Tout le monde rencontre des galères, c’est la vie et ce n’est pas prêt de changer. Certains accusent le ciel et ruminent tandis que d’autres examinent leurs responsabilités ou tentent de se forger une expérience sur l’aléatoire et ses conséquences. Il y a quelques jours de cela, j’ai eu la chance de rencontrer un collectif d’artistes et d’être invité à partager leur repas et, en écoutant leurs récits, une chose m’a frappé : leur ténacité. Sous les plaisanteries, les sourires, les rires, la bonne humeur déposés dans le pot commun de cet instant formidable, mon attention aura noté un nombre important de tragédies qu’ils ont su traverser sans se résoudre à baisser les bras. Pour ce couple de sculpteurs qui a perdu 200 pièces avec un transporteur dilettante, pas d’autre solution que de tout refaire à leurs frais et de renvoyer la commande, pour ce peintre qui se fait dérober toute une collection de tableaux par un galeriste peu scrupuleux, ou qui découvre soudain, au retour de ses toiles, qu’elles ont toutes été souillées… Pas de raison de perdre son temps à se lamenter, on continue coûte que coûte. Je pourrais encore ajouter tant d’anecdotes à la liste mais cela ne t’apportera pas grand-chose de plus pour comprendre l’essentiel : cette ténacité qui fait que chacun passe outre pour parvenir finalement à cet instant suspendu dans la nuit un peu fraîche et, malgré cela, tellement chaleureuse dont je voulais te parler. Ce n’est pas le monde des Bisounours. Ces personnes sont des résistants dignes de ceux qui ont participé à la dernière guerre et à ce qu’on ne s’exprime pas en teuton. Je réfléchissais à tout cela au volant de mon vieux Kangoo en revenant chez moi par les routes sinueuses du Pilat. Je me demandais si, moi, je possédais aussi cette fameuse ténacité ? Force est de constater que je n’en avais jamais pris conscience auparavant, occupé pendant des années à survivre plutôt que vivre. La différence, c’est la confiance indéfectible en l’art et la culture qui permet de passer bon nombre d’obstacles avec élégance et brio et, dans mon for intérieur, je me demande encore si la providence m’attribuera un jour ce don.
reprise novembre 2025
Tout le monde raconte ses galères, mais ce ne sont pas les mêmes qui baissent la voix en les énumérant. L’autre soir, j’étais à table avec un collectif d’artistes, invité un peu par hasard à partager leur repas. On a commencé par rire, beaucoup, de tout et de rien. L’un racontait les gaffes d’accrochage, une autre parlait de ses élèves, on buvait du vin un peu trop frais, les assiettes circulaient, et au milieu de cette bonne humeur, des morceaux de catastrophe tombaient comme si de rien n’était. Un couple de sculpteurs a évoqué ces deux cents pièces disparues avec un transporteur qui avait « perdu le camion ». Pas de procès, pas de scandale : ils ont tout refait, « on n’avait pas le choix », a dit la femme en haussant les épaules. Un peintre, plus loin, a parlé d’une série entière envolée chez un galeriste qui avait soigneusement omis de le payer, puis d’un retour de toiles toutes griffées, comme si quelqu’un s’était vengé sur la surface. Ils en riaient, ou faisaient semblant, en rajoutant une chute à chaque anecdote. Personne ne s’attardait sur la plainte ; à chaque fois, la phrase finissait par un « et on a continué » ou un « de toute façon, on n’allait pas arrêter pour ça ».
Sur le moment, j’ai pris ça comme un trait de caractère collectif, une manière un peu bravache de tenir. C’est en reprenant la route, plus tard, au volant de mon vieux Kangoo dans les virages du Pilat, que ça m’a vraiment frappé. Les phares éclairaient les panneaux un par un, la radio parlait toute seule, et leur refrain silencieux me revenait : on refait, on recommence, on continue. Je me suis demandé honnêtement si, moi, j’avais cette corde-là. Je ne parle pas de survivre en bricolant, ça, je sais faire depuis longtemps, mais de cette façon de prendre un coup en pleine figure et de ne pas en faire un roman, juste un fait.
Force m’a été de constater que je ne m’étais jamais posé la question. J’ai passé des années à me débrouiller pour tenir, à colmater, à éviter les chutes trop nettes, mais sans jamais appeler ça de la ténacité. Eux y mettent un autre mot, ou n’en mettent pas. Ils accrochent la confiance ailleurs : dans l’idée que l’art, la culture, ce qu’ils font ensemble, vaut suffisamment pour justifier qu’on recommence ce qui a été détruit, volé, abîmé. Je ne suis pas sûr d’en être là. En rentrant, au lieu de remercier la providence ou de la maudire, je me suis simplement noté ceci : je ne sais pas encore si je possède cette fameuse ténacité, mais je n’ai plus envie de me raconter que ce n’est qu’une question de malchance ou de ciel mauvais. À partir de maintenant, il va falloir que je regarde de près ce que je fais, moi, au premier accroc.
En résumé Ce texte montre un homme qui commence à pressentir qu’il n’est pas seulement victime de ses galères, mais qui parle encore en généralités pour ne pas trop s’exposer. Il admire la ténacité des autres artistes, les hisse au rang de figures héroïques, sans vraiment regarder sa propre manière de continuer bon gré mal gré. Il voudrait appartenir à cette famille-là, tout en gardant l’idée confortable que la ténacité est un don qu’on reçoit plutôt qu’une pratique qu’on exerce. Au fond, c’est quelqu’un qui survit, qui regarde les autres tenir debout, et qui n’ose pas encore se compter franchement parmi eux.