Jamais je n’aurais imaginé, avant d’arriver sur les réseaux sociaux, le nombre d’objets, de concepts, de savoirs qui me faisaient défaut. La fréquentation des fils d’actualité désormais me le fait éprouver quotidiennement et de façon aussi inquiétante que suspecte. Quand je revois passer cette publicité pour un trépied photo extraordinairement bien mis en scène, évidemment que je souffre cruellement du manque de ne pas avoir en ma possession cet objet. Cela ne dure que quelques secondes et, heureusement, cela me donne l’impression de résister aisément à l’envie de cliquer. Mais plusieurs fois par jour, et ce de façon outrancière parfois, cela m’interroge vraiment sur les façons dont je m’entube tout seul. Car ce n’est pas un hasard de revoir maintes fois cette pub bien sûr, il suffit que je m’arrête sur elle, que je regarde par exemple la vidéo jusqu’au bout pour que l’algorithme le capte et devine mes désirs inavouables. Surtout ceux que je ne souhaiterais pas m’avouer tout seul, et c’est pourquoi il m’aide. Ainsi, nous rentrons dans les supermarchés pour acheter quelques provisions et parvenons à la caisse avec un chariot plein sans même s’en rendre compte. Ne pas céder requiert un alignement particulier avec l’ennui et le besoin. Disons, pour résumer, avec la notion de vide et de plein. Trop de vide et nous n’avons hâte que de le combler, mais ça fonctionne avec le trop-plein aussi. Trop-plein d’efforts pour économiser pendant des jours, des mois, et soudain craquer bêtement pour un achat débile, par exemple : qui ne l’a pas fait ? S’il existe désormais une foultitude de stratégies sur le Net pour apprendre à créer l’envie et le besoin, on n’en trouve guère qui permettraient de fabriquer l’antidote à cette épidémie créée par nos envies superficielles alliées à la mathématique. La seule chose qui nous permettrait de nous extirper du cirque serait de lâcher la souris et de galoper vers la forêt. Un retour aux arbres comme une urgence pour se dépolluer l’âme, le cœur et l’esprit, et puis, perché comme un oiseau sur une branche, siffler doucement en se demandant quels sont nos vrais besoins…

reprise nov.2025 :

Jamais je n’aurais imaginé, avant d’arriver sur les réseaux sociaux, à quel point on pouvait me faire sentir en défaut. Des objets, des concepts, des savoirs : chaque jour, le fil me rappelle ce qui me manque, ou ce que je suis censé manquer. Depuis quelque temps, c’est une pub pour un trépied photo qui revient sans cesse. On y voit un type poser son appareil en deux gestes, régler des axes invisibles, produire des images parfaites dans des lumières irréelles. Chaque fois que la vidéo démarre, j’ai une seconde de piqûre : évidemment que je souffre de ne pas posséder ce trépied-là. Une seconde suffit. Je me vois déjà plus stable, plus pro, mieux cadré. Puis je referme, fier de ne pas cliquer, comme si le simple fait de fermer la fenêtre faisait de moi un esprit libre.

Je sais très bien que si cette pub revient, ce n’est pas par erreur. Il a suffi que je la regarde une fois jusqu’au bout pour que l’algorithme enregistre quelque chose : mon arrêt, ma curiosité, ce micro-frisson devant un objet qui promet de combler une faille. À partir de là, il m’aide. Il me remet le nez dedans, plusieurs fois par jour, comme pour me dire : « Tu es sûr de ne pas en avoir besoin ? » Il fait avec moi ce que les supermarchés font depuis longtemps : je rentre pour du pain, je sors avec un caddie.

Tenir, ne pas acheter, ne pas cliquer : ce n’est pas seulement une question de volonté, c’est une histoire de vide et de plein. Quand la journée a été creuse, qu’aucune toile n’a avancé, qu’aucun texte n’a pris, il suffit d’un gadget bien filmé pour donner l’illusion de remplir quelque chose. À l’inverse, quand j’ai passé des semaines à économiser, à faire attention, à dire non, le « oui » bête à un achat débile n’est pas loin. Qui n’a pas lâché tout un capital de prudence sur un objet dont il se foutait trois jours plus tard ?

Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement la « foultitude de stratégies » en ligne pour créer l’envie, c’est le peu de choses qu’on m’a apprises pour reconnaître la mienne quand elle se déclenche. On trouve des tutos pour vendre, pour cibler, pour optimiser les conversions ; beaucoup moins pour se regarder en face quand on est du côté de l’acheteur, la main sur la souris, le cerveau en manque de récompense.

Parfois, j’ai envie de tout fermer et d’aller marcher dans les bois, sans écran ni réseau, juste pour laisser se déposer le bourdonnement des offres. Pas pour jouer les ermites, simplement pour vérifier ce qui reste quand aucune pub ne vient me souffler ce qui me fait défaut. Assis sur un tronc, je finirais peut-être par me demander d’un peu plus près quels sont mes vrais besoins, au lieu de laisser un trépied, aussi bien filmé soit-il, me les dicter à ma place.

résumé : Ça montre un homme qui se sait hautement manipulable par les dispositifs de désir, et qui le voit assez clairement pour en parler, mais qui reste encore dans une posture de commentateur moral. Il se décrit volontiers comme quelqu’un qui « s’entube tout seul », qui comprend le fonctionnement des algorithmes, qui se moque des supermarchés et du « cirque », mais il préfère théoriser le vide et le plein, rêver de forêt et d’arbres, plutôt que dire : « je suis une bonne cible, j’ai honte de ma vulnérabilité, et je cherche des gestes concrets pour ne pas me laisser prendre ». En 2019, il est déjà lucide sur le piège, mais il répond encore par des images consolantes et des généralités, plus que par une confrontation directe avec sa propre dépendance.