22 août 2019
Remettre au goût du jour la célébration, c’est retrouver un remède de grand-mère évincé par l’industrie pharmaceutique profiteuse. On ne célèbre plus guère qu’à de trop rares occasions, on célèbre un événement rare comme des fiançailles, un mariage, une disparition, et ce de façon collective en général. La célébration personnelle, c’est bien autre chose qu’un selfie devant les bougies d’un gâteau, c’est bien autre chose qu’une image tout simplement. Se célébrer soi-même ou célébrer une ou un inconnu secrètement, voilà une piste intéressante pour l’érection de la gratitude et pourquoi pas la santé publique. Célébrer, c’est extirper du banal l’extraordinaire, c’est traverser ce qu’on nomme le quotidien comme un champ de bataille et je t’assure qu’en célébrant à tire-larigot on peut sauver bien des vies des obus de la résignation comme de l’« attération ». Célébrer, c’est choisir d’allumer ses journées et ses nuits aux plus humbles rayons des mille et un soleils.
reprise nov.2025
On a fini par réserver le mot “célébrer” aux grandes messes : mariage, enterrement, remise de médaille. Entre deux, on avale les jours sans rien marquer, comme si le quotidien ne méritait pas qu’on s’y attarde. Longtemps, je n’ai rien vu d’autre. Puis j’ai découvert qu’il existait une autre façon de célébrer, sans annonces, sans photos, sans témoins : des petites cérémonies privées, pour soi ou pour un inconnu, qui ne changent rien au monde mais modifient légèrement la façon de s’y tenir. C’est peut-être la seule “hygiène mentale” que j’aie trouvée.
Se célébrer soi-même, ce n’est pas se prendre en selfie devant un gâteau ; c’est, par exemple, décider qu’un matin banal vaut qu’on le souligne. Tu te fais un café, tu t’assois cinq minutes de plus que d’habitude, tu regardes par la fenêtre et tu te dis : “J’ai traversé ça, ça et ça, et je suis encore là.” Personne ne l’entend, personne n’applaudit, mais tu viens de t’accorder une petite minute de reconnaissance. C’est dérisoire et, certains jours, ça suffit pour que la journée ne commence pas déjà perdue.
Célébrer un inconnu, c’est encore plus discret. Tu vois un type qui porte un sac trop lourd, une femme qui tient bon dans une file d’attente avec un gamin qui pleure, un vieux qui plie son journal avec soin sur un banc. Tu ne vas pas les féliciter, tu ne vas pas les prendre en photo, tu ne vas pas “liker”. Tu te contentes de les remarquer et, intérieurement, tu leur adresses un bravo muet. C’est ridiculement peu, mais c’est une façon de rappeler que l’effort ordinaire existe, qu’il n’est pas complètement noyé.
Dans les périodes où tout ressemble à une guerre larvée — informations, tensions, fatigue —, ces minuscules rites sont la seule chose qui m’ait évité de glisser tout à fait dans la résignation. Quand je décide que tel jour, tel geste, telle rencontre mérite une micro-célébration, je retire un caillou de la poche de la lassitude. Ça ne soigne aucune maladie, ça ne remplace aucun traitement, mais ça change légèrement le poids du sac.
Remettre la célébration au centre, pour moi, ce n’est pas rajouter des feux d’artifice à notre vie déjà saturée d’images ; c’est apprendre à reconnaître, sans bruit, ce qui tient encore debout. Une tasse posée avec soin, un tableau accroché dans un couloir vide, un repas partagé sans occasion particulière. À ce niveau-là, célébrer n’est plus un grand mot, c’est juste une manière obstinée de dire : je ne laisse pas tout passer pour rien.
résumé quelqu’un qui sent à quel point la résignation et le découragement menacent en continu, et qui cherche des antidotes modestes. Il ne croit plus vraiment aux grandes célébrations sociales comme remède ; il les voit rares, codées, insuffisantes. Il essaie donc de bricoler une forme de liturgie personnelle : micro-rituels de reconnaissance, gratitude silencieuse, attention portée aux gestes minuscules. On y lit à la fois un certain scepticisme (il ne se fait pas d’illusions sur la “santé publique” au sens fort) et une volonté de ne pas se laisser couler : si rien de grand ne peut être changé, il lui reste au moins la possibilité de célébrer ce qui, à ses yeux, mérite encore d’être salué. En résumé : c’est un homme fatigué des grands récits, qui mise sur des formes de célébration presque invisibles pour rester, malgré tout, du côté des vivants.
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Carnets | août
31 août 2019
L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}
Carnets | août
29 août 2019
Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}
Carnets | août
28 août 2019
Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}