J’étais encore gamin quand je voyais surgir le visage arborant de longues et fines moustaches soignées du peintre Dali pour me vanter la folie que lui procurait la marque de chocolat Lanvin, je n’étais pas plus âgé quand Fernandel Don Camillo vantait une célèbre marque de nouilles et que, d’ailleurs, ma mère ne manquait pas d’en acheter. Et j’arrivais au bord de l’âge adulte lorsque le chanteur Serge Gainsbourg, enfilant son personnage de Gainsbarre, brûla devant les yeux ahuris des Français un bifton de 500 francs pour expliquer ce qu’il gagnait une fois que le fisc avait prélevé son « dû ». Ces images, je les ai conservées soigneusement dans un recoin de ma cervelle et puis, plus tard, quand j’ai appris par Shakespeare que l’existence n’était qu’un théâtre, j’ai trouvé l’idée intéressante mais je n’étais pas encore en mesure d’effectuer des liens avec mes souvenirs télévisuels. Pour que la connaissance parvienne à maturité le savoir ne sert à rien contre l’expérience de la réalité. Comme je l’ai probablement dit déjà, j’ai été, pendant longtemps, contre l’usage des réseaux sociaux, n’en comprenant guère l’intérêt, trouvant même cela superficiel et vain jusqu’à ce que je me retrouve avec un stock imposant de toiles dans le fond de mon atelier et que je me décide à les sortir pour les montrer et pour, si possible, me désencombrer. Être peintre aujourd’hui nécessite, si toutefois on veut vivre de sa peinture, de la montrer le plus largement possible. C’est donc un peu à contre-cœur que je me suis décidé à ouvrir un compte Facebook, mais comme on dit « nécessité fait foi ». La première chose qu’on m’a demandé de remplir fut mon « profil ». Et lorsque je réfléchis à ce terme si particulier, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi les créateurs du site ont décidé de nommer cette présentation de soi ainsi. Ce n’est pas une image de face qu’on nous réclame mais un « profil ». Apparaître sous un profil, c’est la plupart du temps vouloir qu’il soit le meilleur possible suivant les intentions qui dirigent nos actions. J’avoue ne pas avoir tout de suite pensé à cela en remplissant, sans oublier de maugréer un peu, ce fameux profil. Depuis, je me suis pris sérieusement au jeu et je ne cesse de brouiller les pistes par les divers contenus que je propose quotidiennement. Il y a trois pôles sur lesquels je travaille : la peinture bien sûr, la narration d’événements réels ou imaginaires, et quelques avis sur la politique et la philosophie. Ce qui est intéressant finalement, c’est de me rendre compte à nouveau de ma volonté farouche de rester dans l’éclectisme apparent aussi bien en peinture, dans l’écriture, et dans mes inspirations philosophiques parfois colorées de bouddhisme, de soufisme, quand ce n’est pas de mécanique quantique. Dans le fond, peu importe qui est vraiment Patrick Blanchon, ce qui compte, c’est seulement sous quel profil il va apparaître. Dali, dans ses exagérations, se prenait pour Dieu, et je peux comprendre qu’à force de se tripoter le génie on puisse se déclencher mécaniquement un orgasme mystique… Mais hélas je sais aussi désormais que l’impression de toute-puissance n’est là que pour masquer une impuissance profonde ou un « je-m’en-foutisme fondamental ». Peut-être qu’entre la pub pour le chocolat, les nouilles et la provocation gainsbourienne il existe quantité de personnages encore à créer afin de faire comprendre à soi et aux autres que « je » subis les règles de la fiction, comme tout le monde, celles que l’on me propose et celles que je veux bien accepter.
reprise novembre 2025
Enfant, je voyais Dali surgir à la télévision, ses moustaches comme des antennes, pour vendre du chocolat Lanvin en expliquant à quel point ça le rendait fou. Un peu plus tard, Fernandel, en Don Camillo domestiqué, vantait des nouilles que ma mère achetait sans discuter. À l’approche de l’âge adulte, c’est Gainsbourg en Gainsbarre qui brûlait un billet de 500 francs en direct pour montrer ce qu’il lui restait après le fisc. Ces trois images, je les ai gardées longtemps dans un coin de la tête sans savoir quoi en faire : un peintre transformé en logo, un curé de cinéma recyclé en bonimenteur, un chanteur qui joue au martyr fiscal en brûlant ce que les autres comptent à la pièce. Plus tard seulement, en tombant sur la phrase de Shakespeare sur le théâtre du monde, j’ai cru tenir une clé : tout ça n’était que scène. Mais entre le savoir et l’expérience, il m’a fallu des années. Quand j’ai fini par ouvrir un compte Facebook, ce n’était pas par goût de la modernité, c’était parce que l’atelier se remplissait de toiles invendues. Pour vivre de la peinture, il fallait « montrer ». J’ai donc cédé, à contre-cœur, en me disant que « nécessité fait foi », et le premier écran que le site m’a opposé m’a demandé de remplir mon « profil ». Le mot m’a arrêté plus que je ne l’ai reconnu. On ne me demandait pas qui j’étais, mais sous quel angle j’acceptais d’apparaître. J’ai écrit quelques lignes en maugréant, une bio qui me semblait déjà fausse au moment où je la tapais : peintre, un peu ceci, un peu cela, quelques références, deux ou trois poses. Puis j’ai commencé à poster et, très vite, j’ai découvert que je prenais goût au jeu. Je disais que je voulais « brouiller les pistes », mais je tournais toujours autour des mêmes trois centres : montrer des tableaux, raconter des épisodes plus ou moins réels, lâcher de temps à autre un avis sur la politique ou la philosophie. L’éclectisme dont je me flattais n’était qu’un style de profil : un peintre qui lit, qui pense, qui médite vaguement en citant le bouddhisme, le soufisme ou la mécanique quantique. Je croyais me dérober, je me fabriquais un personnage. Dans ce personnage, il y avait quelque chose de Dali se prenant pour Dieu en direct, sûr que sa moindre grimace valait concept. Je me suis souvent surpris à tripoter mentalement mon « génie » en espérant déclencher, moi aussi, une espèce d’orgasme mystique à la vue de mes publications. Avec le temps, j’ai compris que cette impression de toute-puissance – multiplier les images, les avis, les anecdotes – servait surtout à couvrir une impuissance plus triviale : la difficulté à rester là, sans rôle, devant la toile ou devant la page, sans public supposé. Entre la pub pour le chocolat, les nouilles, le billet brûlé et mon profil Facebook, la distance est moins grande que je ne le croyais. Je ne fais que décliner, à ma petite échelle, la même règle : accepter de jouer dans la fiction qu’on me propose ou que je bricole moi-même. La seule différence, c’est que maintenant je vois un peu mieux le dispositif. Je sais que chaque fois que je remplis un « profil », je découpe mon visage, je choisis mon côté, et je laisse le reste dans l’ombre.
En résumé : cette dernière version nous montre un type qui, en 2019, est déjà très conscient des mises en scène (pub, théâtre, profil), déjà pris dedans, déjà tenté par le rôle du peintre éclectique qui plane un peu au-dessus, et en même temps déjà porteur de la lucidité qui permettra plus tard de démonter ce numéro. Tu n’étais pas aveugle ; tu étais à moitié complice, à moitié critique. Et c’est exactement ce mélange-là qu’on voit remonter maintenant.