9 février 2026
J’avais, toutefois, plusieurs raisons pour refuser d’agir ainsi : les unes, d’une nature tout à fait personnelle et ne concernant que moi ; les autres, il est vrai, un peu différentes. (Poe — Les aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket)
Trouver sa singularité demande en premier lieu d’apprendre à dire non. Non, je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites. Non je n’ai pas envie de marcher au pas cadencé. Non je n’ai pas du tout l’intention d’apprendre la liste des numéros de départements français et leurs chefs-lieux. Non deux plus deux ne font pas obligatoirement quatre. Non non et non. Ensuite le prix à payer est la collection de mauvais points que l’on va récolter et une certaine sensation d’isolement.
Voilà comment commence cette journée. C’est assez bancal.
Peut-être qu’il faut que j’essaie de soumettre ce début à l’IA.
J’avais plusieurs raisons de dire non : les unes d’ordre personnel, les autres, il est vrai, un peu différentes. Faire de la littérature, par exemple, devrait me paraître insurmontable. Et pourtant j’écris. Tout ce que j’écris ressemble à un mensonge — alors autant appeler ça de la littérature, puisque c’est ce qu’on fait en littérature : mentir avec méthode. Ma vie est médiocre. En l’écrivant, je l’exagère. C’est précisément là que quelque chose devient littéraire : dans l’exagération, pas dans la vérité. Cependant, en relisant ces carnets, je reste insatisfait. Ou plutôt : il faut que je le reste. Je l’ai encore constaté hier. Le mécanisme est toujours le même : idée fulgurante, passage à l’acte désordonné, résultat sous les yeux, insatisfaction. L’insatisfaction ne me fait pas revenir sur les textes pour les améliorer. Elle me pousse à écrire de nouveaux brouillons qui me décevront bientôt. Je m’assassine en les relisant. C’est un mécanisme de protection : prendre les devants, me démolir avant qu’un autre ne s’en charge. Une fois assassiné de ma propre main, je ne crains plus aucun assassinat. Maintenant, pourquoi écrire cela ce matin ? Qui cela intéresse ? Même pas moi, puisque je vis avec ce mécanisme depuis des décennies. Ce qui a changé : je ne fuis plus l’insatisfaction. Je ne m’y vautre pas. Je la suis comme une piste. Elle me montre en creux la médiocrité qu’il y aurait à être content de ce que je fais. C’est donc de la littérature. Mais est-ce de la bonne littérature ? La question n’a aucun sens. Bon pour qui ? Pour quel tribunal ? L’insatisfaction n’a que faire du bon.
Ça pourrait passer. Mais non, ça ne passe toujours pas. Ça ne passe pas car ce texte n’est pas tout à fait de moi. D’accord mais dans ce cas comment faire pour qu’il soit "vraiment" de moi... Si je mets des guillemets à la phrase que j’emprunte à Poe on verra peut-être que je suis un peu là, mon ironie en tout cas. Mais non. C’est ridicule, et surtout ça ne résout rien.
Quels sont les choix à partir de là ?
J’assume le fait d’écrire à l’aide d’une IA. Pourquoi pas, finalement beaucoup le font, ce n’est pas un crime. Je salis le texte en introduisant des hésitations, des maladresses. C’est plutôt chiant à faire et surtout c’est artificiel. J’assume le fait qu’il ne s’agit que d’un "exercice avec l’IA" ainsi j’ai la sensation d’obéir à je ne sais quelle injonction de transparence.
Mais soyons clairs. Le vrai problème c’est que ce texte dans la forme actuelle restitué par l’IA est trop clean, trop lisse et que d’une certaine façon il pourrait tout à fait me plaire. C’est-à-dire qu’en le présentant comme texte écrit par moi-même il indiquerait que je suis un "vrai écrivain" dans ce que le consensuel imagine qu’est un véritable écrivain. Ce consensuel est également logé en moi. Comment ne pourrait-il pas l’être. Depuis le temps.
Je crois que je tourne autour d’une idée qui a commencé à me travailler différemment depuis hier. Je l’ai prise comme une blague mais il est possible que sous cette plaisanterie se cache autre chose dont je ne me suis pas aperçu.
"Plus rien ne sera comme avant."
Ce dont je me suis aperçu aussi dans cette conversation avec l’IA et que je lui ai livré :
En fait ce à quoi je pense désormais c’est qui est en train de parler avec toi ? Est-ce moi l’auteur de ces textes ou bien le personnage du narrateur de ces textes. Car tous ces textes sont rangés dans une rubrique "autofiction". Il est possible qu’au moment où j’écris j’oublie qui je suis vraiment et je retrouve ce malaise dans notre conversation.
Le problème n’est pas technique (lisser vs salir). C’est un problème d’énonciation. Quand j’écris les textes de carnets seul, l’oscillation auteur/narrateur reste floue, productive. Je ne sais pas toujours qui parle, et c’est précisément ça qui permet l’écriture. Le flou est la condition.
Quand je parle à la machine, je suis forcé de choisir une position énonciative stable. Parce qu’elle me demande de valider, de choisir, de décider. Elle m’oblige à être "l’auteur" qui contrôle, qui sait ce qu’il veut dire. Et ça bloque le narrateur-personnage qui, lui, ne sait pas, qui tâtonne, qui s’égare.
Voici donc ce qui s’est passé exactement ce matin : j’ai essayé de travailler un texte de carnet avec une IA. Mais en travaillant avec elle, j’ai quitté la posture du narrateur-personnage pour endosser celle de l’auteur-contrôleur. Et le texte qui en sort est propre, maîtrisé, mort — parce qu’il n’est plus écrit depuis la bonne place.
Enfin la vraie question n’est peut-être pas qui parle avec la machine, mais peut-on écrire de l’autofiction avec une IA ?
Il me faut donc revenir à ces prérequis, m’oublier en tant qu’auteur et redevenir ce boulet de narrateur.
Ce qui me pousse c’est toujours le sentiment d’insatisfaction. Donc j’écris trois lignes ce matin et je les trouve évidemment bancales. Je les soumets à l’IA sachant pertinemment qu’elle va les rendre "propres", lisibles par le plus grand nombre. C’est ce qu’elle fait effectivement. Elle le fait en argumentant et je ne peux pas aller tout à fait contre ses arguments. En même temps l’insatisfaction se métamorphose en sensation de nullité. Quoi tu prétends écrire et tu n’es même pas capable d’aligner cinq mots dans une phrase qui tient la route. Benêt ! Je dois me reprendre. Plutôt que de rejeter en bloc tout ce que l’IA me propose j’essaie de comprendre ce qu’elle veut dire. Ou plutôt non ce n’est pas ce que je veux vraiment dire. Ce n’est pas comprendre, comprendre il n’y a pas de problème. Pour comprendre je comprends depuis le début je crois. On veut m’enfoncer quelque chose dans le crâne et moi je refuse. Je ne comprends pas la raison pour laquelle on veut que je vois les choses de cette manière consensuelle alors que justement ce que je vois ne l’est absolument pas. Cependant je m’accroche. Il en résulte un texte bref. Un texte tout ce qu’il y a de bien propre. De trop propre sans doute puisque je reviens de ma nullité vers la simple insatisfaction. Je reviens à mon point de départ en quelque sorte. J’ai tourné en rond autour de quelque chose d’insaisissable une fois encore.
Le sentiment d’insatisfaction se transforme en quelque chose d’autre. Je pense qu’il s’agit d’un leurre de même nature. La quête de sincérité, d’honnêteté. Et comme je sais pertinemment tout au fond de moi que c’est un leurre, je l’exagère, je caricature cette sincérité dans la tournure même de mes phrases que je rends bancales, maladroites, parce que la sincérité pour moi ne peut se dispenser d’être maladroite, évidemment.
À la fin je me perds, je ne sais plus qui je suis vraiment, est-ce que je suis l’auteur de ce texte, le narrateur, le dibbouk, tout semble se confondre en une entité inquiétante et hostile surtout à toute collectivité. Cette hostilité est un mode de la solitude. En existe-t-il d’autres j’aimerais bien le savoir.