28 août 2019
Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes.
reprise nov.2025
Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes.
résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu’ une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.
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Carnets | août
31 août 2019
L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}
Carnets | août
29 août 2019
Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}
Carnets | août
27 août 2019
Comme il faut de la patience avant d’émettre un son juste », se disait le vieux Rahim qui tentait d’accorder sa guitare aux mécaniques rouillées. Une fois encore, on avait eu pitié et la rue s’était concertée pour l’inviter à sa table, dans le cœur de Téhéran, chez Monsieur Beruzi, pour l’anniversaire de sa seconde fille. Dans la cage accrochée à la fenêtre, le pinson s’agita quand il fit grimper la chanterelle aux abords de la rupture. Enfin, il plaqua un accord pour vérifier que tout était en ordre, enfila sa veste puis sortit de la petite chambre pour rejoindre la rue. C’était le soir et la lumière, adoucie par le sable qui flottait dans l’air, jetait sur les parois de pisé du quartier des tons chauds. Une odeur de bergamote descendait du ciel et, çà et là, des femmes finissaient par se confondre dans les ombres encore tranchantes. Rahim venait d’avoir 60 ans, il était conducteur de taxi quelques mois auparavant, et puis il y avait eu l’accident dans lequel il avait perdu son épouse ainsi que trois amis qui se trouvaient derrière, une hécatombe aussi soudaine qu’idiote… Le véhicule qui l’avait embouti était conduit par un jeune homme qui conduisait trop vite et qui n’était pas encore au fait des règles de conduite de la ville. Tué sur le coup également. Les gens du quartier l’avaient pris sous leur aile et l’invitaient régulièrement quand l’occasion se présentait, non parce qu’il était un grand musicien, mais simplement par compassion et aussi pour honorer le souvenir d’Azadeh, son épouse. On en profitait alors pour lui demander si tout allait bien chez lui, on lui proposait de nettoyer son linge. Azar, la femme qui habitait le rez-de-chaussée juste à côté, lui réservait aussi régulièrement une portion ou deux de boulettes de viande d’agneau accompagnées de riz. En tant que croyant, Rahim savait qu’il ne servait à rien de se rebeller contre la fatalité, et, s’il avait réussi à maîtriser peu ou prou la colère qu’il avait éprouvée contre le mauvais sort, rien n’empêchait la tristesse. Peu à peu, il se résignait et même sa guitare qui, autrefois, lui apportait la joie sonnait faux, car le cœur n’y était plus vraiment. Depuis la disparition de sa femme, tout allait à vau-l’eau, y compris son goût pour la musique. Quand il arriva à la maison des Beruzi, ce fut Anahita qui l’accueillit avec un bon sourire. -- Ah, comme tu es belle, alors dis-moi, c’est bien ton anniversaire, quel âge as-tu aujourd’hui ? Je ne me souviens plus très bien, dix ? onze ans ? -- Douze ans, Rahim, douze ans ! Et elle le débarrassa de sa veste et l’invita à entrer dans le grand salon où déjà un grand nombre d’invités se tenait. Quand il lui fut proposé de prendre sa guitare, Rahim pinça à nouveau les cordes pour vérifier l’accordage de son instrument. Il n’eut pas à retoucher les mécaniques cette fois. Heureux soudain parce qu’il imaginait Azadeh à ses côtés, il ferma les yeux et commença à jouer. reprise nov.2025 Comme il faut de la patience avant d’émettre un son juste », se disait le vieux Rahim en tirant doucement sur les mécaniques rouillées de sa guitare. Dans la cage accrochée à la fenêtre, le pinson s’agita lorsqu’il fit grimper la chanterelle jusqu’aux abords de la rupture ; il plaqua un accord pour vérifier que tout tenait encore, enfila sa veste et sortit de la petite chambre pour rejoindre la rue. C’était le soir et la lumière, adoucie par le sable qui flottait dans l’air, jetait sur les parois de pisé du quartier des tons chauds ; une odeur de bergamote descendait du ciel et, çà et là, des silhouettes de femmes se confondaient déjà avec les ombres nettes. Rahim venait d’avoir soixante ans. Quelques mois plus tôt, il conduisait encore son taxi ; puis il y avait eu l’accident, la voiture venue trop vite, le choc, l’absurdité d’une hécatombe : son épouse à l’avant, trois amis à l’arrière, tous tués sur le coup, tout comme le jeune conducteur qui ne connaissait pas encore les règles de cette ville. Depuis, les voisins l’avaient pris sous leur aile. On l’invitait lorsqu’une fête se présentait, non parce qu’il était un grand musicien, mais pour qu’il ne reste pas seul et pour qu’Azadeh continue d’avoir sa place à la table, à travers lui. On lui demandait des nouvelles, on lui proposait de s’occuper de son linge ; Azar, au rez-de-chaussée, mettait de côté pour lui une portion de boulettes d’agneau et de riz. Rahim, croyant, savait qu’il ne servait à rien de se dresser contre ce qui était arrivé ; la colère avait fini par s’user, mais la tristesse, elle, tenait bon, et même sa guitare, autrefois source de joie, lui semblait sonner faux, le cœur n’y passant plus. Quand il arriva chez les Beruzi, ce fut Anahita qui lui ouvrit, un sourire large aux lèvres. « Ah, comme tu es belle… C’est bien ton anniversaire ? Quel âge as-tu aujourd’hui ? Je ne me souviens plus très bien, dix ? onze ans ? » — « Douze ans, Rahim, douze ans ! » dit-elle en riant, en le débarrassant de sa veste avant de l’entraîner vers le salon où les invités s’étaient déjà regroupés. Quand on lui demanda de prendre sa guitare, Rahim la posa sur ses genoux, pinça une à une les cordes : l’accord tenait, il n’eut pas à retoucher les mécaniques cette fois. Il resta un instant immobile, la main posée près de la rosace, puis ferma les yeux en imaginant Azadeh assise là, quelque part parmi ces chaises, et, ainsi, avec elle à sa place invisible, il commença à jouer. résumé ce narrateur est quelqu’un qui croit à la force des gestes simples pour dire la douleur et le soutien. Il regarde le monde avec une attention lente, refusant les effets spectaculaires au profit de détails concrets qui portent, en sourdine, l’émotion. Il ne moralise pas la fatalité mais montre comment une existence s’y adapte tant bien que mal, aidée par une communauté fragile. Il confie à la musique le rôle de lieu où les morts continuent de tenir leur place, et c’est dans cette modestie-là que quelque chose en lui reste obstinément vivant.|couper{180}