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Carnets | août

14 août 2019

Ce qui est possible et impossible n’est souvent qu’une question d’oreille. Il suffit d’être, par fatalité ou volonté, un peu dur de la feuille et l’impossible alors s’évanouit comme par magie. Si on te martèle que quelque chose est impossible, et que tu y crois, alors cette chose sera vraie pour toi. Mais si tu l’ignores, aucune frontière n’existe entre possible et impossible. Impossible de dépasser 4 min et des poussières pour ces coureurs à pied, et puis il y en a eu un qui ne le savait pas et qui a couru la distance en 3 min 59. Et le plus intéressant, c’est que désormais bien d’autres courent autour de 3 min 50 la même distance… Toutes les révolutions commencent par un coup de canif sur la peau dure de l’impossible. Cela paraît ridicule, bien sûr, et puis soudain cela devient dangereux, pour finir en évidence. reprise nov.2025 Ce qu’on appelle possible ou impossible dépend souvent de ce qu’on accepte d’entendre. Si tu tends l’oreille à chaque « jamais », « tu n’y arriveras pas », « à ton âge c’est fichu », la frontière se dessine très vite et elle devient solide. Si, par fatigue ou par entêtement, tu es un peu dur de la feuille, cette frontière bouge. Pendant des années, on a répété aux coureurs qu’il était physiquement impossible de descendre sous les 4 minutes sur le mile. On en faisait presque une loi naturelle. Il a suffi qu’un type, quelque part, n’écoute pas trop bien – ou pas au bon moment – pour courir en 3 min 59. Après lui, d’autres ont suivi, comme si la barrière n’avait jamais existé. Ce miracle n’en était pas un : c’était juste une phrase qui perdait son pouvoir. Dans l’atelier, je retrouve ce mécanisme à une autre échelle. J’ai stocké en vrac toutes les injonctions qu’on m’a servies : impossible de vivre de la peinture, impossible de s’y mettre vraiment passé tel âge, impossible de rattraper le temps perdu. Certaines continuent de résonner, surtout les jours de doute. D’autres se sont usées à force de tourner en boucle. Je ne dis pas que tout est possible, ce serait une autre bêtise, simplement inversée. Il y a le corps qui fatigue, l’argent qui manque, les murs qui ne poussent pas tout seuls. Mais je vois mieux désormais ce qui relève des limites réelles et ce qui n’est qu’un bruit de fond. Les petites révolutions commencent souvent là : au moment où une phrase qui paraissait absolue cesse d’impressionner. Ce n’est pas héroïque, ça ne fait pas l’Histoire avec un grand H ; c’est juste quelqu’un qui, un jour, décide de peindre, de courir, de changer malgré tout, parce qu’il a laissé tomber, ne serait-ce qu’un instant, la voix qui lui assurait que c’était impossible. résumé Ça montre un homme qui se débat entre deux forces : d’un côté, toutes les phrases d’impossibilité qu’il a accumulées (sociales, économiques, existentielles) ; de l’autre, un besoin vital de croire qu’elles ne sont pas des lois, juste des bruits. Il se sert d’exemples extérieurs (le record sportif, la « révolution ») pour se persuader qu’il peut, lui aussi, perforer quelques limites. En 2019, il n’est pas naïf : il sait qu’il y a des contraintes dures. Mais il a encore besoin de cette petite mythologie du « possible malgré tout » pour continuer à peindre et à se tenir debout.|couper{180}

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Carnets | août

13 août 2019

Comme le ciel, un coup bleu, gris, mauve ou rouge, les temps sont en train de changer et ça ne sert à rien de ruminer ou de s’en plaindre. Des usines à peindre sont déjà en place en Chine, des tableaux à la chaîne, et certaines galeries de ma connaissance en profitent déjà largement pour acheter par lot des artistes purement imaginaires puisque, comme sur les plateformes de sondages ou de VPC, tout le monde s’appelle Louise, Sylvie ou Chloé suivant les tranches d’âge ciblées. Qu’un artiste puisse émaner d’un travail collectif, finalement ce n’est pas différent d’un modèle de voiture, d’ailleurs il existe, par dérision sans doute, la « Picasso » avec ou sans option, comme vous voudrez. C’est, d’une certaine façon, le contre-pied total à ce parfum d’élitisme qu’une société moribonde tente de conserver en réinjectant sans relâche dans ses musées des expositions temporaires sur des peintres archi-connus tandis que la grande majorité de ses artistes « comptant pour rien » tire le diable par la queue. La banalisation de l’art, c’est la banalisation de la culture, comme la banalisation de la bouffe, de la baise. Mac Do et Youporn laminent les jeunes cerveaux et les jeunes estomacs aussi sûrement qu’une arme de destruction massive. Ceux qui monteront dans l’arche, seuls seront sauvés, oui, mais quelle arche ? Les arches de Noé aussi sont montées en série. reprise nov. 2025 Les temps changent, comme le ciel qui passe du bleu au gris, du mauve au rouge, et ça ne sert pas à grand-chose de s’en étonner. Dans certains ateliers d’Asie, on peint déjà des paysages et des bouquets à la chaîne, par dizaines, toujours aux mêmes formats, pour des clients européens. J’ai vu des catalogues : on y choisit un « artiste » comme on choisit une police de caractère. Louise pour les marines, Sylvie pour les fleurs, Chloé pour les scènes de café. Derrière ces prénoms, personne à rencontrer, juste un collectif anonyme et un stock. Qu’un tableau sorte d’un travail collectif n’a rien de scandaleux en soi ; c’est la logique de la chose qui m’arrête. On ne parle plus d’un regard, mais d’un modèle de série, à la manière des voitures. On a eu la Picasso, avec ou sans options ; pourquoi pas un mur entier de « Louise » en version mat ou brillant, selon le budget. Pendant ce temps, dans les villes où j’accroche de temps en temps une toile, les musées continuent de programmer à la chaîne des expositions sur les mêmes noms, toujours plus gros, toujours plus chers. On fait défiler les cadavres prestigieux pendant que la majorité des vivants rame dans son coin. Je ne dis pas ça pour pleurnicher sur le sort des artistes « qui ne comptent pas ». Je constate juste que l’art est en train de glisser du côté de la marchandise banale, au même titre que la bouffe standardisée ou le sexe sous perfusion d’écran. On peut bien accuser McDo ou Youporn de ravager les goûts et les corps, ce serait trop simple : ils ne font que pousser au bout une logique qu’on retrouve aussi dans les rayons d’« art décoratif ». Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas que certaines toiles soient fabriquées en série, c’est la petite voix qui me demande quelle place j’occupe, moi, là-dedans. Je ne suis pas au-dessus. J’ai besoin, comme tout le monde, que mes tableaux se vendent, qu’on accroche mon nom sur une affiche, même modeste. Et je vois bien à quel point il serait tentant d’accepter un jour un « contrat par lot », de simplifier ma peinture pour la rendre plus reproductible. On parle souvent de l’arche qui sauverait quelques élus de ce déluge de produits : un musée, une galerie sérieuse, une collection. Mais quelle arche, exactement ? Les arches de Noé d’aujourd’hui sortent elles aussi d’usine. Il ne s’agit plus de choisir entre être sauvé ou englouti ; seulement de décider si l’on préfère finir dans la cale d’un cargo d’images ou accepter de rester sur le rivage, à peindre sans garantie d’embarquement. résumé Ça montre un homme qui voit clairement l’industrialisation de l’art, sa transformation en produit de série, et qui en éprouve une colère mêlée d’inquiétude. Il sent que la figure de l’artiste singulier se dissout dans des logiques de marque et de gamme, et il sait qu’il fait partie du même marché, même s’il reste à la marge. Il critique la banalisation de tout – art, nourriture, sexe – mais ce n’est pas seulement un discours de vieux grincheux : c’est la peur très concrète de devenir lui-même interchangeable, de finir « par lot ». En 2019, il oscille entre la tentation de se poser en prophète lucide de la décadence et la conscience que sa propre survie matérielle dépend de ce système qu’il méprise. Cette contradiction, il la regarde, mais il ne sait pas encore quoi en faire.|couper{180}

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Carnets | août

12 août 2019

Un peu facile de me dire ce matin que je fais ce que je veux. Trop facile. C’est-à-dire peindre à la volée des bribes de tout format dans le seul but d’expulser l’énergie énorme qui pousse sans relâche à l’intérieur. La volonté de vivre est là, qui s’étale en couleurs, parfois de façon obscène. Quel problème avec l’obscénité ? C’est le lien que j’y entrevois avec la dispersion. C’est ainsi qu’on a créé des tabous, des totems, des pieux comme axe à la vie des villages. Pour ne pas se laisser baiser par la dispersion, les pulsions. J’ai passé ma vie à vouloir enfoncer des portes ouvertes parce que je me sens fondamentalement seul. Singulier. Je suis un peintre maudit, désespérément seul, un baiseur à la chaîne qui se retrouve la queue entre les jambes, pathétique. J’éclate de rire pour expulser l’effroi mais bon, je ne suis pas dupe. Tout est encore à venir. Ma trouille bleue d’avoir chopé une merde genre cancer ne me lâche pas, en même temps que je continue à renoncer à la visite médicale. Genre Viking, c’est le destin le plus fort et j’y crois. Je me suis remis à fumer encore plus, du coup, pour faire la nique à je ne sais quoi, vu que je me considère presque rien. Les gens pensent que c’est simple d’arrêter de fumer comme d’arrêter de penser, comme d’arrêter de se disperser. Pour moi, tout va de pair : je fume comme je pense et je me disperse en fumerolles colorées. Je me décompose gentiment en couleurs. Toute cette violence bouillonnante à défoncer en chaîne des chattes et des culs, désormais mélangée à l’huile de lin. Ma volonté d’esquiver le mot artiste, chaque fois, n’est pas une coquetterie. Je suis de moins en moins escroc. Je suis un peintre suicidaire, exhibitionniste et obscène ; dans ma main, le pinceau me sert de sextant pour chercher ma justesse comme ma place, auxquelles systématiquement je renonce. C’est ma route, dans le fond, et si, ma foi, certains pensent que c’est de l’art, c’est qu’ils se fourrent le doigt dans l’œil. Une fois qu’il eut vidé son sac, le peintre s’installa à son chevalet devant sa toile encore vierge. Il dessina un sexe de femme béant, puis il tenta d’enfouir sa tête à l’intérieur, mais la froideur du lin qu’il sentit sur son front le réveilla. Il alluma une nouvelle cigarette et commença à esquisser des courbes, des creux, autour du sexe. Peu à peu, une femme extraordinaire commença à prendre forme. reprise nov. 2025 Ce matin encore, je pourrais me dire que je fais ce que je veux : allumer une cigarette, entrer dans l’atelier, attaquer une toile sans réfléchir, balancer des couleurs pour vider l’énergie qui cogne à l’intérieur. C’est la version confortable. En réalité, je ne fais pas ce que je veux : je laisse la même poussée me traverser, jour après jour, sans jamais vraiment la regarder. La volonté de vivre s’étale en taches, parfois jusqu’à l’obscène, et je sais très bien pourquoi ce mot me gêne : dès que ça déborde, ça se disperse. On invente des tabous, des totems, des axes, pour tenir les villages ; moi, j’ai essayé de tenir ma vie avec des principes, des refus, des fanfaronnades, et j’ai quand même passé des années à enfoncer des portes ouvertes, sûr d’être seul, singulier, « maudit ». Ça m’arrangeait : tant que je jouais au peintre maudit, je n’avais pas à voir l’homme qui tremble en dessous. Depuis quelque temps, une trouille plus précise s’est installée : la peur d’avoir ramassé une saloperie, un cancer quelque part. Elle ne m’a pas lâché, mais je continue à éviter le médecin avec une obstination ridicule. Je dis que je suis fataliste, « genre Viking », que le destin est plus fort ; en vérité, j’ai peur de mettre un mot sur ce qui me ronge. Alors je fume davantage, en me racontant que, de toute façon, c’est plié. Fumer, penser, se disperser, tout va ensemble : la fumée devant le visage, les idées qui partent dans tous les sens, les gestes qui cherchent un corps et retombent dans la toile. Je me suis longtemps vanté d’être obscène pour de bon, un baiseur infatigable ; ce qui reste aujourd’hui, c’est surtout la violence retombée, mélangée à l’huile de lin, et un corps qui se défait à petit feu. Je n’ai plus très envie de me dire « artiste », je trouve le mot faux sur moi. Peintre me suffit : quelqu’un qui se tient devant un rectangle de lin avec un pinceau, en espérant que quelque chose se trouve là. Le pinceau comme seul instrument de mesure : un sextant de fortune pour tenter de repérer où je me tiens vraiment, dans ce chaos. Souvent, je renonce avant de trouver. Je pose les couleurs, je recule, je rigole pour masquer la panique, et je me dis que tout ça ne vaut pas grand-chose. Et puis il y a ces moments où, sans y penser, la main trace une forme qui me met au pied du mur. Ce matin-là, j’ai commencé par dessiner une ouverture, un sexe de femme frontal, comme pour me coller en face de ce que j’ai poursuivi pendant des années. J’ai eu l’élan d’y entrer, de m’y enfouir, comme si la toile pouvait encore servir d’abri. La froideur du tissu m’a arrêté net. Alors j’ai tiré une bouffée, j’ai laissé la fumée passer, et j’ai repris le pinceau. Autour de cette ouverture, j’ai ajouté des courbes, une hanche, un bras, un visage qui résistait un peu à ma main. Peu à peu, une femme s’est dessinée, moins obscène que prévue, moins spectaculaire. Juste une présence, debout, qui me regardait peindre. Elle ne me sauvait de rien, mais au moins, pour une fois, je n’étais plus tout à fait seul dans la pièce. résumé Ça montre un homme qui se vit comme un mélange de survivant et de déchet : il se dit « presque rien », redoute le cancer, fume davantage par défi, et joue en même temps à se mettre en scène en peintre maudit lucide sur sa propre obscénité. Il sait que sa dispersion – le sexe, la fumée, la couleur – est une manière de fuir la peur brute, celle du corps qui lâche et de la solitude. Il commence pourtant à voir la comédie dans laquelle il s’est enfermé, à sentir que la peinture n’est pas seulement un exutoire, mais aussi le seul endroit où il peut regarder sa violence sans tout détruire autour de lui. En 2019, il est encore pris entre deux gestes : se saboter en continu, et tenter malgré tout de se tenir devant la toile assez longtemps pour qu’autre chose que son propre numéro apparaisse.|couper{180}

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Carnets | août

11 août 2019

Une fois notre propre vérité établie, pourquoi ne pas traverser la plaine en silence ? Quelle importance accorder à nos interventions si ce n’est celle, en premier lieu, de vouloir se mettre en avant ? Ce n’est pas suffisant et c’est profondément égoïste et puis je n’ai pas d’enfant. Mon rôle est de transmettre ce que je sais pour aider. C’est déjà mieux comme intention. Pourtant, quand le brouhaha envahit ce que j’imagine et ressens être la pureté du silence, la tentation revient à l’assaut : se taire profondément pour remonter les âges jusqu’au creuset du dé à coudre où tout était tassé, condensé dans un mutisme au bord de l’explosion. Juste avant le Big Bang, ce formidable silence. Et puis la dilatation soudaine et les cris, les murmures, les ébahissements, les premières paroles prononcées par les dieux, les lutins et les fées. Cette tentation du silence revient perpétuellement comme une sorte de diablotin venant taquiner saint Antoine et Flaubert. Ce Flaubert qui ne savait écrire qu’en gueulant ses phrases pour les sentir justes. Comme je puis le comprendre, cette nécessité de bruit pour saisir intensément ce qui le fonde. Ce n’est pas l’utérus, cette fois, car aucun cœur n’y bat. C’est juste avant. Et pendant longtemps, ce silence dans lequel aucun cœur ne bat ressemble à ce que l’on croit être la mort. Et puis vient le printemps et, de terre, sortent les jeunes pousses. Et puis viennent les feuilles, les fleurs et les insectes qui rêvent les prochains fruits. reprise nov.2025 Une fois qu’on croit avoir mis la main sur quelque chose comme sa vérité, la tentation est simple : se taire, traverser la plaine sans plus ouvrir la bouche. À quoi bon ajouter une couche de phrases, si ce n’est pour se faire voir encore un peu ? Cette question revient souvent. Je me dis que parler pour se mettre en avant ne suffit pas, que c’est étroit, égoïste. Alors je m’invente une meilleure raison : je n’ai pas d’enfants, mon rôle serait de transmettre ce que je sais, d’essayer d’aider. Ça sonne plus noble, mais ça ne règle rien. La tentation du silence, elle, ne bouge pas. Elle revient chaque fois que le bruit du monde déborde dans ce que j’appelle, un peu pompeusement, « le silence » : notifications, opinions, débats, brouhaha général, et ma propre envie d’y ajouter mon grain de sel. Une part de moi voudrait tout couper, descendre en dessous, remonter vers un point de compression où rien ne parle encore, où tout tient dans une sorte de mutisme serré. Un avant-langage qui ressemble à la mort, mais qui m’attire quand même plus que le vacarme. En même temps, j’ai besoin de bruit pour écrire. Flaubert gueulait ses phrases dans son gueuloir ; je comprends très bien ce réflexe de les entendre pour vérifier si elles tiennent debout. Quand je lis à voix haute, je retrouve ce paradoxe : je rêve de me taire et je hurle mes lignes dans une pièce vide pour voir où elles cassent. Ce que je vise n’est pas un ventre chaud, pas une matrice – cette image-là m’a assez servi –, c’est une zone juste avant, où rien n’a encore pris forme et où, pourtant, quelque chose insiste. Longtemps, ce silence sans battement m’a paru être le visage de la mort. Aujourd’hui, j’y vois aussi un temps d’attente, comme la terre noire avant les pousses. On ne sait pas encore ce qui va sortir, ni si ça va valoir la peine, mais on accepte de rester là sans parler, le temps que quelque chose décide, ou non, de traverser la surface. résumé : Ça montre un homme qui ne supporte plus tout à fait sa propre parole et qui essaie de lui trouver une justification acceptable : transmettre, aider, plutôt que simplement exister. Il fantasme un retrait radical dans le silence, presque jusqu’à la mort, mais il a besoin du bruit, de la voix haute, pour éprouver ses phrases. Il oscille donc entre deux pôles : la pulsion de se retirer du « brouhaha » et le besoin obstiné de continuer à écrire. En 2019, il est déjà lucide sur la part d’ego dans ses interventions, mais il a encore tendance à masquer ce conflit sous des grands décors cosmiques plutôt que de dire simplement : je ne sais pas comment parler sans me soupçonner moi-même.|couper{180}

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Carnets | août

10 août 2019

Pendant tant d’années, elle fut ma compagne fidèle, indéfectible. C’était une mère, certainement, une mère juive bien sûr qui, dès qu’un malheur surgissait, m’entourait de ses bras protecteurs en me parlant de couilles et de courage. Alors, marionnette de l’ironie, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la répartie mordante, le seul but étant bêtement d’obtenir la victoire dans toutes ces joutes verbeuses. Cependant que, lorsque je me retrouvais seul dans les rues mornes, dans mon errance perpétuelle, c’était bien sûr pour m’évader, pour la fuir, du moins tenter de retrouver le chemin du cœur dans des quêtes interminables, comme par exemple une autre femme qui serait douce, aimante et compréhensive, une autre mère encore, bien sûr. Ou alors véritablement contraire, justement : une pute, une salope, bénéficiant de la connaissance des nœuds en tout genre, qui me dénouerait la libido entortillée comme un fil de pêche autour de sa gaule. Entre la maman et la putain, évidemment, le refuge dans l’ironie était une sorte d’utérus, une coquille dans laquelle je devais revenir pour échapper à la morsure du malheur constant. C’est fou comme certaines lucidités sont très proches de la plus haute bêtise. Orgueil et bêtise cosmiques, pourrait-on dire. La vie est bonne dans sa manière de proposer le retour. Tout acte déploie une forêt de conséquences qu’on ignore, fort heureusement — enfin, je veux dire normalement —, sauf que j’ai toujours eu la faculté de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Ce fut un handicap, certainement, de n’être pas ignorant ni spontané. La peinture m’a redonné cette innocence, si je puis dire ; ce fut un nouvel amour, comme ces gens qui passent des années assis à côté d’une copine et qui soudain la découvrent comme âme sœur. Est-ce que c’est encore une nouvelle mère ? Décidément, cette hantise revenait encore. L’ironie va avec l’inceste : à vouloir défoncer les portes ouvertes, j’aurais baisé ma mère par tant de voies diverses et variées, tant par les mots que par les actes, qu’à force la grande déesse mère universelle aura eu pitié. Quand elle ouvrit les jambes cette dernière fois pour m’offrir l’espace infini de la toile vierge, je m’y suis engouffré pour mourir à moi-même et traverser l’horizon. Au sortir de ce long rêve, je découvris la tentation du silence, mais ceci sera pour une autre histoire. reprise nov.2025 Pendant des années, l’ironie a été ma compagne la plus fidèle. Une vraie mère juive : dès qu’un malheur pointait, elle me serrait dans ses bras, me parlait de couilles et de courage, et je repartais à l’assaut. Marionnette docile, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la réplique qui cloue le bec. Le but était simple : gagner. Sortir vainqueur de chaque joute verbale, peu importe ce que ça laissait derrière. Et puis, une fois la salle vidée, je me retrouvais seul dehors, dans ces rues mornes où je tournais en rond pour lui échapper, à elle, autant qu’au reste. Je cherchais autre chose que cette mère en carton-pâte : une femme douce, aimante, compréhensive, qui me ramasserait sans me juger, une autre mère, évidemment. Ou bien l’inverse absolu : une femme dure, sexuelle, qui saurait dénouer ma libido comme on démêle un fil de pêche emmêlé autour d’une canne. Entre la maman et la putain, l’ironie faisait office d’utérus : un abri où je rentrais me recroqueviller dès que la réalité mordait trop fort. Avec le recul, je vois bien à quel point certaines de ces « lucidités » touchaient à la bêtise pure. Je me croyais très au clair, très au-dessus, alors que je rejouais toujours la même scène : insulter la douleur, en rire, la provoquer, puis courir me cacher. À cela s’ajoutait ce handicap que je prends longtemps pour un talent : la capacité de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Voir d’emblée toutes les conséquences possibles, ça empêche surtout de risquer quoi que ce soit. On n’est ni ignorant ni spontané, on est paralysé. La peinture a bousculé ce dispositif. Au début, elle était là, à côté, comme une amie de longue date. Je peignais, mais je ne la regardais pas vraiment. Puis un jour, j’ai compris que c’était avec elle que j’habitais depuis le début. Un nouvel amour, ou une nouvelle mère : la vieille question revenait aussitôt. Je me suis souvent demandé si je n’étais pas simplement en train de déplacer mon histoire d’utérus d’un corps à un autre. Quand je dis que l’ironie va avec l’inceste, ce n’est pas pour faire le malin. C’est parce qu’à force de vouloir « défoncer les portes ouvertes », j’ai joué en imagination toutes les versions possibles d’une possession interdite : la mère, les mères, la « grande mère » vague et universelle. À force de tout sexualiser, je finissais par tourner en rond dans ma propre tête. La dernière fois, c’est la toile elle-même qui s’est ouverte : la surface blanche m’a avalé tout entier. J’y ai laissé un certain « moi » qui croyait tirer les ficelles et je l’ai regardé s’éteindre au bord du cadre. À la sortie, il restait moins de mots, plus de silence, et l’idée confuse que l’ironie n’était peut-être pas la seule pièce où je pouvais vivre. Mais ça, comme toujours, c’est pour une autre histoire. résumé : l’homme de 2019 est un type qui a très bien repéré le nœud mère/ironie/sexualité, qui commence à déplacer ce nœud vers la peinture, mais qui reste pris dans une façon théâtrale de se raconter – à mi-chemin entre confession courageuse et mise en scène de sa propre « profondeur ».|couper{180}

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09 août 2019

J’aurais mis extrêmement longtemps à accepter deux choses dans la vie, la première est que je suis un peintre véritable et la seconde que je suis aussi un chaman véritable. Je ne voulais pas paraître orgueilleux ou prétentieux, en fait. Et puis cela me paraissait tellement extraordinaire de voir mes deux rêves se réaliser que je n’acceptais pas vraiment d’y croire. Il y a seulement quelques mois que je me suis mis à ouvrir les bras, deux années tout au plus. Et encore aujourd’hui je fais à peu près tout pour banaliser ce constat, pour ne pas revenir en 1988 où l’orgueil m’a fait monter si haut que la chute qui s’en est suivie a duré tant d’années. Ma conclusion temporaire est que l’on ne peut pas se vanter de ses dons ni en tirer profit de façon personnelle. C’est là-dessus que je m’appuie en même temps que je bute. En fait, il faudrait encore aller plus loin et se moquer de ce petit moi qui croit tirer les ficelles et me mettre dans la file d’attente pour faire de la pub pour le chocolat. J’adore le chocolat Milka, allez… et je me fais pousser les moustaches en pointe. reprise nov.2025 Il m’a fallu longtemps pour accepter deux choses simples : je peins vraiment, et ce que je fais avec certaines personnes touche parfois à ce qu’on appelle, faute de mieux, du chamanisme. Pendant des années, je n’ai pas voulu le formuler. J’avais trop peur de m’entendre dire ça à voix haute, d’avoir l’air de me prendre pour plus que je ne suis. Et puis l’idée que deux vieux fantasmes d’adolescent — le peintre, le chaman — puissent s’être réalisés me paraissait tellement extravagante que je préférais continuer à douter plutôt que d’y croire. Ce n’est que depuis un ou deux ans que j’ai commencé à ouvrir les bras un peu plus franchement à ce constat. Et, dans le même mouvement, je passe mon temps à le banaliser, à le minimiser, comme si le simple fait de reconnaître ce que je fais risquait de me renvoyer en arrière, vers 1988. Cette période où, porté par l’orgueil, je me suis cru intouchable, avant de me vautrer pour de bon, au point que la chute a tenu lieu de biographie pendant des années. Je sais ce que ça coûte de monter trop haut dans sa propre tête. Ma conclusion provisoire, c’est qu’on ne gagne rien à se vanter de ses aptitudes, ni à les transformer en fonds de commerce personnel. C’est sur cette idée que je m’appuie, et c’est aussi là que je bute : comment assumer ce que je sais faire sans le transformer en légende sur mes « dons » ? Au fond, il faudrait aller plus loin et se moquer de ce petit moi qui se croit indispensable, qui veut tirer les ficelles, qui se rêve en figure à part. Le remettre dans la file avec les autres, à attendre son tour pour vanter une tablette de chocolat en jouant les inspirés devant la caméra. J’adore le Milka, je pourrais très bien faire ça. Me pousser les moustaches en pointe, prendre la pose et me rappeler que, si je ne fais pas attention, je redeviens exactement ce clown-là. résumé l’homme de 2019 est un type qui sait qu’il a des capacités réelles, qui sent qu’il a enfin rejoint des rêves anciens, mais qui vit encore ça comme une zone dangereuse. Il avance avec le frein à main, partagé entre la peur de se re-gonfler comme en 1988 et le besoin de se reconnaître sans se fabriquer une légende.|couper{180}

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8 août 2019

Jamais je n’aurais imaginé, avant d’arriver sur les réseaux sociaux, le nombre d’objets, de concepts, de savoirs qui me faisaient défaut. La fréquentation des fils d’actualité désormais me le fait éprouver quotidiennement et de façon aussi inquiétante que suspecte. Quand je revois passer cette publicité pour un trépied photo extraordinairement bien mis en scène, évidemment que je souffre cruellement du manque de ne pas avoir en ma possession cet objet. Cela ne dure que quelques secondes et, heureusement, cela me donne l’impression de résister aisément à l’envie de cliquer. Mais plusieurs fois par jour, et ce de façon outrancière parfois, cela m’interroge vraiment sur les façons dont je m’entube tout seul. Car ce n’est pas un hasard de revoir maintes fois cette pub bien sûr, il suffit que je m’arrête sur elle, que je regarde par exemple la vidéo jusqu’au bout pour que l’algorithme le capte et devine mes désirs inavouables. Surtout ceux que je ne souhaiterais pas m’avouer tout seul, et c’est pourquoi il m’aide. Ainsi, nous rentrons dans les supermarchés pour acheter quelques provisions et parvenons à la caisse avec un chariot plein sans même s’en rendre compte. Ne pas céder requiert un alignement particulier avec l’ennui et le besoin. Disons, pour résumer, avec la notion de vide et de plein. Trop de vide et nous n’avons hâte que de le combler, mais ça fonctionne avec le trop-plein aussi. Trop-plein d’efforts pour économiser pendant des jours, des mois, et soudain craquer bêtement pour un achat débile, par exemple : qui ne l’a pas fait ? S’il existe désormais une foultitude de stratégies sur le Net pour apprendre à créer l’envie et le besoin, on n’en trouve guère qui permettraient de fabriquer l’antidote à cette épidémie créée par nos envies superficielles alliées à la mathématique. La seule chose qui nous permettrait de nous extirper du cirque serait de lâcher la souris et de galoper vers la forêt. Un retour aux arbres comme une urgence pour se dépolluer l’âme, le cœur et l’esprit, et puis, perché comme un oiseau sur une branche, siffler doucement en se demandant quels sont nos vrais besoins… reprise nov.2025 : Jamais je n’aurais imaginé, avant d’arriver sur les réseaux sociaux, à quel point on pouvait me faire sentir en défaut. Des objets, des concepts, des savoirs : chaque jour, le fil me rappelle ce qui me manque, ou ce que je suis censé manquer. Depuis quelque temps, c’est une pub pour un trépied photo qui revient sans cesse. On y voit un type poser son appareil en deux gestes, régler des axes invisibles, produire des images parfaites dans des lumières irréelles. Chaque fois que la vidéo démarre, j’ai une seconde de piqûre : évidemment que je souffre de ne pas posséder ce trépied-là. Une seconde suffit. Je me vois déjà plus stable, plus pro, mieux cadré. Puis je referme, fier de ne pas cliquer, comme si le simple fait de fermer la fenêtre faisait de moi un esprit libre. Je sais très bien que si cette pub revient, ce n’est pas par erreur. Il a suffi que je la regarde une fois jusqu’au bout pour que l’algorithme enregistre quelque chose : mon arrêt, ma curiosité, ce micro-frisson devant un objet qui promet de combler une faille. À partir de là, il m’aide. Il me remet le nez dedans, plusieurs fois par jour, comme pour me dire : « Tu es sûr de ne pas en avoir besoin ? » Il fait avec moi ce que les supermarchés font depuis longtemps : je rentre pour du pain, je sors avec un caddie. Tenir, ne pas acheter, ne pas cliquer : ce n’est pas seulement une question de volonté, c’est une histoire de vide et de plein. Quand la journée a été creuse, qu’aucune toile n’a avancé, qu’aucun texte n’a pris, il suffit d’un gadget bien filmé pour donner l’illusion de remplir quelque chose. À l’inverse, quand j’ai passé des semaines à économiser, à faire attention, à dire non, le « oui » bête à un achat débile n’est pas loin. Qui n’a pas lâché tout un capital de prudence sur un objet dont il se foutait trois jours plus tard ? Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement la « foultitude de stratégies » en ligne pour créer l’envie, c’est le peu de choses qu’on m’a apprises pour reconnaître la mienne quand elle se déclenche. On trouve des tutos pour vendre, pour cibler, pour optimiser les conversions ; beaucoup moins pour se regarder en face quand on est du côté de l’acheteur, la main sur la souris, le cerveau en manque de récompense. Parfois, j’ai envie de tout fermer et d’aller marcher dans les bois, sans écran ni réseau, juste pour laisser se déposer le bourdonnement des offres. Pas pour jouer les ermites, simplement pour vérifier ce qui reste quand aucune pub ne vient me souffler ce qui me fait défaut. Assis sur un tronc, je finirais peut-être par me demander d’un peu plus près quels sont mes vrais besoins, au lieu de laisser un trépied, aussi bien filmé soit-il, me les dicter à ma place. résumé : Ça montre un homme qui se sait hautement manipulable par les dispositifs de désir, et qui le voit assez clairement pour en parler, mais qui reste encore dans une posture de commentateur moral. Il se décrit volontiers comme quelqu’un qui « s’entube tout seul », qui comprend le fonctionnement des algorithmes, qui se moque des supermarchés et du « cirque », mais il préfère théoriser le vide et le plein, rêver de forêt et d’arbres, plutôt que dire : « je suis une bonne cible, j’ai honte de ma vulnérabilité, et je cherche des gestes concrets pour ne pas me laisser prendre ». En 2019, il est déjà lucide sur le piège, mais il répond encore par des images consolantes et des généralités, plus que par une confrontation directe avec sa propre dépendance.|couper{180}

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Carnets | août

7 août 2019

Jadis, le terme d’hôte désignait aussi bien celui qui accueillait que celui qui était accueilli, ce qui implique que l’un comme l’autre étaient soumis tacitement à un certain nombre de règles de bienséance. Ainsi, plus que l’hôte quel qu’il soit, c’est bien l’hospitalité qu’il s’agit de promouvoir, d’entretenir, de conserver et de chérir, rendant ainsi égaux les protagonistes dans son enceinte sacrée. Il me semble judicieux que nous remettions ce mot d’hospitalité au goût du jour afin que nos petits-enfants ne le confondent pas avec une maladie, un internement, un enfermement ; vu le glissement de sens des mots, on ne sait jamais. reprise nov.2025 On oublie souvent qu’« hôte » désignait autrefois aussi bien celui qui ouvre sa porte que celui qui la franchit. Le même mot pour accueillir et être accueilli : une façon simple de rappeler que les deux se tiennent par la même poignée. Ce n’est donc pas tant la figure de l’hôte qui importe que ce qu’elle suppose : l’hospitalité comme espace commun, avec ses règles discrètes, ses égards partagés, où personne n’est au-dessus de l’autre. Ce mot-là, « hospitalité », mériterait de revenir au centre, à une époque où il évoque plus volontiers les couloirs d’un service, un dossier médical ou un lit numéroté que la possibilité d’ouvrir sa maison, sa langue ou son temps. Pour que nos petits-enfants n’y entendent pas seulement le bruit d’un enfermement, il faudra bien que nous leur montrions, un peu, ce que cela veut dire : entrer chez quelqu’un et ne pas se sentir de trop. résumé : Ça montre quelqu’un qui se méfie déjà du glissement des mots, qui tient à une certaine idée de l’accueil et de l’égalité entre celui qui reçoit et celui qui arrive. Tu adoptes la posture du veilleur du langage : tu rappelles l’étymologie, tu t’inquiètes de ce que les enfants comprendront demain, mais tu restes encore au niveau de la remarque générale, sans t’impliquer ni raconter une scène d’hospitalité vécue ou manquée.|couper{180}

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Carnets | août

6 août 2019

Par les temps qui courent, l’expression « il faut » revient dans toutes les bouches comme une sorte de mot d’ordre automatique qui permettrait de se hausser en pédagogue de chacune des petites expériences dont nous croyons avoir compris tous les tenants et aboutissants. Ainsi, subrepticement, le joug se pose sur celui qui l’écoute et fait sien ce « il faut », provoquant tour à tour l’idée d’une loi physique ou psychologique dont il serait l’ignorant crasse. S’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, on a bien le droit d’en mettre un ou trois ou quatre pour fabriquer sa propre mixture et ensuite, à l’appui de cette formidable percée vers l’inconnu, goûter avec son propre sens critique le résultat. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ce qu’on nous assène ainsi de façon plus ou moins subliminale comme le fait la réclame pour les régimes, les marques de bagnoles et autres croisières transatlantiques, sinon que pour mieux nous emprisonner dans l’idée d’une nécessité absolue créée de toutes pièces par des commerciaux qui connaissent bien la musique ? S’il faut prendre l’habitude de bien regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue, il en va bien autrement pour traverser l’épaisseur des rapports humains. Je conseille de regarder aussi en bas, en haut et de façon oblique sans rien fixer trop longtemps pour ne pas être hypnotisé. De plus, et souvent, ceux qui nous assènent dans l’intimité des « il faut » à la volée sont bien souvent, dans mon souvenir, comme les cordonniers les plus mal chaussés en la matière. Il faut que tu le fasses parce que moi, je ne m’en sens pas vraiment capable, il faut parce que sinon, car il y a évidemment toujours un « sinon » planqué derrière tous ces « il faut ». C’est ainsi qu’il faut que tu m’aimes, que tu paies tes factures, que tu sois bien propre sur toi, que tu écrives correctement, que tu te taises, que tu me dises tout… Et à cet instant, épuisé par le poids à la fois fictif et réel de tant d’obligations larvées, il arrive que, tout à coup, une fissure dans la cloison de l’intimité s’entrouvre et que l’on s’y engouffre sans bruit, pour disparaître doucement, sans faire de bruit, en laissant derrière soi, avec tous les « il faut », le bruit continu d’un téléviseur ou d’une radio. Reprise nov.2025 Par les temps qui courent, le « il faut » circule partout, comme une petite police intérieure qu’on se passe de bouche en bouche. Il faut se lever tôt, il faut être positif, il faut faire attention à sa santé, à son couple, à ses enfants, à sa carrière. À force de l’entendre, on finit par le reprendre soi-même, sans même se rendre compte qu’on ajoute un poids de plus sur les épaules de celui qui écoute. Le « il faut » tombe, l’air de rien, et derrière lui se devine toujours l’idée d’une loi que l’autre connaîtrait mieux que toi, d’un mode d’emploi que tu serais trop sot pour avoir trouvé. Qu’on dise qu’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, passe encore : libre à chacun d’en mettre un, trois ou quatre et de goûter ce qu’il a fait. Mais dès qu’on passe du plan de la cuisine à celui de la conduite, le ton change. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ces « il faut » assénés comme des évidences, à la manière des publicités qui nous expliquent comment manger, quoi conduire, où partir en vacances, sinon pour nous enfermer dans une nécessité fabriquée sur mesure par ceux qui ont intérêt à ce qu’on obéisse ? Traverser une rue est simple : on nous apprend à regarder à gauche et à droite, et on s’en sort le plus souvent avec deux jambes entières. Traverser un rapport humain est une autre affaire. Là, je conseillerais plutôt de regarder aussi en bas, en haut, en biais, et de ne rien fixer trop longtemps, sous peine de se laisser hypnotiser par le regard ou les injonctions de l’autre. Ce qui me revient surtout, ce ne sont pas les « il faut » généraux, mais ceux murmurés dans l’intimité : il faut que tu le fasses parce que moi je ne m’en sens pas capable ; il faut que tu prennes ça en charge, que tu appelles, que tu règles, que tu t’occupes de tout. Derrière chaque « il faut », il y avait un « sinon » à peine voilé : sinon je t’en voudrai, sinon tout s’écroule, sinon tu n’es pas à la hauteur. C’est ainsi qu’on en arrive à « il faut que tu m’aimes », « il faut que tu sois bien comme il faut », « il faut que tu te taises », « il faut que tu me dises tout ». Une camisole faite de verbes à l’infinitif. À force, on se retrouve saturé de ces obligations qui ne sont pas tout à fait réelles et pourtant pèsent de tout leur poids. Alors, un jour, sans cris ni fracas, une fissure apparaît quelque part dans la cloison de l’intimité. On ne sait pas très bien pourquoi, mais on passe de l’autre côté. On sort, on ferme la porte doucement, on laisse les « il faut » continuer sans nous, portés par le bruit constant de la télévision ou de la radio. Et pour la première fois depuis longtemps, on se demande ce qu’on ferait, nous, si personne ne venait plus nous expliquer comment il faut vivre. résumé : Ça montre quelqu’un qui étouffe sous les injonctions, qui a très bien repéré comment le « il faut » sert à refiler ses peurs et ses responsabilités à l’autre, mais qui parle encore beaucoup « en général ». L’homme de 2019 se pense du côté de ceux qui voient clair dans les mécanismes (pub, commerciaux, injonctions familiales), mais il n’ose pas encore nommer les scènes précises où ça l’a cassé lui. Il a déjà une allergie profonde au chantage affectif et aux obligations implicites, il rêve de fissurer la cloison et de disparaître en douce, mais il préfère encore théoriser le « il faut » plutôt que dire simplement : là, ce jour-là, on m’a trop demandé et je suis parti.|couper{180}

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Carnets | août

5 août 2019

Tu peux m’obséder, visage d’un autre bonheur ! Vous pouvez moduler vos incantations, voix amoureuses ! Je regarde ce que j’ai choisi et j’écoute ce qui m’a déjà bercé. On me dit : « Allah te pardonnera. » Je refuse ce pardon que je ne demande pas. Jeune homme, je nourrissais pour la tristesse des désirs dignes des amants les plus fougueux. Je rêvais secrètement de la prendre et la pénétrer si profondément que, nul doute, alors sa source s’en trouverait anéantie de plaisir. Orgueilleux fou que j’étais. Je rêvais de voir la tristesse sourire enfin vraiment et ainsi devenir libre. Puis le temps est passé et, après de nombreuses tentatives, je n’ai jamais vu la tristesse se métamorphoser comme je le souhaitais si ardemment. Alors, amant vaincu, je me suis détourné d’elle et j’ai cheminé vers la joie. J’imaginais déjà devoir faire preuve de tant d’assauts comme autrefois, mais ce fut vain. Car vois-tu, ami, la joie n’a pas besoin d’être pénétrée ni libérée, il lui suffit seulement d’être ressentie comme une douce caresse dans les cheveux. Et alors j’ai compris que ce n’était que moi, l’errant, qui cherchait une issue à mon errance pour naviguer plus loin vers les immensités du cœur. *reprise novembre 2025** On me dit : « Allah te pardonnera. » Je refuse ce pardon que je ne demande pas. Jeune homme, je traitais la tristesse comme une amante à conquérir. Je nourrissais pour elle des désirs de roman : je rêvais de la prendre, de la pénétrer si profondément qu’à force de lui faire plaisir, sa source se tarirait d’elle-même. Orgueilleux fou que j’étais : je voulais coucher avec la tristesse pour la faire disparaître. Je l’imaginais sourire enfin, se retourner vers moi, délivrée, et me remercier au passage de l’avoir libérée. Le temps est passé, j’ai insisté, j’ai remis le couvert sous d’autres formes, et je n’ai jamais vu la tristesse se métamorphoser autrement qu’en elle-même. Elle restait là, entière, indifférente à mes efforts d’amant appliqué. Alors, vaincu, je me suis détourné d’elle et j’ai tourné mon regard vers la joie, en m’attendant au même combat. J’imaginais déjà devoir l’assaillir, lui prouver ma valeur, forcer encore une porte. Il ne s’est rien passé de tout ça. La joie ne se laissait ni forcer ni délivrer ; elle apparaissait par moments, comme une main qui passe dans les cheveux, sans raison. Ce jour-là, j’ai compris que ce n’était pas elle qui manquait, ni la tristesse qui résistait, mais moi qui tournais en rond dans ma manière de vouloir les posséder toutes les deux. Je n’étais pas un libérateur, juste un errant qui cherchait une sortie à sa propre errance et qui commence à peine à voir que certaines choses n’ont pas besoin d’être sauvées pour être ressenties. résumé l’homme de 2019 est quelqu’un qui veut sincèrement comprendre son rapport à la tristesse et à la joie, qui a déjà des éclats de lucidité, mais qui reste pris dans une manière théâtralisée de se raconter, avec beaucoup de pose, de métaphores lourdes et d’orgueil affectif.|couper{180}

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Carnets | août

4 août 2019

Tout le monde rencontre des galères, c’est la vie et ce n’est pas prêt de changer. Certains accusent le ciel et ruminent tandis que d’autres examinent leurs responsabilités ou tentent de se forger une expérience sur l’aléatoire et ses conséquences. Il y a quelques jours de cela, j’ai eu la chance de rencontrer un collectif d’artistes et d’être invité à partager leur repas et, en écoutant leurs récits, une chose m’a frappé : leur ténacité. Sous les plaisanteries, les sourires, les rires, la bonne humeur déposés dans le pot commun de cet instant formidable, mon attention aura noté un nombre important de tragédies qu’ils ont su traverser sans se résoudre à baisser les bras. Pour ce couple de sculpteurs qui a perdu 200 pièces avec un transporteur dilettante, pas d’autre solution que de tout refaire à leurs frais et de renvoyer la commande, pour ce peintre qui se fait dérober toute une collection de tableaux par un galeriste peu scrupuleux, ou qui découvre soudain, au retour de ses toiles, qu’elles ont toutes été souillées… Pas de raison de perdre son temps à se lamenter, on continue coûte que coûte. Je pourrais encore ajouter tant d’anecdotes à la liste mais cela ne t’apportera pas grand-chose de plus pour comprendre l’essentiel : cette ténacité qui fait que chacun passe outre pour parvenir finalement à cet instant suspendu dans la nuit un peu fraîche et, malgré cela, tellement chaleureuse dont je voulais te parler. Ce n’est pas le monde des Bisounours. Ces personnes sont des résistants dignes de ceux qui ont participé à la dernière guerre et à ce qu’on ne s’exprime pas en teuton. Je réfléchissais à tout cela au volant de mon vieux Kangoo en revenant chez moi par les routes sinueuses du Pilat. Je me demandais si, moi, je possédais aussi cette fameuse ténacité ? Force est de constater que je n’en avais jamais pris conscience auparavant, occupé pendant des années à survivre plutôt que vivre. La différence, c’est la confiance indéfectible en l’art et la culture qui permet de passer bon nombre d’obstacles avec élégance et brio et, dans mon for intérieur, je me demande encore si la providence m’attribuera un jour ce don. reprise novembre 2025 Tout le monde raconte ses galères, mais ce ne sont pas les mêmes qui baissent la voix en les énumérant. L’autre soir, j’étais à table avec un collectif d’artistes, invité un peu par hasard à partager leur repas. On a commencé par rire, beaucoup, de tout et de rien. L’un racontait les gaffes d’accrochage, une autre parlait de ses élèves, on buvait du vin un peu trop frais, les assiettes circulaient, et au milieu de cette bonne humeur, des morceaux de catastrophe tombaient comme si de rien n’était. Un couple de sculpteurs a évoqué ces deux cents pièces disparues avec un transporteur qui avait « perdu le camion ». Pas de procès, pas de scandale : ils ont tout refait, « on n’avait pas le choix », a dit la femme en haussant les épaules. Un peintre, plus loin, a parlé d’une série entière envolée chez un galeriste qui avait soigneusement omis de le payer, puis d’un retour de toiles toutes griffées, comme si quelqu’un s’était vengé sur la surface. Ils en riaient, ou faisaient semblant, en rajoutant une chute à chaque anecdote. Personne ne s’attardait sur la plainte ; à chaque fois, la phrase finissait par un « et on a continué » ou un « de toute façon, on n’allait pas arrêter pour ça ». Sur le moment, j’ai pris ça comme un trait de caractère collectif, une manière un peu bravache de tenir. C’est en reprenant la route, plus tard, au volant de mon vieux Kangoo dans les virages du Pilat, que ça m’a vraiment frappé. Les phares éclairaient les panneaux un par un, la radio parlait toute seule, et leur refrain silencieux me revenait : on refait, on recommence, on continue. Je me suis demandé honnêtement si, moi, j’avais cette corde-là. Je ne parle pas de survivre en bricolant, ça, je sais faire depuis longtemps, mais de cette façon de prendre un coup en pleine figure et de ne pas en faire un roman, juste un fait. Force m’a été de constater que je ne m’étais jamais posé la question. J’ai passé des années à me débrouiller pour tenir, à colmater, à éviter les chutes trop nettes, mais sans jamais appeler ça de la ténacité. Eux y mettent un autre mot, ou n’en mettent pas. Ils accrochent la confiance ailleurs : dans l’idée que l’art, la culture, ce qu’ils font ensemble, vaut suffisamment pour justifier qu’on recommence ce qui a été détruit, volé, abîmé. Je ne suis pas sûr d’en être là. En rentrant, au lieu de remercier la providence ou de la maudire, je me suis simplement noté ceci : je ne sais pas encore si je possède cette fameuse ténacité, mais je n’ai plus envie de me raconter que ce n’est qu’une question de malchance ou de ciel mauvais. À partir de maintenant, il va falloir que je regarde de près ce que je fais, moi, au premier accroc. En résumé Ce texte montre un homme qui commence à pressentir qu’il n’est pas seulement victime de ses galères, mais qui parle encore en généralités pour ne pas trop s’exposer. Il admire la ténacité des autres artistes, les hisse au rang de figures héroïques, sans vraiment regarder sa propre manière de continuer bon gré mal gré. Il voudrait appartenir à cette famille-là, tout en gardant l’idée confortable que la ténacité est un don qu’on reçoit plutôt qu’une pratique qu’on exerce. Au fond, c’est quelqu’un qui survit, qui regarde les autres tenir debout, et qui n’ose pas encore se compter franchement parmi eux.|couper{180}

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Carnets | août

3 août 2019

J’étais encore gamin quand je voyais surgir le visage arborant de longues et fines moustaches soignées du peintre Dali pour me vanter la folie que lui procurait la marque de chocolat Lanvin, je n’étais pas plus âgé quand Fernandel Don Camillo vantait une célèbre marque de nouilles et que, d’ailleurs, ma mère ne manquait pas d’en acheter. Et j’arrivais au bord de l’âge adulte lorsque le chanteur Serge Gainsbourg, enfilant son personnage de Gainsbarre, brûla devant les yeux ahuris des Français un bifton de 500 francs pour expliquer ce qu’il gagnait une fois que le fisc avait prélevé son « dû ». Ces images, je les ai conservées soigneusement dans un recoin de ma cervelle et puis, plus tard, quand j’ai appris par Shakespeare que l’existence n’était qu’un théâtre, j’ai trouvé l’idée intéressante mais je n’étais pas encore en mesure d’effectuer des liens avec mes souvenirs télévisuels. Pour que la connaissance parvienne à maturité le savoir ne sert à rien contre l’expérience de la réalité. Comme je l’ai probablement dit déjà, j’ai été, pendant longtemps, contre l’usage des réseaux sociaux, n’en comprenant guère l’intérêt, trouvant même cela superficiel et vain jusqu’à ce que je me retrouve avec un stock imposant de toiles dans le fond de mon atelier et que je me décide à les sortir pour les montrer et pour, si possible, me désencombrer. Être peintre aujourd’hui nécessite, si toutefois on veut vivre de sa peinture, de la montrer le plus largement possible. C’est donc un peu à contre-cœur que je me suis décidé à ouvrir un compte Facebook, mais comme on dit « nécessité fait foi ». La première chose qu’on m’a demandé de remplir fut mon « profil ». Et lorsque je réfléchis à ce terme si particulier, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi les créateurs du site ont décidé de nommer cette présentation de soi ainsi. Ce n’est pas une image de face qu’on nous réclame mais un « profil ». Apparaître sous un profil, c’est la plupart du temps vouloir qu’il soit le meilleur possible suivant les intentions qui dirigent nos actions. J’avoue ne pas avoir tout de suite pensé à cela en remplissant, sans oublier de maugréer un peu, ce fameux profil. Depuis, je me suis pris sérieusement au jeu et je ne cesse de brouiller les pistes par les divers contenus que je propose quotidiennement. Il y a trois pôles sur lesquels je travaille : la peinture bien sûr, la narration d’événements réels ou imaginaires, et quelques avis sur la politique et la philosophie. Ce qui est intéressant finalement, c’est de me rendre compte à nouveau de ma volonté farouche de rester dans l’éclectisme apparent aussi bien en peinture, dans l’écriture, et dans mes inspirations philosophiques parfois colorées de bouddhisme, de soufisme, quand ce n’est pas de mécanique quantique. Dans le fond, peu importe qui est vraiment Patrick Blanchon, ce qui compte, c’est seulement sous quel profil il va apparaître. Dali, dans ses exagérations, se prenait pour Dieu, et je peux comprendre qu’à force de se tripoter le génie on puisse se déclencher mécaniquement un orgasme mystique… Mais hélas je sais aussi désormais que l’impression de toute-puissance n’est là que pour masquer une impuissance profonde ou un « je-m’en-foutisme fondamental ». Peut-être qu’entre la pub pour le chocolat, les nouilles et la provocation gainsbourienne il existe quantité de personnages encore à créer afin de faire comprendre à soi et aux autres que « je » subis les règles de la fiction, comme tout le monde, celles que l’on me propose et celles que je veux bien accepter. reprise novembre 2025 Enfant, je voyais Dali surgir à la télévision, ses moustaches comme des antennes, pour vendre du chocolat Lanvin en expliquant à quel point ça le rendait fou. Un peu plus tard, Fernandel, en Don Camillo domestiqué, vantait des nouilles que ma mère achetait sans discuter. À l’approche de l’âge adulte, c’est Gainsbourg en Gainsbarre qui brûlait un billet de 500 francs en direct pour montrer ce qu’il lui restait après le fisc. Ces trois images, je les ai gardées longtemps dans un coin de la tête sans savoir quoi en faire : un peintre transformé en logo, un curé de cinéma recyclé en bonimenteur, un chanteur qui joue au martyr fiscal en brûlant ce que les autres comptent à la pièce. Plus tard seulement, en tombant sur la phrase de Shakespeare sur le théâtre du monde, j’ai cru tenir une clé : tout ça n’était que scène. Mais entre le savoir et l’expérience, il m’a fallu des années. Quand j’ai fini par ouvrir un compte Facebook, ce n’était pas par goût de la modernité, c’était parce que l’atelier se remplissait de toiles invendues. Pour vivre de la peinture, il fallait « montrer ». J’ai donc cédé, à contre-cœur, en me disant que « nécessité fait foi », et le premier écran que le site m’a opposé m’a demandé de remplir mon « profil ». Le mot m’a arrêté plus que je ne l’ai reconnu. On ne me demandait pas qui j’étais, mais sous quel angle j’acceptais d’apparaître. J’ai écrit quelques lignes en maugréant, une bio qui me semblait déjà fausse au moment où je la tapais : peintre, un peu ceci, un peu cela, quelques références, deux ou trois poses. Puis j’ai commencé à poster et, très vite, j’ai découvert que je prenais goût au jeu. Je disais que je voulais « brouiller les pistes », mais je tournais toujours autour des mêmes trois centres : montrer des tableaux, raconter des épisodes plus ou moins réels, lâcher de temps à autre un avis sur la politique ou la philosophie. L’éclectisme dont je me flattais n’était qu’un style de profil : un peintre qui lit, qui pense, qui médite vaguement en citant le bouddhisme, le soufisme ou la mécanique quantique. Je croyais me dérober, je me fabriquais un personnage. Dans ce personnage, il y avait quelque chose de Dali se prenant pour Dieu en direct, sûr que sa moindre grimace valait concept. Je me suis souvent surpris à tripoter mentalement mon « génie » en espérant déclencher, moi aussi, une espèce d’orgasme mystique à la vue de mes publications. Avec le temps, j’ai compris que cette impression de toute-puissance – multiplier les images, les avis, les anecdotes – servait surtout à couvrir une impuissance plus triviale : la difficulté à rester là, sans rôle, devant la toile ou devant la page, sans public supposé. Entre la pub pour le chocolat, les nouilles, le billet brûlé et mon profil Facebook, la distance est moins grande que je ne le croyais. Je ne fais que décliner, à ma petite échelle, la même règle : accepter de jouer dans la fiction qu’on me propose ou que je bricole moi-même. La seule différence, c’est que maintenant je vois un peu mieux le dispositif. Je sais que chaque fois que je remplis un « profil », je découpe mon visage, je choisis mon côté, et je laisse le reste dans l’ombre. En résumé : cette dernière version nous montre un type qui, en 2019, est déjà très conscient des mises en scène (pub, théâtre, profil), déjà pris dedans, déjà tenté par le rôle du peintre éclectique qui plane un peu au-dessus, et en même temps déjà porteur de la lucidité qui permettra plus tard de démonter ce numéro. Tu n’étais pas aveugle ; tu étais à moitié complice, à moitié critique. Et c’est exactement ce mélange-là qu’on voit remonter maintenant.|couper{180}

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