février 2026
Carnets | février 2026
7 février 2026
French version It’s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don’t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they’re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear : deal with it. At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they’re checking to see if anyone’s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone’s got leftovers. Everybody. Stuff you don’t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide. Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn’t shock anyone anymore. It’s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it : this isn’t an accident. It’s not even a crime anymore. It’s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much. Because resistance, when it’s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn’t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it’s not normal. Then you say it’s not great. Then you say there’s nothing you can do. And once you’re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time. This isn’t really about a village. It’s about a whole country. Imagine a country where every morning there’s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving. You start seeing stuff you never should’ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn’t know. That they misunderstood. And on the other side ? Not much. A shrug. A comment. Then it’s on to something else. When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn’t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that’s happening, the testing keeps going. A little further each time. And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn’t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy. So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn’t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle.|couper{180}
Carnets | février 2026
7 février 2026
english version C’est drôle. On pourrait se dire qu’il existe encore des endroits où certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les décrire, ces endroits. Ils se décrivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. À peu près décents. Et puis, un jour, sans prévenir, un tas d’ordures apparaît. Pas sur le côté. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme ça. Déposé. Et on vous dit, sans même vous le dire : débrouillez-vous avec ça. Au début, évidemment, ça gueule. On s’indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait ça. On regarde surtout si quelqu’un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac à la main. Personne n’a envie d’être mêlé à ce tas-là. Personne n’a envie qu’on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu’on préfère ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d’héroïque. Rien d’exceptionnel. Juste ce qu’on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L’ordure ne choque plus vraiment. Elle est là. Elle fait partie du décor. On s’habitue à la voir. On commence même à ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n’est pas un accident. Ce n’est même plus un crime. C’est une exhibition. On montre l’ordure. On l’expose. Pour voir. Pour tester jusqu’où ça va tenir. Combien de temps on va râler. Combien de fois on va dire que là, vraiment, ça suffit. Parce qu’une résistance, quand on la met face à la même chose tous les jours, finit toujours par s’user. Elle ne s’effondre pas d’un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle démissionne. On commence par dire que ce n’est pas normal. Puis on dit que ce n’est pas idéal. Puis on dit qu’on n’y peut rien. Et à partir de là, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C’est l’habitude qui ouvre la porte à toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n’est pas une histoire de village, évidemment. Imaginer un village aujourd’hui, c’est imaginer un pays entier. Un pays où, chaque matin, on déverse sa petite pelletée. Une phrase de trop. Une image de trop. Une décision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si ça passe. Et comme ça passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu’on n’aurait jamais dû accepter. Des types protégés quoi qu’ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, très calmement, qu’ils ne savaient pas. Qu’ils n’avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe à autre chose. Quand ça grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On désigne. Peu importe qui. Peu importe où. L’essentiel, c’est que le regard se détourne du tas central. Pendant ce temps-là, on continue à tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c’est que le mouvement ne s’arrête pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c’est pratique. Ça use les gens. Ça empêche toute reprise. Ça permet de régner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d’ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans être roi. Sans même avoir peur d’être empoisonné. On encaisse. On s’adapte. On fait avec. On nous enc… malgré nous, et presque sans qu’on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n’était pas déjà fait depuis belle lurette, depuis le tout début, au berceau.|couper{180}
Carnets | février 2026
6 février 2026
J’ai bien l’impression que tout ça ne va pas s’améliorer. D’un autre côté, ça pourrait être pire. J’aurais quand même préféré une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plutôt que cette espèce d’agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la télé. Ce serait douloureux en plus d’être totalement débile. Par contre, j’ai vu passer quelques vidéos YouTube sur la commission d’enquête de F. T. Eh bien, le moins qu’on puisse dire — si tout cela est vrai bien sûr, si ce n’est pas encore une énième provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourcé comme on le dit aussi — c’est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J’adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n’ai rien d’une princesse, je tiens à le préciser. Ce que l’on pourrait penser aussi, pendant que j’y suis, c’est que le diable est de retour. On dit ça quand on a cru qu’il était parti, voire qu’il n’existait pas. Mais là, quand même, c’est difficile d’imaginer qu’il n’est pas tout à fait réel et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont véritablement violé des enfants, des nouveau-nés, et qu’ils les ont bouffés. Comment ne pas y croire. Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de côté, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n’était encore qu’un énorme mensonge pour tester notre réactivité ? Que ces gens puissent faire autant de choses dégueulasses et qu’on soit tellement anesthésiés qu’on ne réagisse même plus à leurs méfaits effroyables, pas plus qu’à une fin du monde, pas plus qu’à rien, finalement. Ce qui est le bon moment pour revenir à ma théorie : nous sommes morts depuis des milliers d’années, on attend juste de se retrouver face à cette évidence. Espérons qu’on n’en soit pas trop loin. La bonne nouvelle — c’est que s’il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le désastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p’têt ben que oui, p’têt bien que non, gauche droite, droite gauche… Vite, sus à Tzara, me dis-je donc tout haut en débouchant l’évier encore bouché ; il semble que ce soit la littérature adéquate. Là où nous sommes sommés d’expliquer, d’analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu’elle ne devienne oppressive. Dans un monde saturé de récits totalisants, ça fait du bien. En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser à Danielle Collobert, à l’œil qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l’œil qui regarde par le trou de la serrure.|couper{180}
Carnets | février 2026
5 février 2026
Le passé, le présent et le futur coexistent dans la structure de l'espace-temps. Nous n'avançons pas vers la mort ; nous contenons déjà, dans notre ligne d'univers, notre propre disparition. Je pensais à cela en commençant un nouvel article sur W. G. Sebald, à moins que les éléments de ma recherche sur son œuvre n'aient, simultanément, concouru à faire naître cette pensée. C'est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hantés par leur propre fin. Son narrateur marche dans le présent, mais il se perçoit comme un fantôme en sursis, un être déjà passé, observant un monde qui est lui-même une ruine future. La mélancolie n'est pas une humeur, c'est une position métaphysique : être conscient de sa propre nature de trace. De là à penser à moi, car au bout du compte tout revient à cela, le vertige que me procure cet amalgame m'obligea à me lever, à descendre à la cuisine et à boire un verre d'eau. En buvant mon verre d'eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois où j'ai bu un verre d'eau, ce fut plutôt un moment étrange, presque désagréable. Je suis celui qui boit l'éternel verre d'eau. Une sorte d'image archétypale du buveur d'eau. Une épiphanie de l'impersonnel. C'est souvent, de plus en plus, que je pense à cela, que je suis déjà mort depuis longtemps. Dans ce cas l'état dans lequel "je vis" est forcément un état anormal tellement il paraît normal. Peut-être que l'on se sera trompé lorsqu'on a inventé la flèche du temps. Ou pire on ne se sera pas trompé, on nous aura à dessein trompé sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant espérer je ne sais quel progrès ou quelle fin, alors que tout est déjà joué depuis des milliards d'années. Il se peut que tout ait été joué déjà dès la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est né puis est mort, et l'espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous rêvons nos vies entre les deux moments. Après avoir pensé à son narrateur, aux êtres, je me suis mis à penser les lieux dans son œuvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n'est pas un bâtiment dans le présent. C'est un nœud dans l'espace-temps où coexistent les voyageurs d'aujourd'hui, les déportés d'hier (c'est souvent une gare de déportation), l'architecte qui l'a conçue (et sa folie), sa future démolition ou son abandon. Sebald ne décrit pas un lieu, il le dissèque pour en révéler les couches de temps simultanées, comme un géologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon écran à remplir des pages de caractères. L'écriture comme machine à voyager dans le temps (sans bouger). Sa méthode de digression – passer d'un détail présent à un récit du XVIIIe siècle, puis à un souvenir personnel – n'est pas un procédé. C'est une simulation littéraire de cette relativité. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la même page, dans la même phrase longue, parce qu'ils pèsent le même poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une mélancolie éternelle. Je ne bénéficie pas d'une telle érudition mais je sens bien à quel point par exemple les années 60 se confondent avec celles des années 70 ou 80 et même 2026. Il y a même quelque chose de profondément apaisant, apaisant comme lorsqu'on se balade dans un cimetière en lisant ça et là les dates et les noms.|couper{180}
Carnets | février 2026
4 février 2026
THE ancient fable of two antagonistic spirits imprisoned in one body, equally powerful and having the complete mastery by turns — of one man, that is to say, inhabited by both a devil and an angel — seems to have been realized, if all we hear is true, in the character of the extraordinary man whose name we have written above. La légende ancienne de deux êtres d’une puissance similaire, exerçant tour à tour une domination totale sur un même corps — celui d’un être humain, habité à la fois par des forces contradictoires — semble s’être réalisée, si tout ce que nous avons entendu est vrai, dans le caractère de l’individu extraordinaire dont nous avons écrit le nom ci-dessus. En essayant d’adapter cette phrase, quelque chose me gêne. Le point de vue de Willis, datant de 1849, qualifie l’individu d’extraordinaire, alors que je serais tenté de qualifier plutôt le caractère de l’individu, et non l’individu lui-même. Ce qui donnerait : […] si tout ce que nous avons entendu est vrai, dans le caractère extraordinaire de la personne dont nous avons écrit le nom ci-dessus. En outre, le fait de substituer individu par personne me paraît plus juste dans ce contexte, puisqu’il est question d’ange et de démon dans le texte anglais original. La notion de persona — masque, rôle, instance morale traversée par des forces contradictoires — me semble ici plus pertinente. Ce qu’il faut en déduire chez Willis, c’est que l’exception qualifie l’individu dans son entier. On retrouve ici une conception romantique du grand homme, du génie, d’une singularité incarnée et presque essentielle. Pour moi qui traduis ces lignes en 2026, cette vision me paraît peu adaptée si je souhaite moderniser ce texte. L’individu, quel qu’il soit, ne me paraît jamais extraordinaire en soi. J’ai plutôt tendance — sans doute sous l’effet de l’air du temps — à penser que c’est le caractère, c’est-à-dire le lieu de conflits, de tensions et de forces agissantes, qui peut, ou non, devenir extraordinaire. Il s’agit donc d’un choix à opérer dans la traduction : rester fidèle au temps et aux mœurs d’une époque précise — 1849 — ou assumer une lecture située en 2026. Si j’opte pour cette seconde voie, je trahis sans doute l’auteur, mais je ne trahis pas l’idée. Dans le cadre d’une traduction située, pensée depuis 2026, la formulation suivante me paraît donc légitime : La légende ancienne de deux êtres d’une puissance similaire, exerçant tour à tour une domination totale sur un même corps — celui d’un être humain, habité à la fois par des forces contradictoires — semble s’être réalisée, si tout ce que nous avons entendu est vrai, dans le caractère extraordinaire de la personne dont nous avons écrit le nom ci-dessus. Our own impression of the nature of Edgar A. Poe differs in some important degree, however, from that which has been generally conveyed in the notices of his death. Let us, before telling what we personally know of him, copy a graphic and highly finished portraiture, from the pen of Dr. Rufus W. Griswold, which appeared in a recent number of the Tribune : — “EDGAR ALLAN POE is dead.” Premier déblayage : L’idée que nous nous faisons de la nature d’Edgar A. Poe diffère cependant, sur des points importants, de celle qui a été généralement transmise dans les notices publiées à l’occasion de sa mort. Permettons-nous, avant de dire ce que nous savons personnellement de lui, de reproduire un portrait saisissant et très achevé, dû à la plume du Dr Rufus W. Griswold, paru dans un numéro récent du Tribune : — « EDGAR ALLAN POE EST MORT. » He died in Baltimore on Sunday, October 7th. This announcement will startle many, but few will be grieved by it. The poet was well known, personally or by reputation, in all this country ; he had readers in England, and in several of the states of Continental Europe ; but he had few or no friends ; and the regrets for his death will be suggested principally by the consideration that in him literary art has lost one of its most brilliant but erratic stars. Il est mort à Baltimore le dimanche 7 octobre. Cette annonce en surprendra beaucoup, mais peu en seront affligés. Le poète était bien connu, personnellement ou par sa réputation, dans tout ce pays ; il avait des lecteurs en Angleterre, ainsi que dans plusieurs États de l’Europe continentale ; mais il avait peu d’amis, voire aucun ; et les regrets suscités par sa mort tiendront principalement à la considération que, en lui, l’art littéraire a perdu l’une de ses étoiles les plus brillantes, mais aussi des plus erratiques. déplacement 2026. Décédé à Baltimore ce dimanche 7 octobre le poète était connu dans tout le pays et à l'international ; il avait cependant peu d'amis voire pas du tout ; et les regrets suscités par sa disparition porteront sans doute plus sur son abscence des cercles littéraires que sur sa personne. En ce qui concerne ma petite existence, rien de bien particulier à noter sinon que l'extraction de six nouvelles dents dans la machoire inférieure droite ne me laisse pas sans séquelle. S. ce matin est allée à la pharmacie pour m'acheter des produits plus forts que le doliprane qui ne semble plus faire d' effet qu'une heure à peine. L'angoisse m'a terrassé cette nuit ne parvenant pas à dormir en me souvenant d'une erreur commise par un dentiste de Lyon lorsque nous y habitions encore, dentiste ayant pourtant pignon sur rue, et qui m'avait tout simplement "oublié" un morceau de racine dans la gencive. Ce qui avait provoqué une douleur inouïe durant toute une semaine, assez proche de celle qui me traverse en ce moment. Cependant aucune espèce d'envie de remonter sur Lyon pour me faire charcuter de nouveau, je vais patienter jusqu'au prochain rendez-vous. Le fait de traduire ce bouquin des oeuvres complètes de Poe m'oblige à me concentrer et à tenter d'oublier la douleur. Il me semble qu'en cela c'est un fameux remède plus efficace que tous les autres.|couper{180}
Carnets | février 2026
03 février 2026
Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix était familière, mais j’en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute hâte me reconstruire un affect ; c’était pénible, et cela prenait un temps précieux. C’était pénible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu’il faudra le jeter aux ordures juste après, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plutôt les voix, s’étaient un peu atténuées le temps que je réfléchisse à une marche à suivre, sinon à une protestation digne de ce nom. Je les écoutais sans les entendre, ou plutôt en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une écoute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu’elles m’arrivaient désormais comme une plainte sous couvert d’une mélopée ancienne, me rappelant les vieilles histoires d’enfance, du Berry, de l’Allier, ces histoires peuplées de trolls et de fées, d’arbres qui lèvent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu’ils t’infligent leur profond dépit de ce qu’est devenu — quoi ? — le monde, la forêt, l’enfance elle-même. Et peut-être parce que soudain il m’était apparu étrange d’avoir observé un infime changement dans leur verdict, le sens s’en trouva changé, comme retourné. Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. C’était une plainte ; on m’en voulait donc d’être différent et, en cherchant à quoi pouvait tenir cette différence, la seule idée qui me venait était celle de pouvoir respirer. J’étais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu’il y avait peut-être là quelque chose de naïf, quelque chose d’un peu trop confiant, dans cette manière de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun problème, comme si la question de savoir qui respire, qui naît, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis être, pouvait être laissée de côté. J’ai pensé à cette manière qu’a eue Beckett de se tenir à distance de tout souffle, comme s’il avait compris d’emblée que respirer n’était pas un fait mais une énigme, une mécanique sans sujet, une contrainte qui empêche d’en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l’impossibilité de coïncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demandé si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m’a semblé aussi que faire de la respiration un problème absolu revenait à abandonner le dernier endroit où quelque chose adhère encore, non pas comme vérité, ni comme identité, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n’étais pas encore passé de l’autre côté, pas encore entré dans le chœur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arrivé avec presque une demi-heure d’avance à la clinique dentaire. Je suis passé par le périphérique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derrière son plexiglas a changé de coiffure, mais c’est toujours la même femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut être ainsi souriant toute une journée. Puis j’ai laissé cette énigme de côté, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout était en ordre et que je pouvais aller m’asseoir en salle d’attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j’étais comme ça. Les années soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C’était l’injonction du moment. Aujourd’hui, on parle du sourire comme d’un remède et on explique que le taux de cholestérol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n’est absolument pas conçu pour les dentistes. J’espérais qu’il ne soit pas trop énervé ; de façon tout à fait égoïste, je pensais surtout à ma bouche. Il était accompagné d’une assistante dont il me sembla qu’elle était d’origine de l’Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes précis. Ils m’extrairent six dents, ce qui porte le total de leur méfait à dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plutôt il eut envie de se présenter comme tel en m’offrant de faire un moulage en résine à la fin de l’opération. On gagnera du temps comme ça. Ce qui signifie que peut-être je pourrai manger à peu près normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. à la hauteur de la piscine du Rhône. J’ai réglé le GPS dans un état second et l’ai laissé me guider durant les treize minutes de trajet annoncées. S. guettait le flot des véhicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J’arrivais à sa hauteur comme par surprise et je vis qu’elle mit un certain temps à reconnaître le véhicule et moi au volant. Ce qui me la rendit émouvante, comme si, durant ce très court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Puis elle monta et elle dit qu’elle ne s’attendait pas à ce que j’arrive par là, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut pénible, entre bouchons et maux dentaires, l’anesthésie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achetés chez R. récemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m’interdisait tout sourire. Enfin, nous finîmes par arriver à destination. Comme par miracle, la même place nous attendait sur le parking public. Puis j’avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilisée sept légumes et m’en proposa, mais je n’avais pas envie d’ingérer quoi que ce soit de plus pour cette journée. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me désespérer encore un tout petit peu, puis je suis allé me coucher en passant un bon moment à trouver la position la moins douloureuse pour placer la mâchoire contre l’oreiller.|couper{180}
Carnets | février 2026
2 février 2026
Se sentir libre d’éprouver la présence tangible de la mort sans se réfugier dans l’idée d’un avenir, sans se lancer dans un énième salto imaginaire. Le fait d’avoir atteint soixante-six ans m’hébérlue. Déjà cinq ans de plus que Musil, et aucune grande œuvre à mon actif. Je vis donc sans bénéfice plus longtemps que bien d’autres écrivains de renom, ce qui me procure une pâleur au cœur, aussitôt ressentie comme un blâme venu de cette pâleur même, ou du cœur, ou des deux confondus dans une vision persistante de médiocrité. À quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des élucubrations, des jeux d’esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant éprouver la présence de la mort naît de ce dépit : mourir apparaîtrait alors comme une délivrance, peut-être une bénédiction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu’un remettrait enfin à l’heure. Pour autant, je n’ai pas de temps pour le suicide. Je n’y pense pas. J’y ai pensé plus jeune, et cela m’est apparu avec le recul comme une idée romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de goût. Le suicide, pour moi, ne pourrait être autre chose qu’une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m’émerveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n’ai aucune envie de mettre fin moi-même à ma vie. Il n’est ici question ni de courage ni de faiblesse. L’enjeu se situe plutôt dans ce que j’appellerais être bon public. Ma vie n’est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis là, regardant et jouant à la fois ce spectacle détestable qui mime le vivant. Nous restons à nos places, nous entrons dans nos répliques, nous acceptons les éclairages défaillants, les silences mal placés, les décors fatigués. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais présent, plutôt que de me lever, de fuir côté jardin et d’aller je ne sais où, ailleurs certes, mais surtout là où je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l’ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n’a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par dépit de se la compliquer à l’extrême. Ce n’est une vengeance ni contre quelqu’un ni contre tous, mais contre personne et contre tous à la fois, y compris contre cette figure de l’homme simple dont l’image continue de m’agacer. Je n’ai guère avancé sur le livre bilingue comme je l’espérais. La synchronisation des paragraphes français et anglais ne fonctionne toujours pas. Et à force de lire et de relire, ce qui était d’abord vivant, amusant, porteur d’un élan, devient une matière insipide, sans vigueur, une pâle copie de la rêverie initiale. J’ai repensé à cette image vue récemment : un homme tenant à bout de bras une langue de bœuf, présentée comme ce que l’on mangeait jadis pour être vigoureux. La langue réduite à sa masse, à son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors à du bavardage stérile. L’impératif d’écrire chaque jour, d’en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible à la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd’hui. Je fuis la nécessité de m’absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volontés. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage même qui s’approche, prête à fondre sur moi, ou sur ce qu’il reste de moi, pour qu’il n’en reste strictement plus rien. C’est seulement à partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisière, juste après la crucifixion du trop-plein, de l’œuf. Illustration Francis Bacon étude d'après reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n’est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorité vidée de son sens mais encore debout. C’est une figure après la chute du sens, exactement comme une langue chercherait à tenir après la crucifixion du trop-plein.|couper{180}
Carnets | février 2026
01 février 2026
Quelque chose m’échappe, et c’est forcément une chose évidente, une chose qui est là, toujours présente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la même façon que je l’ai toujours vue. Je pense que cette chose est à la fois visible dans chaque phrase que j’écris et qu’elle s’y dissimule sous un voile de familiarité, d’évidence. Ce que je nomme la chose n’est pas une présence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-être une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un détail ou l’essentiel, ce manque qui, désormais, m’inflige ceci : l’ayant décelé, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m’appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j’y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait défaut. Il m’arrive de lire certains textes avec une attention presque inquiète. J’y reconnais quelque chose qui n’est pas à moi, mais dont j’ai pourtant l’impression d’avoir été privé, ou plutôt qu’on me l’a dérobé. Lorsque je lis Kafka, il m’arrive de m’indigner, me disant soudain : « mais c’est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c’est la même chose. En réalité, avec tous les écrivains que j’aime, je finis par éprouver ce même sentiment : celui d’être dépouillé. Je crois que le langage écrit, à partir du moment où mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m’approprie, un territoire capable de remuer en moi des pensées très sombres, parfois même coupables, coupables parce que je sais très bien qu’en lisant, en m’appropriant un texte, je faute, j’enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, à elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette réflexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait à Vienne le journal de décembre de Gustave Villac. Il m’était même pénible d’en lire l’intégralité d’une seule traite, comme j’en ai pourtant l’habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n’importe quel point d’appui pour m’en extraire, tout en éprouvant une forme d’arrachement lorsque j’y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m’évader un instant, c’était une manière de me remettre des chocs que ces extraits m’avaient infligés. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante — et pour de toutes autres raisons —, ne m’apportait aucun répit. Comme s’il me fallait précisément cette dose d’affliction pour retrouver un élan, je revenais alors au journal de G. V. J’y notais soudain mon étonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laissés visiblement en l’état, alors que, dans les carnets précédents, j’avais gardé l’impression d’une réécriture féroce, soumise à l’impératif de la réduction. Tomber sur de si longs textes m’a agacé, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je décidai à cet instant être une incongruité, comme si, soudain, je me lisais moi-même dans les mots de G. V., avec le même ennui que j’éprouve à me relire lorsque j’écris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n’est pas seulement écrire « par plaisir », par ivresse, ou par quelque caprice de la volonté. Écrire long est souvent la seule solution à disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d’écrire bref — ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n’aurais sans doute pas dû nommer l’auteur de ce journal, car je n’aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carrément en fureur contre celui ou celle qui aurait osé s’en servir comme prétexte pour écrire un texte qui, très probablement, n’aurait rien à voir avec moi. Ce qui m’a sauvé du nœud au cerveau, ou de la dépression dans laquelle je glissais peu à peu à la lecture de ce journal — dont le journal lui-même n’est aucunement responsable —, c’est que nous étions arrivés à Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m’a extrait de mon malaise. Je me suis retrouvé à nouveau réarmé pour affronter une réalité, une réalité qui était, en l’occurrence, d’aller porter un chèque à la banque, puisqu’ils ont supprimé l’une de leurs agences dans le village où nous vivons. Ce qui est absurde, c’est que pour déposer un chèque de douze euros, nous en avons dépensé onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous étions rendus à Vienne en nous inventant d’autres raisons que celle-ci : visiter le marché, par exemple, qui est paraît-il l’un des mieux achalandés de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d’aller boire un café dans un véritable café, et d’admirer les façades de la vieille ville. illustration Vilhelm Hammershøi — Intérieurs silencieux|couper{180}