2 février 2026

Se sentir libre d’éprouver la présence tangible de la mort sans se réfugier dans l’idée d’un avenir, sans se lancer dans un énième salto imaginaire. Le fait d’avoir atteint soixante-six ans m’hébérlue. Déjà cinq ans de plus que Musil, et aucune grande œuvre à mon actif. Je vis donc sans bénéfice plus longtemps que bien d’autres écrivains de renom, ce qui me procure une pâleur au cœur, aussitôt ressentie comme un blâme venu de cette pâleur même, ou du cœur, ou des deux confondus dans une vision persistante de médiocrité. À quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des élucubrations, des jeux d’esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant éprouver la présence de la mort naît de ce dépit : mourir apparaîtrait alors comme une délivrance, peut-être une bénédiction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu’un remettrait enfin à l’heure. Pour autant, je n’ai pas de temps pour le suicide. Je n’y pense pas. J’y ai pensé plus jeune, et cela m’est apparu avec le recul comme une idée romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de goût. Le suicide, pour moi, ne pourrait être autre chose qu’une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m’émerveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n’ai aucune envie de mettre fin moi-même à ma vie. Il n’est ici question ni de courage ni de faiblesse. L’enjeu se situe plutôt dans ce que j’appellerais être bon public. Ma vie n’est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis là, regardant et jouant à la fois ce spectacle détestable qui mime le vivant. Nous restons à nos places, nous entrons dans nos répliques, nous acceptons les éclairages défaillants, les silences mal placés, les décors fatigués. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais présent, plutôt que de me lever, de fuir côté jardin et d’aller je ne sais où, ailleurs certes, mais surtout là où je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l’ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n’a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par dépit de se la compliquer à l’extrême. Ce n’est une vengeance ni contre quelqu’un ni contre tous, mais contre personne et contre tous à la fois, y compris contre cette figure de l’homme simple dont l’image continue de m’agacer. Je n’ai guère avancé sur le livre bilingue comme je l’espérais. La synchronisation des paragraphes français et anglais ne fonctionne toujours pas. Et à force de lire et de relire, ce qui était d’abord vivant, amusant, porteur d’un élan, devient une matière insipide, sans vigueur, une pâle copie de la rêverie initiale. J’ai repensé à cette image vue récemment : un homme tenant à bout de bras une langue de bœuf, présentée comme ce que l’on mangeait jadis pour être vigoureux. La langue réduite à sa masse, à son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors à du bavardage stérile. L’impératif d’écrire chaque jour, d’en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible à la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd’hui. Je fuis la nécessité de m’absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volontés. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage même qui s’approche, prête à fondre sur moi, ou sur ce qu’il reste de moi, pour qu’il n’en reste strictement plus rien. C’est seulement à partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisière, juste après la crucifixion du trop-plein, de l’œuf.

Illustration Francis Bacon étude d’après reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n’est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorité vidée de son sens mais encore debout. C’est une figure après la chute du sens, exactement comme une langue chercherait à tenir après la crucifixion du trop-plein.

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Carnets | février 2026

01 février 2026

Quelque chose m’échappe, et c’est forcément une chose évidente, une chose qui est là, toujours présente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la même façon que je l’ai toujours vue. Je pense que cette chose est à la fois visible dans chaque phrase que j’écris et qu’elle s’y dissimule sous un voile de familiarité, d’évidence. Ce que je nomme la chose n’est pas une présence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-être une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un détail ou l’essentiel, ce manque qui, désormais, m’inflige ceci : l’ayant décelé, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m’appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j’y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait défaut. Il m’arrive de lire certains textes avec une attention presque inquiète. J’y reconnais quelque chose qui n’est pas à moi, mais dont j’ai pourtant l’impression d’avoir été privé, ou plutôt qu’on me l’a dérobé. Lorsque je lis Kafka, il m’arrive de m’indigner, me disant soudain : « mais c’est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c’est la même chose. En réalité, avec tous les écrivains que j’aime, je finis par éprouver ce même sentiment : celui d’être dépouillé. Je crois que le langage écrit, à partir du moment où mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m’approprie, un territoire capable de remuer en moi des pensées très sombres, parfois même coupables, coupables parce que je sais très bien qu’en lisant, en m’appropriant un texte, je faute, j’enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, à elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette réflexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait à Vienne le journal de décembre de Gustave Villac. Il m’était même pénible d’en lire l’intégralité d’une seule traite, comme j’en ai pourtant l’habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n’importe quel point d’appui pour m’en extraire, tout en éprouvant une forme d’arrachement lorsque j’y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m’évader un instant, c’était une manière de me remettre des chocs que ces extraits m’avaient infligés. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante — et pour de toutes autres raisons —, ne m’apportait aucun répit. Comme s’il me fallait précisément cette dose d’affliction pour retrouver un élan, je revenais alors au journal de G. V. J’y notais soudain mon étonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laissés visiblement en l’état, alors que, dans les carnets précédents, j’avais gardé l’impression d’une réécriture féroce, soumise à l’impératif de la réduction. Tomber sur de si longs textes m’a agacé, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je décidai à cet instant être une incongruité, comme si, soudain, je me lisais moi-même dans les mots de G. V., avec le même ennui que j’éprouve à me relire lorsque j’écris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n’est pas seulement écrire « par plaisir », par ivresse, ou par quelque caprice de la volonté. Écrire long est souvent la seule solution à disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d’écrire bref — ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n’aurais sans doute pas dû nommer l’auteur de ce journal, car je n’aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carrément en fureur contre celui ou celle qui aurait osé s’en servir comme prétexte pour écrire un texte qui, très probablement, n’aurait rien à voir avec moi. Ce qui m’a sauvé du nœud au cerveau, ou de la dépression dans laquelle je glissais peu à peu à la lecture de ce journal — dont le journal lui-même n’est aucunement responsable —, c’est que nous étions arrivés à Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m’a extrait de mon malaise. Je me suis retrouvé à nouveau réarmé pour affronter une réalité, une réalité qui était, en l’occurrence, d’aller porter un chèque à la banque, puisqu’ils ont supprimé l’une de leurs agences dans le village où nous vivons. Ce qui est absurde, c’est que pour déposer un chèque de douze euros, nous en avons dépensé onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous étions rendus à Vienne en nous inventant d’autres raisons que celle-ci : visiter le marché, par exemple, qui est paraît-il l’un des mieux achalandés de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d’aller boire un café dans un véritable café, et d’admirer les façades de la vieille ville. illustration Vilhelm Hammershøi — Intérieurs silencieux|couper{180}

Autofiction et Introspection