5 février 2026
Le passé, le présent et le futur coexistent dans la structure de l’espace-temps. Nous n’avançons pas vers la mort ; nous contenons déjà, dans notre ligne d’univers, notre propre disparition. Je pensais à cela en commençant un nouvel article sur W. G. Sebald, à moins que les éléments de ma recherche sur son œuvre n’aient, simultanément, concouru à faire naître cette pensée. C’est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hantés par leur propre fin. Son narrateur marche dans le présent, mais il se perçoit comme un fantôme en sursis, un être déjà passé, observant un monde qui est lui-même une ruine future. La mélancolie n’est pas une humeur, c’est une position métaphysique : être conscient de sa propre nature de trace. De là à penser à moi, car au bout du compte tout revient à cela, le vertige que me procure cet amalgame m’obligea à me lever, à descendre à la cuisine et à boire un verre d’eau. En buvant mon verre d’eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois où j’ai bu un verre d’eau, ce fut plutôt un moment étrange, presque désagréable. Je suis celui qui boit l’éternel verre d’eau. Une sorte d’image archétypale du buveur d’eau. Une épiphanie de l’impersonnel. C’est souvent, de plus en plus, que je pense à cela, que je suis déjà mort depuis longtemps. Dans ce cas l’état dans lequel "je vis" est forcément un état anormal tellement il paraît normal. Peut-être que l’on se sera trompé lorsqu’on a inventé la flèche du temps. Ou pire on ne se sera pas trompé, on nous aura à dessein trompé sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant espérer je ne sais quel progrès ou quelle fin, alors que tout est déjà joué depuis des milliards d’années. Il se peut que tout ait été joué déjà dès la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est né puis est mort, et l’espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous rêvons nos vies entre les deux moments. Après avoir pensé à son narrateur, aux êtres, je me suis mis à penser les lieux dans son œuvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n’est pas un bâtiment dans le présent. C’est un nœud dans l’espace-temps où coexistent les voyageurs d’aujourd’hui, les déportés d’hier (c’est souvent une gare de déportation), l’architecte qui l’a conçue (et sa folie), sa future démolition ou son abandon. Sebald ne décrit pas un lieu, il le dissèque pour en révéler les couches de temps simultanées, comme un géologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon écran à remplir des pages de caractères. L’écriture comme machine à voyager dans le temps (sans bouger). Sa méthode de digression – passer d’un détail présent à un récit du XVIIIe siècle, puis à un souvenir personnel – n’est pas un procédé. C’est une simulation littéraire de cette relativité. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la même page, dans la même phrase longue, parce qu’ils pèsent le même poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une mélancolie éternelle. Je ne bénéficie pas d’une telle érudition mais je sens bien à quel point par exemple les années 60 se confondent avec celles des années 70 ou 80 et même 2026. Il y a même quelque chose de profondément apaisant, apaisant comme lorsqu’on se balade dans un cimetière en lisant ça et là les dates et les noms.