4 août 2019
Tout le monde rencontre des galères, c’est la vie et ce n’est pas prêt de changer. Certains accusent le ciel et ruminent tandis que d’autres examinent leurs responsabilités ou tentent de se forger une expérience sur l’aléatoire et ses conséquences. Il y a quelques jours de cela, j’ai eu la chance de rencontrer un collectif d’artistes et d’être invité à partager leur repas et, en écoutant leurs récits, une chose m’a frappé : leur ténacité. Sous les plaisanteries, les sourires, les rires, la bonne humeur déposés dans le pot commun de cet instant formidable, mon attention aura noté un nombre important de tragédies qu’ils ont su traverser sans se résoudre à baisser les bras. Pour ce couple de sculpteurs qui a perdu 200 pièces avec un transporteur dilettante, pas d’autre solution que de tout refaire à leurs frais et de renvoyer la commande, pour ce peintre qui se fait dérober toute une collection de tableaux par un galeriste peu scrupuleux, ou qui découvre soudain, au retour de ses toiles, qu’elles ont toutes été souillées… Pas de raison de perdre son temps à se lamenter, on continue coûte que coûte. Je pourrais encore ajouter tant d’anecdotes à la liste mais cela ne t’apportera pas grand-chose de plus pour comprendre l’essentiel : cette ténacité qui fait que chacun passe outre pour parvenir finalement à cet instant suspendu dans la nuit un peu fraîche et, malgré cela, tellement chaleureuse dont je voulais te parler. Ce n’est pas le monde des Bisounours. Ces personnes sont des résistants dignes de ceux qui ont participé à la dernière guerre et à ce qu’on ne s’exprime pas en teuton. Je réfléchissais à tout cela au volant de mon vieux Kangoo en revenant chez moi par les routes sinueuses du Pilat. Je me demandais si, moi, je possédais aussi cette fameuse ténacité ? Force est de constater que je n’en avais jamais pris conscience auparavant, occupé pendant des années à survivre plutôt que vivre. La différence, c’est la confiance indéfectible en l’art et la culture qui permet de passer bon nombre d’obstacles avec élégance et brio et, dans mon for intérieur, je me demande encore si la providence m’attribuera un jour ce don.
reprise novembre 2025
Tout le monde raconte ses galères, mais ce ne sont pas les mêmes qui baissent la voix en les énumérant. L’autre soir, j’étais à table avec un collectif d’artistes, invité un peu par hasard à partager leur repas. On a commencé par rire, beaucoup, de tout et de rien. L’un racontait les gaffes d’accrochage, une autre parlait de ses élèves, on buvait du vin un peu trop frais, les assiettes circulaient, et au milieu de cette bonne humeur, des morceaux de catastrophe tombaient comme si de rien n’était. Un couple de sculpteurs a évoqué ces deux cents pièces disparues avec un transporteur qui avait « perdu le camion ». Pas de procès, pas de scandale : ils ont tout refait, « on n’avait pas le choix », a dit la femme en haussant les épaules. Un peintre, plus loin, a parlé d’une série entière envolée chez un galeriste qui avait soigneusement omis de le payer, puis d’un retour de toiles toutes griffées, comme si quelqu’un s’était vengé sur la surface. Ils en riaient, ou faisaient semblant, en rajoutant une chute à chaque anecdote. Personne ne s’attardait sur la plainte ; à chaque fois, la phrase finissait par un « et on a continué » ou un « de toute façon, on n’allait pas arrêter pour ça ».
Sur le moment, j’ai pris ça comme un trait de caractère collectif, une manière un peu bravache de tenir. C’est en reprenant la route, plus tard, au volant de mon vieux Kangoo dans les virages du Pilat, que ça m’a vraiment frappé. Les phares éclairaient les panneaux un par un, la radio parlait toute seule, et leur refrain silencieux me revenait : on refait, on recommence, on continue. Je me suis demandé honnêtement si, moi, j’avais cette corde-là. Je ne parle pas de survivre en bricolant, ça, je sais faire depuis longtemps, mais de cette façon de prendre un coup en pleine figure et de ne pas en faire un roman, juste un fait.
Force m’a été de constater que je ne m’étais jamais posé la question. J’ai passé des années à me débrouiller pour tenir, à colmater, à éviter les chutes trop nettes, mais sans jamais appeler ça de la ténacité. Eux y mettent un autre mot, ou n’en mettent pas. Ils accrochent la confiance ailleurs : dans l’idée que l’art, la culture, ce qu’ils font ensemble, vaut suffisamment pour justifier qu’on recommence ce qui a été détruit, volé, abîmé. Je ne suis pas sûr d’en être là. En rentrant, au lieu de remercier la providence ou de la maudire, je me suis simplement noté ceci : je ne sais pas encore si je possède cette fameuse ténacité, mais je n’ai plus envie de me raconter que ce n’est qu’une question de malchance ou de ciel mauvais. À partir de maintenant, il va falloir que je regarde de près ce que je fais, moi, au premier accroc.
En résumé Ce texte montre un homme qui commence à pressentir qu’il n’est pas seulement victime de ses galères, mais qui parle encore en généralités pour ne pas trop s’exposer. Il admire la ténacité des autres artistes, les hisse au rang de figures héroïques, sans vraiment regarder sa propre manière de continuer bon gré mal gré. Il voudrait appartenir à cette famille-là, tout en gardant l’idée confortable que la ténacité est un don qu’on reçoit plutôt qu’une pratique qu’on exerce. Au fond, c’est quelqu’un qui survit, qui regarde les autres tenir debout, et qui n’ose pas encore se compter franchement parmi eux.
Pour continuer
Carnets | août
31 août 2019
L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}
Carnets | août
29 août 2019
Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}
Carnets | août
28 août 2019
Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}