Comme le ciel, un coup bleu, gris, mauve ou rouge, les temps sont en train de changer et ça ne sert à rien de ruminer ou de s’en plaindre. Des usines à peindre sont déjà en place en Chine, des tableaux à la chaîne, et certaines galeries de ma connaissance en profitent déjà largement pour acheter par lot des artistes purement imaginaires puisque, comme sur les plateformes de sondages ou de VPC, tout le monde s’appelle Louise, Sylvie ou Chloé suivant les tranches d’âge ciblées. Qu’un artiste puisse émaner d’un travail collectif, finalement ce n’est pas différent d’un modèle de voiture, d’ailleurs il existe, par dérision sans doute, la « Picasso » avec ou sans option, comme vous voudrez. C’est, d’une certaine façon, le contre-pied total à ce parfum d’élitisme qu’une société moribonde tente de conserver en réinjectant sans relâche dans ses musées des expositions temporaires sur des peintres archi-connus tandis que la grande majorité de ses artistes « comptant pour rien » tire le diable par la queue. La banalisation de l’art, c’est la banalisation de la culture, comme la banalisation de la bouffe, de la baise. Mac Do et Youporn laminent les jeunes cerveaux et les jeunes estomacs aussi sûrement qu’une arme de destruction massive. Ceux qui monteront dans l’arche, seuls seront sauvés, oui, mais quelle arche ? Les arches de Noé aussi sont montées en série.
reprise nov. 2025
Les temps changent, comme le ciel qui passe du bleu au gris, du mauve au rouge, et ça ne sert pas à grand-chose de s’en étonner. Dans certains ateliers d’Asie, on peint déjà des paysages et des bouquets à la chaîne, par dizaines, toujours aux mêmes formats, pour des clients européens. J’ai vu des catalogues : on y choisit un « artiste » comme on choisit une police de caractère. Louise pour les marines, Sylvie pour les fleurs, Chloé pour les scènes de café. Derrière ces prénoms, personne à rencontrer, juste un collectif anonyme et un stock. Qu’un tableau sorte d’un travail collectif n’a rien de scandaleux en soi ; c’est la logique de la chose qui m’arrête. On ne parle plus d’un regard, mais d’un modèle de série, à la manière des voitures. On a eu la Picasso, avec ou sans options ; pourquoi pas un mur entier de « Louise » en version mat ou brillant, selon le budget. Pendant ce temps, dans les villes où j’accroche de temps en temps une toile, les musées continuent de programmer à la chaîne des expositions sur les mêmes noms, toujours plus gros, toujours plus chers. On fait défiler les cadavres prestigieux pendant que la majorité des vivants rame dans son coin. Je ne dis pas ça pour pleurnicher sur le sort des artistes « qui ne comptent pas ». Je constate juste que l’art est en train de glisser du côté de la marchandise banale, au même titre que la bouffe standardisée ou le sexe sous perfusion d’écran. On peut bien accuser McDo ou Youporn de ravager les goûts et les corps, ce serait trop simple : ils ne font que pousser au bout une logique qu’on retrouve aussi dans les rayons d’« art décoratif ». Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas que certaines toiles soient fabriquées en série, c’est la petite voix qui me demande quelle place j’occupe, moi, là-dedans. Je ne suis pas au-dessus. J’ai besoin, comme tout le monde, que mes tableaux se vendent, qu’on accroche mon nom sur une affiche, même modeste. Et je vois bien à quel point il serait tentant d’accepter un jour un « contrat par lot », de simplifier ma peinture pour la rendre plus reproductible. On parle souvent de l’arche qui sauverait quelques élus de ce déluge de produits : un musée, une galerie sérieuse, une collection. Mais quelle arche, exactement ? Les arches de Noé d’aujourd’hui sortent elles aussi d’usine. Il ne s’agit plus de choisir entre être sauvé ou englouti ; seulement de décider si l’on préfère finir dans la cale d’un cargo d’images ou accepter de rester sur le rivage, à peindre sans garantie d’embarquement.
résumé Ça montre un homme qui voit clairement l’industrialisation de l’art, sa transformation en produit de série, et qui en éprouve une colère mêlée d’inquiétude. Il sent que la figure de l’artiste singulier se dissout dans des logiques de marque et de gamme, et il sait qu’il fait partie du même marché, même s’il reste à la marge. Il critique la banalisation de tout – art, nourriture, sexe – mais ce n’est pas seulement un discours de vieux grincheux : c’est la peur très concrète de devenir lui-même interchangeable, de finir « par lot ». En 2019, il oscille entre la tentation de se poser en prophète lucide de la décadence et la conscience que sa propre survie matérielle dépend de ce système qu’il méprise. Cette contradiction, il la regarde, mais il ne sait pas encore quoi en faire.