24 février 2026
Le manque de chance est-il inversement proportionnel à l’intimité entretenue avec le génie ? Hier, je reçois un coup de fil (aïe !) de l’assistante du dentiste. Je reconnais immédiatement sa voix légèrement lancinante, presque robotique. Elle écorche légèrement mon nom. Puis elle m’informe qu’ils ne pourront pas me recevoir et m’équiper de mandibules car l’étage de la clinique a été inondé. On vous rappellera ultérieurement.
— Retourne dans ton utérus — autrement dit.
Je pense aussi à une sorte de coalition du bas astral à mon encontre. Des ordres ont été donnés, des messages diligentés, la souricière se resserre. On veut ma peau. Un notable pédophile du coin veut s’en faire je ne sais quoi, une blague à tabac peut-être. En doublant l’épaisseur, ça peut, mais ça n’ira pas pour un porte-monnaie.
Peau de Baal et bal laid brosse.
J’envisage la lévitation dans peu de temps. J’ai commencé à ranger mes placards, à remplir des sacs poubelles. En rêve. Ensuite, ainsi que le rappellent Rilke ou Bachelard, je talonne légèrement la terre battue derrière chez moi. Il faut retrouver de vieux réflexes. S’entraîner à l’enfance. Pas comme ces gros porcs ignares qui pensent qu’il suffit d’en bouffer.
Non, c’est un petit peu plus complexe que ça, messieurs dames.
Il faut trouver la porte de cette taule et elle ne se trouve pas sous le sabot d’un ch’val. C’est vous, bande de niais, les trois petits cochons, alors que vous vous rêvâtes loup grand et méchant, hou hou hou !
Ceci dit temps splendide, ciel bleu ça ne m’étonnerait pas qu’il fasse dans les 20 ° Celsius vers midi heure locale.
Au pire je peux rêver d’être un ptérodactyle je crois qu’ils ont des dents et puis il y a dactyle.
Du coup et de base( of course) je me retrouve à survoler le jardin du Luxembourg.
Je prends des notes à la volée :
Trajet type d’un sujet de vingt ans entre le point A (Sénat) et le point B (Odéon). Constat d’un évitement systématique des axes bruyants. Passage par la rue Bernard-Palissy. Observation d’une porte bleue.
Je me dis que ça peut servir. Pause. j’atterris discrètement. Pause.
L’esplanade du Luxembourg est un désert de sable beige où la lumière rebondit violemment contre les vitres noires du Palais. Au bord du bassin, une chaise de fer au vert délavé par les hivers semble attendre une fin qui ne vient pas. C’est là que tout commence, dans l’immobilité d’un vieil homme dont la main tendue nourrit des oiseaux sourds, des pigeons lourds qui se cognent dans un silence de pierre. Puis, il y a cette silhouette de vingt ans qui s’arrache à la poussière du jardin. Elle marche vite, fuyant la majesté lugubre des statues et le pas lent des ânes pour se jeter dans le fracas du boulevard Saint-Michel. Mais très vite, elle bifurque. Elle cherche l’ombre, la protection des parois étroites. Elle s’enfonce dans la rue Monsieur le Prince, là où le temps n’a pas la même densité. Elle remonte, elle redescend, elle glisse dans la rue Bernard-Palissy. Elle frôle une porte bleue, un numéro 7, une plaque de cuivre discrète qu’elle ne lit pas. À cet instant, le jeune homme ignore tout de la littérature qui s’écrit derrière ces murs ; il n’est qu’un rythme, un souffle, une trajectoire qui veut atteindre le bas de la pente. Au carrefour d’Odéon, il s’arrête une seconde. Son reflet se plaque contre la vitre d’un café vide, une image fugitive de nacre et de solitude, avant d’être aspiré par l’escalier de fer du métro. Il ne reste plus rien de lui, seulement le carrelage blanc des couloirs et le souvenir de cette marche qui, trente ans plus tard, devient enfin un texte.
c’est un peu trop blablabla. Même en temps que reptile volant et aidé par une nature encore violente un peu de discernement ne me manque pas.
pause
L’étendue de sable beige s’étale jusqu’au pied du Palais. La lumière y est crue, se reflétant sur les fenêtres noires, lisses et lugubres du bâtiment. Au bord du grand bassin, une chaise de fer est plantée seule. Son vert est épuisé, délavé, blanchi par les hivers, presque gris. Elle est vide. Pause. Plus loin, un vieil homme est assis sur un banc. Son bras est tendu de façon rigide, sa paume ouverte vers le ciel comme une offrande. Un moineau descend des hauteurs, se pose sur ce bras et picore une graine invisible. L’homme ne bouge pas. À ses pieds, des pigeons lourds se bousculent, tournent la tête par saccades, comme s’ils cherchaient à écouter un son qui ne vient pas. Ils se frappent, furieux de leur propre surdité. Pause. L’écho du cri d’un enfant traverse le parc et se perd dans la profondeur du ciel. Au haut d’un escalier, un groupe de petits ânes surgit brusquement. Ils avancent en file, surveillés par le regard vide d’une reine de métal nue, figée dans son vert-de-gris. Pause. Un jeune homme de vingt ans traverse l’esplanade. Il marche vite, les mains enfoncées dans les poches d’une veste trop légère. Il ne regarde pas la reine de métal ni les ânes. Il franchit la Porte Médicis. Le bruit du boulevard Saint-Michel remplace le silence du sable. Pause. Le jeune homme évite les terrasses, bifurque, s’enfonce dans l’ombre de la rue Monsieur le Prince. Il passe devant le numéro 7 de la rue Bernard-Palissy sans ralentir. Il ne voit pas la plaque de cuivre des Éditions de Minuit, ne devine pas les livres derrière la porte bleue. Pour lui, ce n’est qu’un mur de plus dans une rue étroite. Pause. Au carrefour d’Odéon, il s’arrête un instant devant la vitre d’un café presque vide. Son reflet de vingt ans se superpose à la nacre des tables et à l’ombre d’un client immobile au fond. Puis il disparaît dans la bouche du métro. Pause.
ça ne fait pas très théâtral. pause café.
essayons comme ça :
L’étendue de sable beige. La chaise de fer vide, au vert délavé par les hivers.
Pause.
Un vieil homme sur un banc, le bras tendu, paume offerte. Un moineau y picore. À ses pieds, des pigeons lourds se bousculent, tournent la tête par saccades, prisonniers de leur propre surdité.
Pause.
Un jeune homme de vingt ans traverse l’esplanade. Il marche vite, les mains enfoncées dans les poches d’une veste trop légère. Il ne regarde pas la reine de métal ni les ânes qui surgissent en haut de l’escalier. Il a l’air de fuir quelque chose.
Pause.
La sortie par la Porte Médicis. Le bruit du boulevard. Le jeune homme évite le café Médicis, bifurque, s’enfonce dans l’ombre de la rue Monsieur le Prince. Il passe devant le numéro 7 de la rue Bernard-Palissy sans ralentir. Il ne voit pas la plaque de cuivre, ne devine pas les livres derrière la porte bleue. Pour lui, ce n’est qu’un mur de plus dans une rue étroite.
Pause.
Au carrefour d’Odéon, il s’arrête un instant devant la vitre d’un café presque vide. Son reflet se superpose à la nacre des tables. Puis il disparaît dans la bouche du métro.
Pause.
à la fin j’avoue être pas peu fier d’avoir transmuté un truc chiant comme la pluie en un fragment encore plus chiant mais qu’on étudiera forcément dans 1000 ans à l’université des mondes engloutis.
Du fond de la lampe que je frotte depuis des plombes j’entends le ronflement du génie.

