.” On ne rappelle pas que sans fenêtre on étouffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l’air ou la lumière. À force, les gens finissent par répéter ces phrases bancales comme des vérités, et lui-même se surprend parfois à penser en ces termes sans savoir d’où ça vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l’idée s’est imposée : il lui “faudrait” ce modèle précis, cette marque, cette couleur. Il n’avait jamais prêté attention à ce type de véhicule, le flot d’automobiles lui arrivait en masse anonyme. À partir de ce jour-là, il ne voit plus qu’elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le périphérique, dans les publicités. Ce n’est pas le monde qui a changé, c’est son regard qui s’est refermé sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit très bien, au bord de passer commande, persuadé qu’il fait un choix libre, alors que quelque chose — une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme — a glissé cette envie dans son champ de vision. L’impression d’étrangeté surgit au dernier moment, comme dans ces rêves où un détail brise d’un coup la cohérence apparente du décor. C’est cette même impression qui le réveille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu’il prenait pour “son” désir ne tient qu’à un léger réglage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout à fait. Dès qu’il sent ce malaise monter, ce sentiment d’être un rat qui tourne dans un labyrinthe conçu par d’autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu’il mange en marchant, sans raison de fête ni d’occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes résolutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu’à un coin de campagne qu’il ne connaît pas, gare le véhicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif précis. D’autres fois, il s’assoit et écrit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu’il “devrait” faire à cette heure-là. Ce ne sont pas des actes héroïques, il le sait, mais c’est sa manière de construire des contrepoids à l’intérieur même des contrepoids qu’on lui a préparés. Quand le piano recommence au-dessus de sa tête et que la séquence de notes redémarre, il ferme les yeux et se demande si c’est lui ou le système qui déraille en premier.|couper{180}