Rien n’est plus frelaté que l’héroïsme et c’est bien normal pour qu’on ne baisse pas les bras et que les usines tournent. Se projeter sur un coureur cycliste, un footballeur, un homme d’État, un artiste célèbre crée du rêve dans les jeunes cervelles et aide à se lever le matin. Pourtant, à bien y réfléchir, les héros sont bien ailleurs. J’en croise tous les jours depuis mes plus jeunes années, à commencer par mon père qui me forçait à cirer ses chaussures chaque soir afin de participer, d’une certaine façon, à son épopée. Je rechignais alors, en prenant cela comme une servitude, comme tant d’autres tâches que la vie familiale nous entraîne à assumer. Encore que je ne sois pas sûr que, dans un contexte paisible et aimant, ces tâches ne fussent moins lourdes à réaliser. Une idée fausse de la justice ou de l’injustice entrave largement la sensation héroïque pour la transmuter en esclavage. Il aurait suffi peut-être d’une main chaude sur ma tête, d’un simple « merci, mon fils » pour que je me sente mieux. Et même cela faisait partie du grand jeu de l’oie, bien sûr, ce manque. Et quel courage, finalement, faut-il à un père pour provoquer cela plus ou moins consciemment… ? Dans certaines théories sur la réincarnation, il est dit que l’on choisit sa vie à venir et donc ses parents. Je n’aurais pas pu faire un meilleur choix quand je dénoue tous les nœuds pour trouver le fil ténu des actes et de leurs conséquences sur le grand aujourd’hui. L’héroïsme, vu désormais au travers du prisme de la gratitude, n’est pas seulement dans les films, dans les musées, sur les stades, sur les champs de bataille, il est bien plus fréquent que cela, parfois même je jurerais qu’il se tient partout.
reprise nov.2025
Rien n’est plus frelaté que l’héroïsme tel qu’on nous le sert : des corps lancés sur un vélo, un ballon, un pupitre, un podium, pour nous donner envie de nous lever le matin et de retourner à l’usine. On nous propose des coureurs, des footballeurs, des hommes d’État, des artistes en vitrine ; il faut bien que quelqu’un porte pour nous le rêve d’une vie plus haute. Longtemps, j’ai cru que c’était là que ça se jouait. Puis les héros ont changé de place. Le premier que j’ai connu, en réalité, n’avait pas de stade ni de caméra. C’était mon père, debout dans l’entrée, ses chaussures posées devant moi. Chaque soir, il me demandait de les cirer. Je traînais les pieds, je prenais la boîte à cirage, le chiffon, la brosse. Je frottais en silence en me sentant plus domestique que fils. Je ne comprenais pas bien à quelle « épopée » je participais en l’aidant à remettre ses chaussures en état pour le lendemain. Je voyais surtout la corvée, le geste répétitif, le manque. Un merci aurait suffi, peut-être une main posée sur ma tête. Quelque chose qui dise : tu n’es pas seulement celui qui fait briller mes souliers, tu es avec moi dans cette histoire. À la place, il y avait le mutisme, la fatigue, parfois la brusquerie. Avec le temps, j’ai appelé cela injustice. J’ai dressé ce mot comme un mur entre lui et moi. Plus tard, j’ai essayé de regarder la même scène autrement. Non pas pour l’excuser à bon compte, mais pour mesurer ce que ça lui demandait, à lui, de tenir sa trajectoire avec ses propres peurs, sa propre honte, son propre manque de mots. Il a fallu que je dénoue un à un les fils – ce qu’il vivait au travail, ce qu’il ne disait pas, ce qu’il reportait sur ses chaussures – pour comprendre que mon ressentiment ne voyait qu’une partie du tableau. Je ne sais pas si nous choisissons nos parents avant de naître, comme le prétendent certains. Je sais seulement qu’en regardant en arrière, je vois mieux ce que cette relation m’a appris sur la force, la dureté, la sécheresse, et sur le besoin de gratitude qui pousse dessous. Héroïsme, pour moi, ne rime plus avec décor de film, champs de bataille ou musée. Je le vois plutôt dans ces gestes modestes qui se répètent sans applaudissements : un père qui rentre, un enfant qui cire, deux êtres qui ratent le merci mais continuent malgré tout. Ce n’est pas une belle histoire, pas une leçon, juste une scène obstinée qui revient et que je m’efforce de regarder sans tout à fait la juger ni la sacraliser.
résumé un homme qui cherche à sortir de la fascination pour les héros de spectacle en retournant vers l’ordinaire familial, là où s’est joué pour lui quelque chose de décisif. Il commence à relire son enfance non plus seulement en termes de dette et d’injustice, mais aussi en essayant de voir ce que son père portait, ce qu’il ne pouvait pas donner. Il expérimente la gratitude comme manière de ne pas rester bloqué dans le rôle du fils lésé, sans pour autant effacer la blessure. L’homme de 2019 est donc à un moment de bascule : encore très marqué par le manque (le « merci » absent, la main non posée), mais assez lucide pour comprendre que son propre héroïsme, s’il en existe un, consiste peut-être à tenir cette complexité-là sans la réduire ni à un procès, ni à une fable consolante.