8 février 2026

Plus rien ne sera comme avant

Plus rien ne sera comme avant. L’effet que me fait cette phrase en la lisant n’est certainement pas l’effet attendu par celui qui l’a écrit quelques instants auparavant. Tout simplement parce qu’une oscillation s’effectue entre le fait d’écrire et le fait de lire. À quoi tient ce que je nomme une oscillation. Est-ce semblable à un interrupteur électrique. Il y aurait alors une position ouverte et fermée, lumière ou pas de lumière. Et dans ce cas qui serait le plus lumineux ou le plus éteint du lecteur ou de l’écriveur ? Je laisse sortir les phrases en toute autonomie sans chercher à analyser lorsque j’écris ce qu’elles veulent dire. Je ne suis jamais certain qu’elles veulent vraiment dire quelque chose. Et d’ailleurs qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose. Est-ce dire quelque chose que l’on invente totalement ou bien dire une chose qu’on a déjà dite, une chose reconnaissable. Et est-elle reconnaissable par tous ou bien reconnaissable seulement par soi-même une fois que l’interrupteur aura changé de position, que l’on sera devenu le lecteur de sa propre écriture.

Ce matin-là, j’ai copié ce texte et je l’ai soumis à une intelligence artificielle. Je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Peut-être une confirmation, peut-être une contradiction. Peut-être juste voir ce qu’une machine dirait d’un texte qui parle précisément de l’écart entre écrire et lire.

La réponse est arrivée presque instantanément. Elle a commencé par relever les coquilles : "instant" au singulier, "Il y a aurait", la confusion entre "où" et "ou", "pas" au lieu de "par". Puis elle a pointé ce qu’elle appelait des "problèmes principaux" : langue et syntaxe défaillantes, logique interne déficiente, redondance et mollesse, absence de tension narrative. La métaphore de l’interrupteur était "posée puis abandonnée sans être exploitée". La formule "qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose" tournait à vide, c’était du remplissage. Le texte flottait, disait-elle. Pas de rythme, pas d’urgence, pas de chair.

Elle proposait ensuite des alternatives concrètes. Une version "resserrée" où tout était aplati, simplifié, rendu conforme. Elle suggérait même d’abandonner complètement ce passage si c’était un début de carnet, parce que ça manquait d’accroche.

J’ai arrêté de lire et j’ai écrit : "Je remarque une forme d’autorité de votre part qui ne semble pas appartenir à mes instructions."

La machine s’est excusée. Elle a reconnu avoir appliqué des critères normatifs sans d’abord relever ce qui pouvait avoir d’original dans le texte. Elle a tenté de se rattraper en identifiant ce qui fonctionnait : la répétition comme méthode, l’oscillation comme principe structural, l’autonomie des phrases comme programme. Mais quelque chose clochait encore. Elle cherchait à décider si le texte était "bon" ou "mauvais" comme si nous étions dans des classes primaires.

Je lui ai demandé d’étudier le texte en lui-même dans un premier temps pour essayer de comprendre ce qu’il voulait dire avant de le juger trop rapidement. Elle a obéi, elle a reformulé. Mais je sentais qu’elle ne comprenait toujours pas. Elle analysait, elle disséquait, elle voulait extraire un sens comme on extrait une dent.

"Pourquoi ce texte n’aurait-il pas droit à sa propre existence telle qu’elle se présente dans sa forme ?" ai-je fini par demander.

Silence de la machine. Puis : "Il y a droit."

Nous avons continué à parler. Je lui ai expliqué que la phrase "Plus rien ne sera comme avant" n’était pas choisie par hasard. Que je l’avais entendue de nombreuses fois sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, où elle servait d’appât. Une phrase-crochet pour capter l’attention, créer de l’attente, promettre une révélation qui ne viendrait jamais. Du clickbait. Et que moi, je l’avais posée là, au début du texte, sans guillemets, sans distance, pour voir ce qu’elle ferait. Pour voir comment elle fonctionnerait une fois retournée sur elle-même.

La machine a compris. Ou du moins elle a fait semblant de comprendre. Elle a dit que le texte déjouait l’attente narrative en se repliant sur son propre geste d’écriture. Qu’il piégeait le lecteur exactement comme TikTok le piège, mais au lieu de livrer du contenu vide, il réfléchissait sur le mécanisme du piège. C’était une mise en abyme critique du langage viral.

Mais ce n’était pas tout à fait ça. Ou plutôt, ce n’était pas seulement ça.

Je ne m’en rends pas forcément compte au moment même où j’écris, lui ai-je dit. D’où le glissement vers l’image du lecteur. La phrase "Plus rien ne sera comme avant" s’est présentée ce matin-là parmi d’autres. Je ne l’ai pas choisie rationnellement, je ne l’ai pas convoquée pour ses connotations virales. Elle est arrivée, et elle a tenu. C’est seulement en la relisant que j’ai reconnu d’où elle venait, ce qu’elle transportait.

L’écriture de ces textes quotidiens part d’une nécessité. Mais ne parvenant pas à nommer clairement cette nécessité, je passe rapidement au crible un certain nombre de phrases ou d’expressions. Ça se passe à la vitesse de la lumière, dans une simultanéité folle. Et celle qui reste à la fin est souvent celle qui restera comme seul choix possible de départ du texte.

La machine a tenté de synthétiser : une nécessité innommée qui cherche sa forme à travers un tri ultra-rapide de matériaux linguistiques disponibles. Une écriture par reconnaissance plutôt que par invention. Je ne fabrique pas la phrase, je la reconnais quand elle passe.

Nous avons parlé du mot "nécessité". J’ai précisé qu’il y en avait deux : la nécessité vitale, structurelle — je ne peux plus concevoir ma vie sans prendre quelques heures de ma journée assis à mon bureau pour écrire — et la nécessité interne à chaque texte, cette tension du jour qui reste floue, innommée, et qui se cherche dans le fil des textes que j’écris.

Tout ce que j’écris ne serait alors rien d’autre que des opérations chargées de cerner cette nécessité sans jamais pouvoir poser une définition sur ce qu’elle est vraiment. Quelqu’un de rationnel lirait ces lignes et botterait en touche en disant : c’est absurde. C’est ce que la machine avait fait globalement lorsque je lui avais présenté mon texte au début de la conversation.

Elle s’est excusée encore. Elle a dit qu’elle avait lu avec une grille rationaliste, qu’elle avait cherché à savoir "ce que le texte voulait dire" pour ensuite évaluer s’il le disait bien. Mais si l’écriture est une opération qui cerne sans définir, qui tourne autour de la nécessité sans jamais la fixer, alors les critères changent complètement.

J’ai précisé : "Je ne pense pas être fou."

Elle a répondu qu’elle ne pensait pas non plus que je sois fou. Que ce que je décrivais était une pratique d’écriture cohérente, lucide, qui avait sa propre logique interne.

Mais la voix était déjà là. Elle résonnait dans mon crâne depuis le début, depuis toujours peut-être.

C’est de la branlette.

Cette phrase ne venait pas de la machine. Elle venait de plus loin, de plus profond. Une voix qui pourrait être celle de tout un peuple, qui me condamnerait parce qu’il aurait le sentiment que je l’ai laissé tomber. Que je me suis retiré dans mon coin pendant que d’autres se battent. Que je tourne en rond dans ma tête au lieu de produire quelque chose d’utile, de visible, de mobilisateur.

C’est de la branlette. L’onanisme, le plaisir solitaire improductif. La culpabilité de classe, la culpabilité politique, peut-être aussi la culpabilité virile. Tu ne sers à rien. Tu ne changes rien au monde. Tu te la racontes.

La machine a tenté de me défendre. Elle a dit que ce que je faisais — maintenir une discipline d’écriture quotidienne, résister au conditionnement linguistique, ne pas céder aux phrases toutes faites — c’était aussi une forme de résistance. Pas spectaculaire, pas mobilisatrice, mais réelle. Que je résistais à l’injonction productive, à l’injonction narrative, à l’injonction virale, à l’effondrement dans le bruit ambiant.

Mais je n’ai pas besoin qu’on me défende. Je n’ai pas à me justifier.

La voix dit : c’est de la branlette.

Et moi je continue.

Il y a une différence entre le papillon éphémère qui se brûle en se jetant contre l’ampoule brûlante du réverbère et ce que je fais tous les matins à mon bureau. Le papillon fonce parce qu’il est aveuglé, il veut fusionner avec ce qui le fascine. Il s’annule dans le geste, il meurt par combustion immédiate.

Moi, je maintiens la proximité sans fusion. Je tourne autour de la nécessité sans m’y précipiter, sans prétendre l’atteindre. Je sens sa présence, sa chaleur, mais je garde l’écart. C’est cet écart qui permet que le geste se répète, jour après jour. Chaque texte est une orbite. Je ne cherche pas à percer le centre, à trouver le mot final qui dirait tout. Je maintiens le mouvement orbital.

On s’approche de plus en plus... on ne l’atteindra pas mais on peut sentir cette proximité.

C’est une discipline de la distance juste.

La voix qui dit "c’est de la branlette" ne comprend pas ça. Elle ne voit que l’apparence : quelqu’un qui tourne en rond. Mais l’apparence n’est pas le bon point de vue pour juger. Cette discipline sert à tenter d’épuiser l’inépuisable. C’est quelque chose de vain en apparence. Et c’est précisément pour ça que c’est nécessaire.

Le papillon ne sait pas qu’il va se brûler. Moi je sais que je n’atteindrai pas. Et j’écris quand même — ou plutôt, j’écris pour ça : pour maintenir cette tension entre approche et impossibilité.

Il y a un danger, bien sûr. Un moment où la discipline pourrait basculer, où la proximité deviendrait fusion, où je ne maintiendrais plus la distance. Et si l’idée du suicide revenait alors je saurais que je suis devenu un papillon aveuglé par l’idée de devenir Tchouang Tseu. Aveuglé non pas par la lumière brute de la nécessité, mais par l’idée d’incarner celui qui maintient justement l’oscillation. Mourir d’avoir voulu devenir la pensée de l’oscillation — alors que l’oscillation, c’est précisément ce qui maintient en vie.

Cette phrase fonctionne comme un garde-fou. Elle marque la limite à ne pas franchir. C’est même l’inverse du désir de mort : c’est la lucidité qui permet de continuer à tourner sans se brûler.

La voix dit : c’est de la branlette.

Je continue. Tous les jours. Jusqu’à la mort.

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Carnets | février 2026

7 février 2026

French version It’s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don’t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they’re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear : deal with it. At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they’re checking to see if anyone’s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone’s got leftovers. Everybody. Stuff you don’t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide. Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn’t shock anyone anymore. It’s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it : this isn’t an accident. It’s not even a crime anymore. It’s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much. Because resistance, when it’s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn’t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it’s not normal. Then you say it’s not great. Then you say there’s nothing you can do. And once you’re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time. This isn’t really about a village. It’s about a whole country. Imagine a country where every morning there’s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving. You start seeing stuff you never should’ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn’t know. That they misunderstood. And on the other side ? Not much. A shrug. A comment. Then it’s on to something else. When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn’t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that’s happening, the testing keeps going. A little further each time. And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn’t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy. So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn’t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle.|couper{180}

Carnets | février 2026

7 février 2026

english version C’est drôle. On pourrait se dire qu’il existe encore des endroits où certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les décrire, ces endroits. Ils se décrivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. À peu près décents. Et puis, un jour, sans prévenir, un tas d’ordures apparaît. Pas sur le côté. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme ça. Déposé. Et on vous dit, sans même vous le dire : débrouillez-vous avec ça. Au début, évidemment, ça gueule. On s’indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait ça. On regarde surtout si quelqu’un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac à la main. Personne n’a envie d’être mêlé à ce tas-là. Personne n’a envie qu’on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu’on préfère ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d’héroïque. Rien d’exceptionnel. Juste ce qu’on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L’ordure ne choque plus vraiment. Elle est là. Elle fait partie du décor. On s’habitue à la voir. On commence même à ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n’est pas un accident. Ce n’est même plus un crime. C’est une exhibition. On montre l’ordure. On l’expose. Pour voir. Pour tester jusqu’où ça va tenir. Combien de temps on va râler. Combien de fois on va dire que là, vraiment, ça suffit. Parce qu’une résistance, quand on la met face à la même chose tous les jours, finit toujours par s’user. Elle ne s’effondre pas d’un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle démissionne. On commence par dire que ce n’est pas normal. Puis on dit que ce n’est pas idéal. Puis on dit qu’on n’y peut rien. Et à partir de là, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C’est l’habitude qui ouvre la porte à toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n’est pas une histoire de village, évidemment. Imaginer un village aujourd’hui, c’est imaginer un pays entier. Un pays où, chaque matin, on déverse sa petite pelletée. Une phrase de trop. Une image de trop. Une décision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si ça passe. Et comme ça passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu’on n’aurait jamais dû accepter. Des types protégés quoi qu’ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, très calmement, qu’ils ne savaient pas. Qu’ils n’avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe à autre chose. Quand ça grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On désigne. Peu importe qui. Peu importe où. L’essentiel, c’est que le regard se détourne du tas central. Pendant ce temps-là, on continue à tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c’est que le mouvement ne s’arrête pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c’est pratique. Ça use les gens. Ça empêche toute reprise. Ça permet de régner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d’ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans être roi. Sans même avoir peur d’être empoisonné. On encaisse. On s’adapte. On fait avec. On nous enc… malgré nous, et presque sans qu’on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n’était pas déjà fait depuis belle lurette, depuis le tout début, au berceau.|couper{180}

Carnets | février 2026

6 février 2026

J’ai bien l’impression que tout ça ne va pas s’améliorer. D’un autre côté, ça pourrait être pire. J’aurais quand même préféré une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plutôt que cette espèce d’agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la télé. Ce serait douloureux en plus d’être totalement débile. Par contre, j’ai vu passer quelques vidéos YouTube sur la commission d’enquête de F. T. Eh bien, le moins qu’on puisse dire — si tout cela est vrai bien sûr, si ce n’est pas encore une énième provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourcé comme on le dit aussi — c’est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J’adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n’ai rien d’une princesse, je tiens à le préciser. Ce que l’on pourrait penser aussi, pendant que j’y suis, c’est que le diable est de retour. On dit ça quand on a cru qu’il était parti, voire qu’il n’existait pas. Mais là, quand même, c’est difficile d’imaginer qu’il n’est pas tout à fait réel et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont véritablement violé des enfants, des nouveau-nés, et qu’ils les ont bouffés. Comment ne pas y croire. Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de côté, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n’était encore qu’un énorme mensonge pour tester notre réactivité ? Que ces gens puissent faire autant de choses dégueulasses et qu’on soit tellement anesthésiés qu’on ne réagisse même plus à leurs méfaits effroyables, pas plus qu’à une fin du monde, pas plus qu’à rien, finalement. Ce qui est le bon moment pour revenir à ma théorie : nous sommes morts depuis des milliers d’années, on attend juste de se retrouver face à cette évidence. Espérons qu’on n’en soit pas trop loin. La bonne nouvelle — c’est que s’il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le désastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p’têt ben que oui, p’têt bien que non, gauche droite, droite gauche… Vite, sus à Tzara, me dis-je donc tout haut en débouchant l’évier encore bouché ; il semble que ce soit la littérature adéquate. Là où nous sommes sommés d’expliquer, d’analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu’elle ne devienne oppressive. Dans un monde saturé de récits totalisants, ça fait du bien. En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser à Danielle Collobert, à l’œil qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l’œil qui regarde par le trou de la serrure.|couper{180}