mai

Carnets | mai

12 mai 2019

Nous avons d’abord vu des morceaux de glace isolés, gros comme des tonneaux, qui cognaient contre la coque en laissant un bruit sourd, comme si quelqu’un frappait de l’intérieur. Puis sont apparues les masses blanches. Elles dépassaient la ligne d’horizon, avec des pans bleu pâle, des arêtes sales, et glissaient à six nœuds dans le courant, indifférentes à notre présence. On sentait le froid monter du pont, une haleine humide qui nous piquait les doigts malgré les gants. Que notre coque puisse encaisser un choc avec l’une de ces montagnes, personne n’y croyait vraiment. Le second courait d’un bout à l’autre du gaillard, aboyait des ordres, faisait tourner la barre d’un côté puis de l’autre ; on ne l’avait jamais vu aussi nerveux. C’est Louis qui, le premier, a mis des mots sur ce que tous pensaient. Après le déjeuner, en bourrant sa pipe de terre cuite, il a haussé les épaules, soufflé un peu de fumée grise et dit que nous n’étions pas censés trouver de pareilles glaces sur notre route, que nous avions dû remonter trop au nord. Il a ajouté, presque aussitôt, que même les meilleurs capitaines pouvaient se tromper, pour essayer de rattraper sa phrase avant qu’elle ne lui retombe dessus. À partir de là, ça n’a plus été pareil. On parlait moins fort sur le pont, les regards glissaient vers la passerelle dès que la coque vibrait un peu. Le second, lui, changeait de peau. Il venait nous voir un par un, posait la main sur une épaule, demandait si le quart n’était pas trop dur, si le froid ne nous entamait pas, s’informait des familles restées au pays. On voyait bien qu’il flairait autre chose que le vent. Un après-midi, il est tombé sur le mousse en train de discuter près des cuisines ; le gamin répétait à voix haute que nous tournions en rond, que la mer nous avait perdus. Le second a dégainé sa petite épée d’un geste si rapide que le bruit du métal a traversé le couloir. Il a simplement posé la lame contre la joue du garçon, sans appuyer. Le mousse s’est figé, les yeux écarquillés, et l’humidité a envahi son pantalon. Le second a éclaté de rire, a essuyé sa lame sur la vareuse du petit et est reparti en sifflotant. Le soir même, le capitaine a fait passer l’ordre de faire monter les femmes sur le pont et de percer quelques tonneaux de vin d’Andalousie. Entre deux grains, le ciel s’est dégagé ; la mer s’est calmée d’un coup et, au-dessus de nos têtes, brillaient des constellations que nous n’avions jamais vues. On a sorti un violon, un accordéon, un tambourin, et bientôt les chaînes ont claqué au rythme des pas. Les femmes, encore engourdies de la cale, se sont mises à tourner, les bracelets tintant autour des chevilles. Le navire avançait dans une eau presque noire, sous ce plafond tranquille. Sur la passerelle, on distinguait la silhouette immobile du capitaine, sans pouvoir lire son visage. Quant au second, personne ne savait où il se tenait. Cela suffisait à donner à la danse un éclat étrange, entre joie forcée et menace en suspens.|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mai

11 mai 2019

Dès les premiers jours, nous avons compris que le second ne ferait de ce voyage une promenade pour personne. Il relayait les ordres du capitaine avec une précision maniaque et, en même temps, jouait avec nous comme avec un jeu de cartes. Le matin, il pouvait vous tapoter l’épaule en vous appelant par votre prénom, vous demander des nouvelles d’un mal de dos, puis, une heure plus tard, vous reprendre sèchement devant tout le monde pour un nœud mal fait, le regard plein de mépris. Rien ne semblait le surprendre ; il agissait comme si tout ce qui arrivait avait déjà été prévu par lui. Entre nous, nous l’appelions l’anguille : jamais où on l’attendait, toujours fuyant, toujours un peu visqueux. Le capitaine lui faisait confiance ; nous, pas. Nous savions qu’il ne connaissait ni la charité ni la pitié. Il avait une façon bien à lui de nous “éduquer”. Quand un homme se vantait d’avoir rendu un service honnête à un autre, il éclatait de rire, le traitait de simplet et lui expliquait qu’il venait de se faire avoir. À l’inverse, lorsqu’il surprenait quelqu’un la main dans un sac de vivres ou en train de dissimuler une bague volée à une captive, il le félicitait devant témoins, louait sa débrouillardise, disait qu’un bon marin devait penser à lui d’abord. Le coup tombait plus tard. On revoyait le même homme, quelques jours après, avec un moignon grossièrement bandé ou la bouche pleine de sang, incapable d’articuler un mot. Le second sortait alors sa petite épée à garde ouvragée, l’essuyait soigneusement sur un chiffon et expliquait que, désormais, l’intéressé n’aurait plus à porter le poids de sa faute : la main avait payé, ou la langue, et chacun pouvait retourner au travail. Il apparaissait sans bruit. On levait la tête et il était déjà là, derrière soi, en train d’observer un geste, un regard, comme s’il cherchait en permanence la faille suivante. Depuis le départ, presque aucun de nous n’échappait à cette impression de marcher sous un examen continu, partagé entre la peur d’être pris en défaut et la colère de se sentir traité en enfant. Le soir, après le repas, il savait aussi nous tenir. Il s’asseyait près du poêle, faisait tourner un peu de rhum dans sa tasse et se mettait à raconter. Il parlait de villes de pierre blanche au bord de lacs d’altitude, de temples recouverts d’or où le soleil se reflétait au point de brûler les yeux, de processions où un serpent à plumes traversait le ciel dans un bruit d’ailes. Il décrivait les mines, les coffres, les pièces si nombreuses qu’on les pesait au lieu de les compter. À l’écouter, on avait l’impression qu’il y avait été, qu’il revoyait tout en détail. Aucun de nous n’aurait osé dire que ce n’étaient peut-être que des histoires. Nous restions là, accrochés à ses mots, à l’idée que, de l’autre côté de l’océan, nous pourrions un jour nous aussi poser la main sur quelque chose de ce métal-là, et, pendant qu’il parlait, la rancœur se tassait un peu, juste assez pour tenir jusqu’au lendemain.|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mai

10 mai 2019

Jamais le capitaine ne déjeunait ni ne dînait avec nous. Quand quelqu’un, à table, risquait une remarque là-dessus, la phrase tombait au milieu des assiettes et tout le monde se taisait aussitôt, comme si l’on avait parlé d’un mort. De lui, nous savions peu de choses, sinon ce que certains anciens racontaient à voix basse : mousse lui aussi, embarqué très jeune, passé par la marine militaire, puis marchande, avant de prendre le commandement de ce navire chargé de corps. Est-ce que c’était l’argent, l’ambition, ou simplement la pente des choses qui l’avait mené là, personne ne le disait clairement. Quand il n’était pas sur la passerelle – ce qui arrivait rarement –, il se retirait dans sa cabine. Le cuistot lui portait ses repas sur un plateau, parfois accompagné du mousse, que les hommes avaient affublé d’une robe trop courte et d’un fichu, avec un peu de suie autour des yeux pour imiter le khôl. On riait en le voyant passer dans le couloir, gêné dans ses chaussures, mal rasé sous le foulard ; on disait que le capitaine aimait qu’on lui “offre une femme” de temps en temps. Des femmes, pourtant, il n’en manquait pas à fond de cale, serrées sur leurs planches, ni des enfants dont on entendait parfois les pleurs monter jusqu’aux cuisines. Mais il y avait dans l’humiliation du mousse quelque chose qui divertissait plus sûrement les hommes que les coups et les viols distribués en bas : une façon de transformer l’un des nôtres en jouet, le temps d’une soirée, et de renverser pour quelques heures l’ennui, la fatigue, la peur. Ces débordements revenaient à intervalles irréguliers, comme une soupape. On buvait plus que d’habitude, on se bousculait, on tirait sur les vêtements, les cris, les injures, les sanglots se mêlaient, puis tout retombait, effacé par le vent qui balayait le pont et chassait au loin les restes de musique et les râles. Le capitaine ne se montrait presque jamais dans ces moments-là. On savait qu’il entendait tout, là-haut, mais il restait enfermé derrière sa porte, comme s’il s’agissait d’une manœuvre parmi d’autres dont il n’avait pas à s’occuper. Le lendemain, fidèle à lui-même, il reprenait sa place sur la passerelle, regard fixé droit devant, les mains sur le compas, et veillait à garder entre ses hommes et lui la même distance nette, comme si rien, en dessous, ne pouvait avoir la moindre influence sur la route.|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mai

9 mai 2019

Le cœur alourdi par tant d’actes brouillons, je les voyais, mes camarades, s’appliquer jour après jour à bâtir une résignation propre, presque soignée. Chacun tenait sa place, faisait son quart, entretenait la coque et les cordages comme si tout était en ordre. Le capitaine, lui, restait en retrait près de la table à cartes ; il sortait le compas, réglait le sextant, notait des chiffres qu’il rangeait aussitôt. La position restait pour lui seul. Nous ne savions pas si nous suivions une route ou si nous tournions en rond sur cette mer plate où chaque jour ressemblait au précédent avec une obstination de miroir. La nuit, quand le moteur se taisait un peu et que les ordres cessaient, ceux qui ne dormaient pas montaient sur le pont. Ils se tenaient au bastingage, aux ris, aux filins, aux cordes poisseuses, dans le vent et les embruns. Certains fumaient, d’autres non, mais tous fixaient la ligne sombre de l’horizon comme s’ils attendaient d’y voir surgir une forme nouvelle, une version d’eux-mêmes entrevue un instant et qu’ils laisseraient filer pour pouvoir, au matin, reprendre leur ennui comme on remet une veste connue. Parmi eux, il y avait ce jeune mousse aux yeux très clairs, avec ses mains rouges d’eau froide et de corde brûlée. Il balbutiait des phrases que le vent emportait aussitôt, trop fort sur le pont pour comprendre un mot. Tout entier perdu dans sa solitude, il donnait l’impression de s’adresser à quelque chose ou à quelqu’un, là-bas, pour qu’on lui prête assez de force pour rester juché sur le bord sans basculer dans le noir. Je le voyais hésiter, se pencher, se redresser, rire tout seul comme un imbécile, puis serrer le cordage à s’en blanchir les phalanges pour garder l’équilibre dans les roulis. Je savais qu’aucune parole de consolation ne tiendrait longtemps sur cette mer-là ; d’ailleurs je n’en avais pas à lui offrir. Comme les autres, j’avais déjà franchi le pas qu’il redoutait : celui où l’on cesse de demander où l’on va et si cela a un sens, où l’on se contente de rester à bord, sans même espérer qu’un|couper{180}

Carnets | mai

8 mai 2019

Il y a des nuits où tout se passe dans un gris sale, comme si quelqu’un avait baissé la saturation. Je marche dans des couloirs sans fenêtres, je rate des trains qui ne partent jamais, les annonces défilent sans qu’aucun départ n’ait lieu. Au réveil, je ne me souviens de rien de précis, seulement de cette lourdeur au fond du ventre, d’un message que j’aurais reçu mais que je ne parviens pas à relire, mal remis, mal ficelé. La journée démarre là-dessus : le café renversé sur la table, un rendez-vous oublié, le corps qui traîne d’une tâche à l’autre avec une petite résistance sourde, sans vraie raison apparente. Ces rêves semblent juste distiller ce que la veille a accumulé de petits agacements, de frustrations, d’espoirs tombés à plat. Et puis, une fois de temps en temps, au milieu de ce brouillard, il y a la couleur. Je me souviens d’un rêve où tout restait aussi monotone que d’habitude jusqu’au moment où une porte s’est ouverte sur un champ de colza en plein éclat. Un jaune violent, presque douloureux, si net que j’ai eu l’impression de respirer dedans. Rien d’autre ne se passait : pas de dialogues, pas d’histoire, seulement cette couleur qui remplissait tout. C’est elle qui m’a réveillé, comme un sursaut. J’avais encore dans les yeux le jaune et, déjà, il commençait à se dissoudre. La première pensée a été de refermer les paupières, de retourner le chercher, comme on replonge la main dans une poche pour vérifier qu’on n’a pas perdu ses clés. En vain : le rêve s’était refermé comme un rideau. On ne commande pas ces choses-là, on les prend comme elles viennent, gris ou éclatantes, avec ce qu’elles laissent dans le corps. Il reste alors cette impression que nos humeurs obéissent à une sorte de météo souterraine dont les rêves seraient les éclairs fugitifs. Je n’ai aucune théorie sur la mécanique en jeu ; je vois seulement qu’un matin de colza jaune ne sonne pas pareil qu’un matin de couloirs gris, même si, dehors, le ciel a exactement la même couleur.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai

7 mai 2019

Un jour il faudra bien que tu la sentes remonter, la joie, depuis le sol, comme une petite poussée qui grimpe le long des jambes, arrive au ventre, touche le cœur et, avec un peu de chance, finit par éclaircir la tête. Pour l’instant tu tiens avec des habitudes, des écrans, des listes et des “on verra”, mais ça ne durera pas toujours. Un jour – pas forcément un grand soir, peut-être un matin banal – il faudra arrêter de tourner autour et se remettre à l’ouvrage pour de bon : choisir un bout de terrain, repérer une clairière, guetter la perche, la tige, le vieux rondin, respirer à plein poumons cette odeur d’humus et de bois mouillé, et commencer une cabane. Pas un château, ni une villa, ni un mas, ni un manoir ; l’intime s’y perdrait. Juste une pièce, ronde ou presque, genre yourte sans folklore, pas trop belle, pas sophistiquée, avec de quoi tenir debout en hiver et laisser passer l’air en été. Une petite cabane pour tes vieux os, où l’on pourrait s’asseoir sur une caisse, rouler une cigarette douteuse, boire un verre de vin volé au supermarché du coin, écouter la pluie cogner sur la tôle et le vent secouer la porte en pensant à rien de précis. La nuit, à travers une toiture un peu disjointe, tu verrais passer les étoiles, la lune se lever derrière les arbres et suivre sa route tranquille pendant que, tout près, des bêtes viendraient flairer l’odeur d’un homme qui ne leur demande rien et ne leur veut rien non plus. Comme je te connais, tu pourrais tout lâcher d’un coup pour ça : l’atelier encombré, les expositions à venir, les rendez-vous, les plans de carrière. Partir là-bas sans idée de retour, mais sans drame, simplement parce que tu aurais enfin trouvé un endroit à ta mesure. Vivre au ras des racines, avec les troncs pour voisins, comme un enfant fatigué qui aurait vieilli trop vite et qui se remettrait à rire devant la rosée en se faisant peur tout seul quand une branche craque. Construire la cabane, la réparer, l’ajuster, et puis attendre, sans précipiter rien : les mouches, les vers, les oiseaux qui finiront bien par faire de ton abri un nid, un jour ou l’autre. Ce serait ta façon de rendre le corps et le reste à ce grand “tu” muet qui t’accompagne depuis le début, sans réponse ni exigence, mais qui n’a jamais cessé de te donner envie, justement, de planter quatre poteaux et d’y accrocher un toit.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai

6 mai 2019

Après l’exposition au Prieuré de Salaise-sur-Sanne – les voûtes, la pierre fraîche, la lumière qui tombe juste, le public qui se déplace exprès – le calendrier m’emmène vers des lieux plus modestes : médiathèque de village, salle polyvalente repeinte à la va-vite, café associatif au fond d’une rue. Au même moment arrivent deux invitations de lieux prestigieux dans les environs, un salon réputé dans le sud, un mail d’une galerie parisienne. Sur la table, les courriers et les mails alignés formaient un joli tableau de “carrière”. Dedans, c’était autre chose : une inquiétude sourde, une sorte de trac qui n’avait rien à voir avec la surface des choses. En regardant ça de plus près, j’ai compris que c’était moi qui dressais la carte avec des lieux “haut” et des lieux “bas”. Les tableaux, eux, ne changent pas de nature quand on les décroche d’un prieuré pour les accrocher dans un café. Ce qui varie, ce sont les façons de se tenir devant : le public venu en costume pour un vernissage, celui qui tombe sur les toiles en allant chercher un livre ou un café, les conversations qui naissent ou pas. La “valeur” des œuvres est la même ; ce que le décor modifie, c’est la façon dont on la perçoit, la confiance qu’on lui accorde d’emblée. Longtemps, j’ai pensé que plus le cadre serait noble – murs blancs, volumes généreux, éclairage étudié, signalétique propre, accès simple – mieux mes toiles seraient servies. C’est en partie vrai : une lumière posée au bon endroit, un mur qui ne les écrase pas, ça aide réellement la rencontre. Mais les accrochages successifs m’ont obligé à déplacer la question. Si un tableau n’a pas sa propre lumière interne, on pourra le noyer sous tous les spots possibles, il restera plat. Si cette lumière existe, elle finit par percer, même sous des moyens du bord. Il m’est arrivé de le vérifier dans les deux sens. Dans certains très beaux lieux, on m’a imposé des éclairages tellement spectaculaires – projecteurs violents, couleurs changeantes – que le travail disparaissait sous l’effet de scène, et je n’avais aucun moyen d’y toucher. Ailleurs, dans un café associatif au bout d’une départementale, avec trois appliques bancales et un néon qui grésille, j’ai retrouvé exactement la sensation de la toile telle qu’elle m’était apparue dans l’atelier, comme si elle tenait sa place malgré le reste. D’un accrochage à l’autre, certaines œuvres se sont affaissées, d’autres ont résisté. Ce n’était pas la faute des salles : c’était un test de solidité que je n’avais pas prévu. À force, le lieu d’exposition a cessé d’être pour moi un simple décor ou un “étage” dans une carrière, pour devenir un partenaire de dialogue. Parfois il amplifie ce que j’ai fait, parfois il le atténue, parfois il laisse juste passer. Et cela ne coïncide pas toujours avec sa réputation. De là, une conséquence simple : si je commence à parler de “petite exposition”, je me piège. Chaque accrochage confronte les tableaux à une lumière, à un espace, à des yeux disponibles ce jour-là ; cela suffit à lui donner du poids. Quant à moi, je gagne un peu de liberté en laissant tomber l’idée de “grandes” expositions au sens hiérarchique. La seule grandeur qui m’importe, maintenant, c’est celle d’une toile qui tient debout, où qu’on la pose.|couper{180}

réflexions sur l’art

Carnets | mai

5 mai 2019

On m’a collé pas mal de mots sur le dos au fil des années : « dispersé », « papillonnant », « instable », et, les mauvais jours, « un peu malade ». La scène se répète : quelqu’un prend un air sérieux, aligne les symptômes – projets commencés puis laissés en plan, changements de direction, difficulté à « se poser » –, puis conclut qu’il faudrait corriger, canaliser, traiter. Quand on est en face, on peut encaisser et se sentir détraqué, ou bien se redresser en se disant que c’est un privilège que les autres ne comprendront jamais. Dans les deux cas, on reste enfermé dans le même cadre. Un jour, en sortant encore d’un rendez-vous de ce genre, avec le diagnostic bien rangé dans une chemise cartonnée, je me suis entendu dire tout haut : « Bon, il va falloir faire avec. » Ce n’était pas une phrase de psy, ni un mantra trouvé dans un livre, c’était juste cette constatation : ce cerveau-là, c’est le mien, il ne va pas s’échanger, autant arrêter de rêver à un modèle plus stable. « Faire avec », ce n’était pas baisser les bras, ni dresser un drapeau de différence, c’était regarder le terrain tel qu’il est et voir ce que je peux bâtir dessus sans attendre qu’il change. Ce petit déplacement a suffi pour qu’un coin d’air entre. Rien à voir avec le « c’est comme ça » qu’on balance pour fermer les discussions. Ce « c’est comme ça » là vient avec tout un ton : haussement d’épaules, fatalisme, vieux proverbes sur « la vie ». Il colle l’étiquette sur le monde et en fait un bloc compact où rien ne bougera plus. « Faire avec » reste du côté de l’intime : ce n’est pas l’univers qui est figé, c’est seulement moi qui suis comme ça aujourd’hui, et je vais essayer de composer avec. Depuis, je sens que je me balance entre les deux formules comme un pendule un peu fatigué. Il y a des matins où je me lève dans l’humeur « faire avec » : je regarde la liste de choses entassées, mes envies qui partent dans tous les sens, et je commence quelque part, sans trop commenter. D’autres jours, la lassitude, la peur, un mail administratif suffisent à me faire glisser vers « c’est comme ça », et je me surprends à répéter les phrases des anciens, celles qui coupent court. Ce va-et-vient se lit dans les gestes les plus banals : changer de chaîne au moment où le reportage devient trop lourd, fermer un onglet dès que l’article demande un peu d’attention, détourner le regard devant quelqu’un couché dans une entrée d’immeuble. Le zapping n’est pas seulement une histoire d’écran, c’est un petit réflexe qui saute en nous pour éviter de rester trop longtemps au même endroit. Plutôt que de le maudire, j’essaie maintenant de le voir venir, comme ces nuages qu’on suit du regard en sachant qu’aucun ne restera. Il y a, dans cette simple observation, une forme d’apaisement qui ressemble à ce que certains textes bouddhistes racontent sans avoir besoin de l’annoncer. Les rares personnes chez qui j’ai vu ça en acte n’avaient rien de maîtres spirituels. C’étaient un voisin qui bricolait dans son garage en disant « on va faire avec » quand une planche vrillait, une vieille tante qui ajustait sa pension en riant de ses comptes mal faits, un patron de bar qui haussait les épaules devant une journée sans clients avant de reprendre son chiffon. Ils coupaient leurs légumes, rangeaient leurs outils, essuyaient leurs verres avec ce mélange de sérieux et de légèreté qui ne nie pas la difficulté mais ne la dramatise pas non plus. Leur sagesse, si on veut l’appeler ainsi, tenait dans ce sourire qui arrivait après coup, comme s’ils avaient fini par trouver le balancier lui-même vaguement comique.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai

4 mai 2019

Longtemps, j’ai cru qu’on tenait debout en collant des étiquettes sur tout : les choses, les gens, les endroits. Nommer, c’était calmer le remous, fixer un cadre autour de ce qui menaçait de déborder. On disait “campagne”, “ville”, “plaisir”, “travail”, “art”, comme on range des dossiers dans des chemises. La réalité, c’était ce classement. À l’adolescence, j’ai testé la case “campagne” pour de bon. On avait quitté la ville, et je me retrouvais face aux champs, aux haies, aux collines, à ces routes longues qui n’aboutissaient nulle part. Rien ne bougeait, ou si peu : un tracteur au loin, un chien derrière un grillage, le vent dans les peupliers. L’ennui m’est tombé dessus là, pas l’ennui noble, mais cette impression de n’avoir rien à faire avec ces lignes, de ne pas parler la même langue que les prés. Je revenais vers la ville en tremblant un peu, comme si nous avions échoué, la campagne et moi, à nous trouver un sens commun. Plus tard, j’ai cherché ce sens dans l’autre extrême. Ce qui restait des bordels, des ports, des tavernes s’est chargé de remplir les creux. Des comptoirs collants, des femmes qui fumaient en regardant ailleurs, de grands seins lourds qu’on payait à l’heure, des fards qui coulaient un peu dans la lumière jaune et renvoyaient, déformés, mes propres désirs. Là, au moins, quelque chose s’agitait : musique trop forte, verres, promesses minuscules, phrases sales chuchotées à l’oreille. Je m’y suis enfoncé comme dans un couloir sans fin, persuadé qu’au bout il y aurait une éclaircie. À force de tourner en rond dans ces mêmes ruelles, de revoir les mêmes regards, la même lassitude sous le maquillage, le tunnel a commencé à sentir la vieille vapeur de friture et de sueur. La fatigue a pris le dessus, une fatigue épaisse, nauséeuse, devant ce trop-plein de tentatives pour inventer autre chose que ce qui était là. C’est à ce moment-là, une nuit sans qualité particulière, que j’ai lâché prise, non par courage mais parce que je n’en pouvais plus des aller-retour entre les champs muets et les tavernes bruyantes. J’ai ouvert les mains et je t’ai trouvée, toi, qui n’avais rien demandé : une toile posée sur un chevalet bancal, blanche, muette, dans une pièce qui sentait encore la lessive et le tabac froid. Tu ne promettais rien, tu ne proposais ni salut ni chute, seulement cette surface vide prête à recommencer tous les voyages sous une autre forme. Je pouvais y déposer l’ennui des paysages, les néons des ports, les seins lourds, les gouffres inventés de mon esprit, les ramener à des lignes, des taches, des couleurs. Tu étais là pour absorber l’inquiétude de la répétition, la transformer en quelque chose de regardable, parfois. Peu importe qu’on puisse m’appeler ou non “peintre”, que je sache expliquer ce que je fais. Les toiles que nous avons tirées de ces rencontres sont des fruits, la trace de nos ébats maladroits : rejetons de mes vices, enfants de tes vertus silencieuses.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai

3 mai 2019

Avec l’âge, on apprend à dire “goût” à la place de “désir”. On parle d’arômes, de cuisson lente, de recettes de famille ; ça passe mieux que d’avouer qu’on a encore envie de sentir un corps contre soi. J’étais assis en face d’elle, un soir de chaleur lourde, à lui expliquer très sérieusement comment mon père préparait le bœuf bourguignon. Je détaillais le choix du vin, le temps de mijotage, le moment précis où il ajoutait le pied de veau pour lier la sauce. La fenêtre était entrouverte, l’air ne rentrait pas, la table collait un peu sous les avant-bras. Elle m’écoutait en jouant distraitement avec sa cigarette, les cheveux attachés trop haut, la nuque humide. Au milieu d’une phrase, elle a soufflé : « Pff, fait chaud, ça ne te dérange pas si je me mets à l’aise ? » J’ai fait oui de la tête, persuadé qu’elle allait enlever ses chaussures ou dégrafer un bouton. Elle s’est levée, a tiré son t-shirt par-dessus la tête, puis le reste a suivi sans ralentir : le soutien-gorge, la jupe, la petite culotte qui a glissé le long des cuisses, tout posé sur une chaise, dans un bruit sec de tissu. Elle est revenue s’asseoir comme si de rien n’était, complètement nue, le verre à la main, les cuisses ouvertes juste ce qu’il fallait pour que je n’aie aucun endroit “neutre” où poser les yeux. J’avais encore en bouche les mots “pied de veau”, coincés quelque part entre la langue et le palais. C’est à ce moment-là que j’ai senti toute la comédie de mes histoires de bourguignon. J’avais cru être poli, respectueux, tenir mon rôle d’homme bien élevé qui parle de son père et de cuisine pour ne pas “mettre mal à l’aise”. En réalité, je m’abritais derrière la recette comme derrière un paravent, convaincu qu’il ne se passerait plus rien de ce genre dans ma vie. Sa nudité venait de traverser ce paravent comme un courant d’air. La chaleur qui m’est montée au visage n’était pas seulement du désir, mais une panique sourde : qu’est-ce que j’étais censé faire de ça, à mon âge, avec mon énergie en rade, mes manières prudentes ? J’ai bafouillé une fin de phrase sur la gélatine du pied de veau, puis j’ai entendu ma voix dire que je devais absolument passer un coup de fil, que j’avais oublié une chose urgente. Elle m’a regardé, sans insister, avec un demi-sourire que je n’ai pas su lire. J’ai remis mon chapeau comme si je fuyais la pluie, attrapé mes clés, traversé la pièce en évitant de la toucher. Dehors, la rue m’a accueilli avec son bitume tiède et ses passants indifférents. Je me suis senti immédiatement soulagé, et aussitôt après vaguement grotesque, comme un type qui s’enfuit d’un feu en expliquant qu’il doit surveiller une casserole. *illustration* huile sur toile pb 2019|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mai

02 mai 2019

On cite Gandhi pour la non-violence comme si cela annulait tout le reste, alors qu’il n’a jamais cessé de parler de colère. Pas la crise de nerfs, pas le coup de poing au comptoir, mais cette montée de chaleur qui refuse l’injustice et qui, selon lui, devait être tenue, orientée, plutôt que refoulée. Homère commence l’Iliade par là : “Chante, déesse, la colère d’Achille…” ; ce n’est pas un défaut de caractère, c’est la matière même du poème. Les anciens savaient que rien ne change sans cette poussée, sans ce feu dans le ventre. Quand ils cherchaient à comprendre ce que nous appelons aujourd’hui “passion”, ils regardaient les entrailles encore fumantes des gallinacées, ils tâtaient la bile, ils localisaient la colère dans le foie, dans les intestins. Colère, ire, Ira : vigueur. C’est dans ce même ventre qu’aujourd’hui on nous demande de tout ravaler au nom du “savoir-vivre ensemble”. Se mettre en colère, c’est “perdre le contrôle”, “perdre la face”, gêner la réunion de copropriété, perturber le débat, faire tache sur la photo de groupe. Ceux qui se laissent traverser parlent souvent de cette force qui les met “hors d’eux-mêmes”, comme si sortir de ce “moi” bien dressé, poli, social, était déjà une faute. Hors de moi, qui parle alors quand ça monte ? Les pouvoirs qui nous administrent ont trouvé une méthode élégante pour ne pas répondre : nettoyer. On balaye les campements, on repeint les murs tagués en une nuit, on chasse les corps jugés sales des centres-villes, on gomme les traces. Au XIXᵉ siècle, on a percé de larges avenues pour que les révoltes ne puissent plus se retrancher dans les ruelles ; aujourd’hui, on installe des jardinières en béton et des grilles anti-squat sous les ponts. Hygiène, salubrité, “tranquillité publique” : tout ce vocabulaire sert à éloigner la colère des lieux où elle pourrait se voir. On traite la colère comme un choléra moderne : quelque chose de contagieux, d’opaque, qu’il faut contenir, isoler, repousser au-delà du périphérique, au-delà des frontières. Pendant ce temps, l’énergie qui la porte continue de s’accumuler. Elle ne disparaît pas parce qu’on la rebaptise “incivilité” ou “trouble à l’ordre public”. Elle se comprime comme un gaz dans nos corps, dans nos rues lissées, dans les discours où tout doit rester “apaisé”. Elle trouve alors d’autres sorties, parfois atroces : une foule qui bascule, un geste de plus, trois coups de feu dans le dos d’un homme qui avait précisément tenté de faire de cette force autre chose qu’un massacre. Le 30 janvier 1948, Gandhi tombe sous la colère d’un extrémiste qui lui reproche sa réconciliation avec les musulmans ; le 31 octobre 1984, Indira Gandhi tombe à son tour sous les balles de ses propres gardes sikhs. La même Inde qui avait produit un mot aussi doux et dangereux que ahimsa, la non-violence, laisse s’écrire ces scènes de bile renversée. On peut y voir la preuve que la colère est mauvaise en soi, qu’il fallait la bannir. On peut y voir aussi, plus simplement, que ce que nous appelons colère, providence, fatalité, est le nom que nous donnons à ce moment où la force comprimée trouve une issue, bonne ou mauvaise, sacrée ou ignoble. La question n’est peut-être pas de savoir comment l’abolir – ceux qui prétendent l’avoir fait mentent, on le sent à leurs voix lisses – mais comment reconnaître qu’elle nous traverse, qu’elle siège toujours dans les entrailles, et ce que nous choisissons d’en faire avant qu’elle ne choisisse pour nous.|couper{180}

Carnets | mai

01 mai 2019

Quand il ne restait plus grand-chose à manger à l’internat, on sortait les haricots. C’était le plat de fond de tiroir : eau grise, quelques grains qui s’écrasaient sous la fourchette, vapeur qui sentait plus le cantine que le jardin. Les jours de haricots, on savait qu’il n’y aurait pas de rab, pas de viande cachée au fond du plateau, rien à espérer après. Et puis il y avait les jours pires encore, ceux où même les haricots manquaient : assiettes qui circulent avec deux cuillers de quelque chose, surveillant qui hausse les épaules, “c’est comme ça”, silence dans le réfectoire. La “fin des haricots” n’était pas une expression, c’était une table devant soi avec presque rien dedans. Je me demande parfois si ce moment-là n’est pas exactement celui que nous passons notre temps à repousser à l’échelle du monde entier : le jour où il n’y a plus rien à rajouter, plus de promesse, plus d’illusion de rab, et où il faut bien regarder le fond de l’assiette. On nous explique que souhaiter la fin de tout, c’est fou, irresponsable, destructeur, et pendant ce temps on fait semblant de croire que tout peut continuer comme avant, que les mêmes discours politiques réchauffés tiendront encore quelques saisons, comme ces sauces qu’on rallonge à l’eau. Tout le monde sait pourtant que quelque chose est allé trop loin, que le plat est déjà raclé. La violence, on la découvre là, à ciel ouvert : dans les regards qui se durcissent, dans le mépris, dans les décisions prises loin des tables où ça compte. Pas besoin de grenades ni de chasseurs en rangers : c’est une énergie brute qui circule, qui cherche une sortie, qui prend n’importe quel masque pourvu qu’elle casse quelque chose. On l’appelle “violence” pour la tenir à distance, comme si le mot suffisait à l’enfermer de l’autre côté de la vitre. Mais cette énergie-là ne naît pas de rien ; elle s’accumule comme un gaz dans les pièces qu’on ne veut pas aérer, dans les morales à deux vitesses, les existences étriquées, les pouvoirs qui ne lâchent rien, les profits qu’on protège comme des trésors sacrés. On construit des châteaux de cartes sur du sable, on s’extasie sur la patience mise à les monter, on écrit des lois pour que personne ne vienne y toucher, et on s’étonne quand le moindre courant d’air renverse tout. La violence, comme la liberté, comme l’amour, fait peur à ceux qui tiennent encore les clés des placards à provisions. De là leurs sermons, leurs appels au calme, leurs promesses de réformes qui ne réforment rien. Je me surprends parfois à souhaiter que la fameuse “fin des haricots” arrive pour de bon, qu’on en finisse avec ce décor de cantine où l’on sert du réchauffé en racontant que c’est un festin. Non pas par goût de la catastrophe, mais parce que je n’arrive plus à croire à ces demi-mesures qui prolongent l’agonie. Rimbaud, qui avait vu plus loin que la plupart, parlait de Charité, pas au sens mièvre des sermons, mais comme d’un mot terrible qui coupe net le calcul, le mérite, la comptabilité des fautes et des mérites. Peut-être que la seule clef des paradis qu’on a perdus traîne quelque part entre la table vide, la colère qui monte et ce mot-là, trop grand pour nos bouches. En attendant, on remue nos assiettes en cherchant un haricot de plus, comme si ça pouvait nous éviter d’y penser. illustration Technique mixte sur papier pb 2019|couper{180}