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11 février 2026 — Le dibbouk

11 février 2026

Je ne vois pas d’issue. Je vais crever comme j’ai vécu, à la petite semaine. J’aurai droit à mon petit cercueil, à mon petit convoi funèbre, à ma petite concession, à mes petites gerbes, ma petite inscription sur ma petite tombe et quelqu’un je ne sais pas qui dira un petit mot vite fait avant d’aller faire un petit repas, une petite bombance, une hâtive consolation passant par la bouche, s’en mettre plein la lampe en souvenir de ce qui fut pour la plupart et de façon tout à fait erronée "moi". Car même si je ne vois pas d’autre issue, il m’arrive d’avoir certains moments de lucidité encore. Je sais que j’aurais pu être de nombreux "moi" et ma perplexité ressemble à celle du sourire du Chat du Cheshire. Elle reste encore accrochée à un visage que fut le mien et qui déjà n’est plus.
Oui, j’ai encore le droit d’avoir de ces vélléités, de ces échappatoires littéraires, après tout. J’ai bien le droit de reprendre un peu mon souffle après l’énumération de toutes mes insignifiances. De reprendre du poil de la bête aussi par l’entremise de cette langue que j’ai tant aimée, la seule chose probablement que j’ai tant aimée pour ce qu’elle me révèle encore de ce qu’est ce monde et de ce qu’il n’est pas. Cette langue tant aimée comme on aime un personnage imaginaire, comme on aime ici-bas la plupart du temps, bien plus en imagination, de façon purement égocentrique, qu’autrement. Faut-il que je n’aie absolument aucun droit en l’imaginaire lui-même, qu’on m’écrabouille à ce point où même en rêve il me faudrait demander une permission. Tout converge pour accepter cette pensée, si foutraque soit-elle.
Hier soir encore je lisais, tout à coup, le mot pur et je me demandais presque instinctivement si c’était un mot lu par un Allemand ou un Juif. Je lisais cela, je lisais toute la confusion dont j’avais été je ne sais pas, responsable ou victime, c’est difficile à dire. Ce qu’on s’approprie avec l’éducation, avec le temps, avec l’acceptation et la renonciation. J’ai cru à pur comme j’ai cru à la solitude de certains mots avant qu’on ne les souille d’idéalisme, avant qu’on m’apprenne à les souiller seul, intérieurement.
J’ai intériorisé quoi, et pour quelle raison, sinon un vide immense, un océan qui eût pu seulement être ce qu’il est, poissonneux, calme ou tempétueux, prenant la place exacte qui lui convient. Un champ de la Beauce dont on doit plisser les yeux pour apercevoir la lisière depuis que toutes les haies ont été ôtées, depuis que les grands vents de mars les traversent avec la même violence que les machines prodigieuses qui les exploitent.
Et pourtant, de quoi je me plains, de quel droit. J’ai un toit sur la tête et même si je n’ai plus de dents je ne crève toujours pas de faim. Pourquoi me révolterais-je, disposant du nécessaire qui ne peut même pas être considéré comme strict. Serais-je à ce point injuste de me plaindre de quoi que ce soit alors que tout m’est fourni pour que je me taise, au contraire, que j’aie l’illusion d’avoir mes besoins essentiels satisfaits, en me montrant à tout bout de champ que d’autres, au-delà de ma rue, de mon quartier, de mon village, sont affamés, manquent de tout et surtout de démocratie.
Évidemment que cette vision des choses n’a plus lieu d’être non plus. Ce que je vois désormais, ce sont tous les rouages, les engrenages par lesquels j’ai dû faire passer mon temps à la moulinette d’un horrible horloger disposant d’une efficacité plus que suisse.
Rien n’est plus pur que le sale quand on le regarde dans le blanc des yeux, c’est à cela que par hasard j’arrive, comme on parvient au bout du monde, sur une falaise du Finistère. N’en revient-on pas toujours vers la mer, à l’idée de liberté associée à la mer, au-delà des considérations qui vont toujours par paire.