Ce qui est possible et impossible n’est souvent qu’une question d’oreille. Il suffit d’être, par fatalité ou volonté, un peu dur de la feuille et l’impossible alors s’évanouit comme par magie. Si on te martèle que quelque chose est impossible, et que tu y crois, alors cette chose sera vraie pour toi. Mais si tu l’ignores, aucune frontière n’existe entre possible et impossible. Impossible de dépasser 4 min et des poussières pour ces coureurs à pied, et puis il y en a eu un qui ne le savait pas et qui a couru la distance en 3 min 59. Et le plus intéressant, c’est que désormais bien d’autres courent autour de 3 min 50 la même distance… Toutes les révolutions commencent par un coup de canif sur la peau dure de l’impossible. Cela paraît ridicule, bien sûr, et puis soudain cela devient dangereux, pour finir en évidence.
reprise nov.2025
Ce qu’on appelle possible ou impossible dépend souvent de ce qu’on accepte d’entendre. Si tu tends l’oreille à chaque « jamais », « tu n’y arriveras pas », « à ton âge c’est fichu », la frontière se dessine très vite et elle devient solide. Si, par fatigue ou par entêtement, tu es un peu dur de la feuille, cette frontière bouge. Pendant des années, on a répété aux coureurs qu’il était physiquement impossible de descendre sous les 4 minutes sur le mile. On en faisait presque une loi naturelle. Il a suffi qu’un type, quelque part, n’écoute pas trop bien – ou pas au bon moment – pour courir en 3 min 59. Après lui, d’autres ont suivi, comme si la barrière n’avait jamais existé. Ce miracle n’en était pas un : c’était juste une phrase qui perdait son pouvoir. Dans l’atelier, je retrouve ce mécanisme à une autre échelle. J’ai stocké en vrac toutes les injonctions qu’on m’a servies : impossible de vivre de la peinture, impossible de s’y mettre vraiment passé tel âge, impossible de rattraper le temps perdu. Certaines continuent de résonner, surtout les jours de doute. D’autres se sont usées à force de tourner en boucle. Je ne dis pas que tout est possible, ce serait une autre bêtise, simplement inversée. Il y a le corps qui fatigue, l’argent qui manque, les murs qui ne poussent pas tout seuls. Mais je vois mieux désormais ce qui relève des limites réelles et ce qui n’est qu’un bruit de fond. Les petites révolutions commencent souvent là : au moment où une phrase qui paraissait absolue cesse d’impressionner. Ce n’est pas héroïque, ça ne fait pas l’Histoire avec un grand H ; c’est juste quelqu’un qui, un jour, décide de peindre, de courir, de changer malgré tout, parce qu’il a laissé tomber, ne serait-ce qu’un instant, la voix qui lui assurait que c’était impossible.
résumé Ça montre un homme qui se débat entre deux forces : d’un côté, toutes les phrases d’impossibilité qu’il a accumulées (sociales, économiques, existentielles) ; de l’autre, un besoin vital de croire qu’elles ne sont pas des lois, juste des bruits. Il se sert d’exemples extérieurs (le record sportif, la « révolution ») pour se persuader qu’il peut, lui aussi, perforer quelques limites. En 2019, il n’est pas naïf : il sait qu’il y a des contraintes dures. Mais il a encore besoin de cette petite mythologie du « possible malgré tout » pour continuer à peindre et à se tenir debout.