15 août 2019

Rien n’est plus frelaté que l’héroïsme et c’est bien normal pour qu’on ne baisse pas les bras et que les usines tournent. Se projeter sur un coureur cycliste, un footballeur, un homme d’État, un artiste célèbre crée du rêve dans les jeunes cervelles et aide à se lever le matin. Pourtant, à bien y réfléchir, les héros sont bien ailleurs. J’en croise tous les jours depuis mes plus jeunes années, à commencer par mon père qui me forçait à cirer ses chaussures chaque soir afin de participer, d’une certaine façon, à son épopée. Je rechignais alors, en prenant cela comme une servitude, comme tant d’autres tâches que la vie familiale nous entraîne à assumer. Encore que je ne sois pas sûr que, dans un contexte paisible et aimant, ces tâches ne fussent moins lourdes à réaliser. Une idée fausse de la justice ou de l’injustice entrave largement la sensation héroïque pour la transmuter en esclavage. Il aurait suffi peut-être d’une main chaude sur ma tête, d’un simple « merci, mon fils » pour que je me sente mieux. Et même cela faisait partie du grand jeu de l’oie, bien sûr, ce manque. Et quel courage, finalement, faut-il à un père pour provoquer cela plus ou moins consciemment… ? Dans certaines théories sur la réincarnation, il est dit que l’on choisit sa vie à venir et donc ses parents. Je n’aurais pas pu faire un meilleur choix quand je dénoue tous les nœuds pour trouver le fil ténu des actes et de leurs conséquences sur le grand aujourd’hui. L’héroïsme, vu désormais au travers du prisme de la gratitude, n’est pas seulement dans les films, dans les musées, sur les stades, sur les champs de bataille, il est bien plus fréquent que cela, parfois même je jurerais qu’il se tient partout.

reprise nov.2025 Rien n’est plus frelaté que l’héroïsme tel qu’on nous le sert : des corps lancés sur un vélo, un ballon, un pupitre, un podium, pour nous donner envie de nous lever le matin et de retourner à l’usine. On nous propose des coureurs, des footballeurs, des hommes d’État, des artistes en vitrine ; il faut bien que quelqu’un porte pour nous le rêve d’une vie plus haute. Longtemps, j’ai cru que c’était là que ça se jouait. Puis les héros ont changé de place. Le premier que j’ai connu, en réalité, n’avait pas de stade ni de caméra. C’était mon père, debout dans l’entrée, ses chaussures posées devant moi. Chaque soir, il me demandait de les cirer. Je traînais les pieds, je prenais la boîte à cirage, le chiffon, la brosse. Je frottais en silence en me sentant plus domestique que fils. Je ne comprenais pas bien à quelle « épopée » je participais en l’aidant à remettre ses chaussures en état pour le lendemain. Je voyais surtout la corvée, le geste répétitif, le manque. Un merci aurait suffi, peut-être une main posée sur ma tête. Quelque chose qui dise : tu n’es pas seulement celui qui fait briller mes souliers, tu es avec moi dans cette histoire. À la place, il y avait le mutisme, la fatigue, parfois la brusquerie. Avec le temps, j’ai appelé cela injustice. J’ai dressé ce mot comme un mur entre lui et moi. Plus tard, j’ai essayé de regarder la même scène autrement. Non pas pour l’excuser à bon compte, mais pour mesurer ce que ça lui demandait, à lui, de tenir sa trajectoire avec ses propres peurs, sa propre honte, son propre manque de mots. Il a fallu que je dénoue un à un les fils – ce qu’il vivait au travail, ce qu’il ne disait pas, ce qu’il reportait sur ses chaussures – pour comprendre que mon ressentiment ne voyait qu’une partie du tableau. Je ne sais pas si nous choisissons nos parents avant de naître, comme le prétendent certains. Je sais seulement qu’en regardant en arrière, je vois mieux ce que cette relation m’a appris sur la force, la dureté, la sécheresse, et sur le besoin de gratitude qui pousse dessous. Héroïsme, pour moi, ne rime plus avec décor de film, champs de bataille ou musée. Je le vois plutôt dans ces gestes modestes qui se répètent sans applaudissements : un père qui rentre, un enfant qui cire, deux êtres qui ratent le merci mais continuent malgré tout. Ce n’est pas une belle histoire, pas une leçon, juste une scène obstinée qui revient et que je m’efforce de regarder sans tout à fait la juger ni la sacraliser.

résumé un homme qui cherche à sortir de la fascination pour les héros de spectacle en retournant vers l’ordinaire familial, là où s’est joué pour lui quelque chose de décisif. Il commence à relire son enfance non plus seulement en termes de dette et d’injustice, mais aussi en essayant de voir ce que son père portait, ce qu’il ne pouvait pas donner. Il expérimente la gratitude comme manière de ne pas rester bloqué dans le rôle du fils lésé, sans pour autant effacer la blessure. L’homme de 2019 est donc à un moment de bascule : encore très marqué par le manque (le « merci » absent, la main non posée), mais assez lucide pour comprendre que son propre héroïsme, s’il en existe un, consiste peut-être à tenir cette complexité-là sans la réduire ni à un procès, ni à une fable consolante.

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Carnets | août

31 août 2019

L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}

palimpsestes

Carnets | août

29 août 2019

Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}

Carnets | août

28 août 2019

Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}

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