02 août 2019

D’après une trouvaille de nos chercheurs sur le ciboulot, nous posséderions toute une collection de récepteurs doués de la faculté de produire en nous la même sensation que lorsque nous fumons du cannabis. En tant qu’usine chimique autonome, notre corps recèle encore de nombreux prodiges qui ne sont enseignés par aucune école et que nous devons apprendre par nous-mêmes. Donc on peut se mettre à fumer du cannabis pour créer facilement cet état si on ne sait pas le mettre en route soi-même. On se rend à un coin de rue, on donne une somme et on repart avec son petit bout de shit enveloppé dans de l’alu en continuant à croire que la sensation merveilleuse d’être « stone » ne peut être produite que par un facteur extérieur. Le problème, c’est que nos chercheurs en ciboulot nous apprennent aussi qu’au bout de 30 jours à ce régime, la faculté de prendre des décisions s’amenuise. Nous sommes alors victimes d’un manque de réflexe, qui peut provoquer des accidents pour nous-mêmes ou d’autres. Vouloir légaliser le cannabis, comme il en est parfois question et comme cela a déjà été réalisé dans certains pays, c’est s’engager vers un effondrement pour les consommateurs à plus ou moins long terme. Je n’imagine pas que le chauffeur du bus qui m’emporte vers mon travail fume du cannabis, même chose pour mon médecin, mon chirurgien, mon dentiste… bref, tous ceux pour qui la prise de décision est une nécessité de chaque instant. Si on se pose la question « Mais à qui profite vraiment la légalisation du cannabis ? » ce n’est pas aux consommateurs, pas aux vendeurs non plus dont le petit commerce va péricliter en entraînant bien sûr une nouvelle orientation soit vers des drogues plus dures, soit vers la violence. Le seul bénéficiaire, vraiment, finalement, sera l’État, qui pourra prélever son impôt sur l’ignorance générale et sous couvert de démocratisation bien entendu. Mais revenons à cette histoire de récepteurs que nous possédons pour créer l’état particulier que recherchent les fumeurs de cannabis. Dans le fond, que recherchons-nous sinon une ivresse ? Cette ivresse, en tant que peintre, je la connais bien et je suis capable de vous en parler un peu afin de vous donner une piste. Quand je peins, je pénètre dans l’instant, il n’y a plus de notion du temps, je ne suis plus soumis à l’entropie générale et je retrouve sous toutes les pelures d’oignons cette formidable présence/absence que constitue le fait d’être au monde. Cette sensation d’ivresse, je la retrouve quand je marche dans la rue et que je porte mon attention sur tout ce qui m’entoure en taisant mes pensées. Cette sensation d’ivresse, je la retrouve quand je plonge mon regard au fond d’un regard et que je m’émerveille de comprendre que l’autre et moi ne faisons qu’un et deux et la suite innombrable de toutes les manifestations de l’être. Ce peut être dans l’œil d’un oiseau, dans celui d’un chat, dans celui d’un poisson, peu importe, l’être est toujours là partout où mon regard se pose. Et cela fait bien longtemps que j’ai renoncé à tous les facteurs extérieurs dont je croyais avoir besoin pour pénétrer dans cette ivresse.


*Reprise novembre 2025*

En 2019, j’écrivais que « notre corps, usine chimique autonome, recèle des récepteurs capables de produire la même sensation que lorsque nous fumons du cannabis ». Je parlais de « chercheurs sur le ciboulot », de « faculté de décision qui s’amenuise au bout de trente jours », de chauffeurs de bus et de dentistes que je ne voulais surtout pas imaginer stone. À l’époque, ça me semblait sérieux, presque responsable. Aujourd’hui, je vois surtout un type qui se rassure en parlant comme un petit ministère de la santé portatif. Je ne dis nulle part si j’ai fumé, comment, avec qui, ce que ça m’a fait. Je m’installe directement au-dessus des autres : les consommateurs, les vendeurs, l’État, les pauvres types qui vont « péricliter ». Je sais pour eux. Moi, je suis déjà ailleurs.

Cet « ailleurs », je le nomme « ivresse » et je le pose du côté de la peinture. Là encore, en 2019, ça me paraissait élégant : refuser la drogue pour lui préférer l’atelier, la marche, le regard. Je parlais d’« entropie générale », de « présence/absence », d’« être au monde » avec des mots qui m’impressionnaient moi-même. Ce que je ne disais pas, c’est à quel point j’avais peur de lâcher prise. Je me méfiais du joint comme d’un coup de gomme sur la seule chose à laquelle je tenais : ma capacité à décider, à tenir la barre. Alors j’ai fabriqué cette petite théorie : il y aurait les autres, qui se déresponsabilisent avec le cannabis, et moi, peintre lucide, capable d’atteindre l’ivresse par la seule intensité de mon regard.

Relu aujourd’hui, ce texte m’apprend moins sur le cannabis que sur cette posture-là. Je vois quelqu’un qui ne supporte pas l’idée d’être comme tout le monde, qui préfère imaginer des chauffeurs de bus drogués plutôt que regarder sa propre manière d’échapper à ce qu’il ressent. Je vois aussi un homme qui, déjà, pressent que quelque chose en lui réclame une forme d’ivresse, mais qui tient absolument à la qualifier de « bonne » : la peinture, la marche, les yeux des chats, les poissons, tout sauf admettre qu’il est traversé par la même faim que ceux qu’il admoneste.

Si je réécris ce texte maintenant, ce n’est pas pour donner mon avis sur la légalisation. C’est pour noter ceci : en 2019, j’avais besoin du cannabis comme repoussoir pour me fabriquer un rôle, celui du peintre qui plane propre. Ce rôle m’a servi un temps. Il m’a aussi empêché de voir à quel point je n’avais aucune sympathie pour moi-même ni pour les autres, dès qu’il était question de faiblesse, de fuite, de béquilles. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas quoi penser du cannabis, mais je commence à voir le ton que je prends quand j’essaie de penser à la place des autres. C’est déjà un progrès : je n’ai plus envie d’écrire des sermons déguisés en méditations sur l’ivresse.

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Carnets | août

31 août 2019

L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}

palimpsestes

Carnets | août

29 août 2019

Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}

Carnets | août

28 août 2019

Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}

palimpsestes