17 août 2025

On s’accroche à des idées de l’autre et de soi-même et rien ne va dans ce sens. La raison pour laquelle on s’accroche tant est toujours une peur, et celle-ci est souvent le monstre gardien d’un beau trésor. La peur d’être seul est sans doute la plus répandue. Alors on s’accroche à un emploi du temps, à des personnes qui ne nous conviennent pas toujours, on ne cesse de négocier avec cette peur sans oser la dépasser pour vraiment voir ce qui se passe au-delà. Cette peur de me retrouver seul m’a longtemps inquiété dans ma jeunesse. Les adultes semblaient prendre un plaisir malin à m’y confronter. Et quand, depuis la couveuse déjà, je voyais repartir ceux-ci, j’éprouvais une sensation d’abandon. Plus tard aussi, je les regardais s’éloigner le cœur serré et je pouvais alors exprimer la tristesse par la colère, le dépit, les mauvaises pensées, en bonne victime dont j’avais appris à endosser le rôle et les répliques. Et puis toutes ces oppositions furent vaines. Ma stratégie était extrêmement coûteuse en énergie, alors, fatigué de toujours trouver le même mur au fond de moi, cette peur de me retrouver seul, j’ai décidé d’aller me promener dans les forêts au-dessus de la maison familiale. Il y avait un sentier qui montait vers les hauts plateaux, quelques champs à longer et enfin j’arrivais aux forêts. Aussitôt que je passais l’orée, quelque chose d’étrange se produisait, une impression d’accueil et de bienveillance émanait des grands arbres et je me sentais bien, plus de peur ; sous la protection des frondaisons, je découvrais un autre monde, non humain, et ainsi, je m’engouffrais plus loin encore, poussé toujours par ma grande angoisse d’être seul. Dans le giron de la forêt, de ses arbres, je m’en remettais à la fois au hasard ou à la nature, ou à l’univers, enfin, je m’abandonnais. Peu à peu, mon monologue perpétuel s’apaisait, mes pensées, et je retrouvais mes sens. Cette expérience de l’abandon reviendra bien des fois dans ma vie : abandonner la pensée douloureuse, les relations douloureuses, des métiers inintéressants, des perspectives alléchantes tout autant, dans ce que j’appris à présager de mon inconfort à venir. La peur d’être seul, au bout du compte, s’est peu à peu muée en désir de me retrouver seul grâce à la succession des abandons de mes croyances surtout. Le trésor que j’ai reçu par la suite fut la possibilité de fonder mes propres croyances à l’appui de mon expérience. Puis j’ai découvert comme une banalité ce que j’imaginais d’exceptionnel et ce fut un autre abandon, plus profond que le précédent encore.

reprise nov. 2025

Longtemps je me suis accroché à des idées sur les autres et sur moi-même qui ne tenaient pas debout, uniquement parce qu’elles tenaient ma peur à distance. La peur d’être seul, surtout. Enfant, les adultes semblaient prendre un malin plaisir à m’y confronter. Depuis la couveuse déjà, je voyais partir les silhouettes derrière la vitre, sans pouvoir les suivre, et quelque chose en moi se creusait. Plus tard, je les regardais s’éloigner au bout du chemin, le cœur serré, et comme je n’avais pas de mots, je transformais la tristesse en colère, en dépit, en mauvais scénarios tournés en boucle. J’avais appris à jouer le rôle de la victime, avec ses répliques toutes prêtes. À force, cette comédie m’a épuisé. Je me heurtais toujours au même mur : cette panique de me retrouver seul. Un jour, fatigué, j’ai pris le sentier qui montait au-dessus de la maison familiale. Il fallait traverser deux ou trois champs, suivre un chemin de terre qui serpentait, et puis, au bout, la ligne sombre des arbres. À l’orée de la forêt, l’air changeait. L’odeur d’herbe coupée laissait place à celle de terre humide et de résine. Les troncs formaient comme une rangée de corps immobiles. Je passais entre eux et, sans que je sache pourquoi, la pression retombait. Sous les frondaisons, la lumière était plus douce, le bruit de la route disparaissait. Je marchais sans parler, sans personne à suivre, et pourtant je ne me sentais pas abandonné. C’est là que, pour la première fois, j’ai laissé la peur faire son travail au lieu de la bloquer. Je me suis enfoncé plus loin, simplement, en me disant que si quelque chose devait m’arriver, ce serait ici, avec les arbres, et que ce ne serait pas forcément une catastrophe. Mon monologue intérieur s’est mis à baisser le volume, les pensées tournaient moins vite, et je me suis surpris à sentir le vent, le froissement d’une branche, la fatigue dans mes jambes. Cette façon de lâcher prise, je l’ai retrouvée plus tard, ailleurs : en laissant tomber des relations qui ne tenaient que par habitude, des emplois qui me vidaient, des projets brillants sur le papier qui sentaient déjà l’inconfort à venir. À chaque fois, il s’agissait de la même chose : accepter de perdre pour ne pas me perdre moi. La peur d’être seul, avec le temps, s’est retournée. Elle est devenue un désir de me retrouver seul de temps en temps, sans écran, sans rôle, juste pour vérifier que j’étais encore là. J’ai longtemps cru que cette découverte faisait de moi quelqu’un d’exceptionnel, une sorte de pionnier de l’abandon volontaire. Plus tard, j’ai compris que non : ce n’était qu’une expérience parmi d’autres, presque banale. Ça ne la rend pas moins importante pour moi, mais ça m’oblige à la ranger à sa place : un simple tournant dans une vie ordinaire.

résumé : un homme qui, en 2019, est en train de reconfigurer une angoisse fondamentale — la peur d’être seul, l’abandon infantile — en récit de « cheminement ». Il a déjà les outils pour se regarder : il voit bien le rôle de victime, les répliques apprises, la stratégie coûteuse. Il se fabrique aussi une petite mythologie personnelle : la forêt comme lieu d’initiation, l’abandon comme geste presque spirituel, le « trésor » derrière la peur. L’homme de 2019 est à la fois lucide et encore pris dans une tentation d’exception : il aime penser que ce qu’il a traversé le distingue, tout en commençant à admettre que ce mouvement-là (passer de la peur de la solitude à une solitude choisie) est partagé par beaucoup. En résumé : un type qui ne se ment plus tout à fait sur ses paniques d’abandon, qui a trouvé un dispositif pour les traverser (la forêt, les abandons successifs), mais qui doit encore renoncer à se raconter comme cas unique pour accepter d’être simplement un homme parmi d’autres, aux prises avec la même peur.

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Carnets | août

31 août 2019

L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}

palimpsestes

Carnets | août

29 août 2019

Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}

Carnets | août

28 août 2019

Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}

palimpsestes