13 août 2019

Comme le ciel, un coup bleu, gris, mauve ou rouge, les temps sont en train de changer et ça ne sert à rien de ruminer ou de s’en plaindre. Des usines à peindre sont déjà en place en Chine, des tableaux à la chaîne, et certaines galeries de ma connaissance en profitent déjà largement pour acheter par lot des artistes purement imaginaires puisque, comme sur les plateformes de sondages ou de VPC, tout le monde s’appelle Louise, Sylvie ou Chloé suivant les tranches d’âge ciblées. Qu’un artiste puisse émaner d’un travail collectif, finalement ce n’est pas différent d’un modèle de voiture, d’ailleurs il existe, par dérision sans doute, la « Picasso » avec ou sans option, comme vous voudrez. C’est, d’une certaine façon, le contre-pied total à ce parfum d’élitisme qu’une société moribonde tente de conserver en réinjectant sans relâche dans ses musées des expositions temporaires sur des peintres archi-connus tandis que la grande majorité de ses artistes « comptant pour rien » tire le diable par la queue. La banalisation de l’art, c’est la banalisation de la culture, comme la banalisation de la bouffe, de la baise. Mac Do et Youporn laminent les jeunes cerveaux et les jeunes estomacs aussi sûrement qu’une arme de destruction massive. Ceux qui monteront dans l’arche, seuls seront sauvés, oui, mais quelle arche ? Les arches de Noé aussi sont montées en série.

reprise nov. 2025

Les temps changent, comme le ciel qui passe du bleu au gris, du mauve au rouge, et ça ne sert pas à grand-chose de s’en étonner. Dans certains ateliers d’Asie, on peint déjà des paysages et des bouquets à la chaîne, par dizaines, toujours aux mêmes formats, pour des clients européens. J’ai vu des catalogues : on y choisit un « artiste » comme on choisit une police de caractère. Louise pour les marines, Sylvie pour les fleurs, Chloé pour les scènes de café. Derrière ces prénoms, personne à rencontrer, juste un collectif anonyme et un stock. Qu’un tableau sorte d’un travail collectif n’a rien de scandaleux en soi ; c’est la logique de la chose qui m’arrête. On ne parle plus d’un regard, mais d’un modèle de série, à la manière des voitures. On a eu la Picasso, avec ou sans options ; pourquoi pas un mur entier de « Louise » en version mat ou brillant, selon le budget. Pendant ce temps, dans les villes où j’accroche de temps en temps une toile, les musées continuent de programmer à la chaîne des expositions sur les mêmes noms, toujours plus gros, toujours plus chers. On fait défiler les cadavres prestigieux pendant que la majorité des vivants rame dans son coin. Je ne dis pas ça pour pleurnicher sur le sort des artistes « qui ne comptent pas ». Je constate juste que l’art est en train de glisser du côté de la marchandise banale, au même titre que la bouffe standardisée ou le sexe sous perfusion d’écran. On peut bien accuser McDo ou Youporn de ravager les goûts et les corps, ce serait trop simple : ils ne font que pousser au bout une logique qu’on retrouve aussi dans les rayons d’« art décoratif ». Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas que certaines toiles soient fabriquées en série, c’est la petite voix qui me demande quelle place j’occupe, moi, là-dedans. Je ne suis pas au-dessus. J’ai besoin, comme tout le monde, que mes tableaux se vendent, qu’on accroche mon nom sur une affiche, même modeste. Et je vois bien à quel point il serait tentant d’accepter un jour un « contrat par lot », de simplifier ma peinture pour la rendre plus reproductible. On parle souvent de l’arche qui sauverait quelques élus de ce déluge de produits : un musée, une galerie sérieuse, une collection. Mais quelle arche, exactement ? Les arches de Noé d’aujourd’hui sortent elles aussi d’usine. Il ne s’agit plus de choisir entre être sauvé ou englouti ; seulement de décider si l’on préfère finir dans la cale d’un cargo d’images ou accepter de rester sur le rivage, à peindre sans garantie d’embarquement.

résumé Ça montre un homme qui voit clairement l’industrialisation de l’art, sa transformation en produit de série, et qui en éprouve une colère mêlée d’inquiétude. Il sent que la figure de l’artiste singulier se dissout dans des logiques de marque et de gamme, et il sait qu’il fait partie du même marché, même s’il reste à la marge. Il critique la banalisation de tout – art, nourriture, sexe – mais ce n’est pas seulement un discours de vieux grincheux : c’est la peur très concrète de devenir lui-même interchangeable, de finir « par lot ». En 2019, il oscille entre la tentation de se poser en prophète lucide de la décadence et la conscience que sa propre survie matérielle dépend de ce système qu’il méprise. Cette contradiction, il la regarde, mais il ne sait pas encore quoi en faire.

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Carnets | août

31 août 2019

L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}

palimpsestes

Carnets | août

29 août 2019

Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}

Carnets | août

28 août 2019

Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}

palimpsestes