Jamais le capitaine ne déjeunait ni ne dînait avec nous. Quand quelqu’un, à table, risquait une remarque là-dessus, la phrase tombait au milieu des assiettes et tout le monde se taisait aussitôt, comme si l’on avait parlé d’un mort. De lui, nous savions peu de choses, sinon ce que certains anciens racontaient à voix basse : mousse lui aussi, embarqué très jeune, passé par la marine militaire, puis marchande, avant de prendre le commandement de ce navire chargé de corps. Est-ce que c’était l’argent, l’ambition, ou simplement la pente des choses qui l’avait mené là, personne ne le disait clairement. Quand il n’était pas sur la passerelle – ce qui arrivait rarement –, il se retirait dans sa cabine. Le cuistot lui portait ses repas sur un plateau, parfois accompagné du mousse, que les hommes avaient affublé d’une robe trop courte et d’un fichu, avec un peu de suie autour des yeux pour imiter le khôl. On riait en le voyant passer dans le couloir, gêné dans ses chaussures, mal rasé sous le foulard ; on disait que le capitaine aimait qu’on lui “offre une femme” de temps en temps. Des femmes, pourtant, il n’en manquait pas à fond de cale, serrées sur leurs planches, ni des enfants dont on entendait parfois les pleurs monter jusqu’aux cuisines. Mais il y avait dans l’humiliation du mousse quelque chose qui divertissait plus sûrement les hommes que les coups et les viols distribués en bas : une façon de transformer l’un des nôtres en jouet, le temps d’une soirée, et de renverser pour quelques heures l’ennui, la fatigue, la peur. Ces débordements revenaient à intervalles irréguliers, comme une soupape. On buvait plus que d’habitude, on se bousculait, on tirait sur les vêtements, les cris, les injures, les sanglots se mêlaient, puis tout retombait, effacé par le vent qui balayait le pont et chassait au loin les restes de musique et les râles. Le capitaine ne se montrait presque jamais dans ces moments-là. On savait qu’il entendait tout, là-haut, mais il restait enfermé derrière sa porte, comme s’il s’agissait d’une manœuvre parmi d’autres dont il n’avait pas à s’occuper. Le lendemain, fidèle à lui-même, il reprenait sa place sur la passerelle, regard fixé droit devant, les mains sur le compas, et veillait à garder entre ses hommes et lui la même distance nette, comme si rien, en dessous, ne pouvait avoir la moindre influence sur la route.
10 mai 2019
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Carnets | mai
11 mai 2019
Dès les premiers jours, nous avons compris que le second ne ferait de ce voyage une promenade pour personne. Il relayait les ordres du capitaine avec une précision maniaque et, en même temps, jouait avec nous comme avec un jeu de cartes. Le matin, il pouvait vous tapoter l’épaule en vous appelant par votre prénom, vous demander des nouvelles d’un mal de dos, puis, une heure plus tard, vous reprendre sèchement devant tout le monde pour un nœud mal fait, le regard plein de mépris. Rien ne semblait le surprendre ; il agissait comme si tout ce qui arrivait avait déjà été prévu par lui. Entre nous, nous l’appelions l’anguille : jamais où on l’attendait, toujours fuyant, toujours un peu visqueux. Le capitaine lui faisait confiance ; nous, pas. Nous savions qu’il ne connaissait ni la charité ni la pitié. Il avait une façon bien à lui de nous “éduquer”. Quand un homme se vantait d’avoir rendu un service honnête à un autre, il éclatait de rire, le traitait de simplet et lui expliquait qu’il venait de se faire avoir. À l’inverse, lorsqu’il surprenait quelqu’un la main dans un sac de vivres ou en train de dissimuler une bague volée à une captive, il le félicitait devant témoins, louait sa débrouillardise, disait qu’un bon marin devait penser à lui d’abord. Le coup tombait plus tard. On revoyait le même homme, quelques jours après, avec un moignon grossièrement bandé ou la bouche pleine de sang, incapable d’articuler un mot. Le second sortait alors sa petite épée à garde ouvragée, l’essuyait soigneusement sur un chiffon et expliquait que, désormais, l’intéressé n’aurait plus à porter le poids de sa faute : la main avait payé, ou la langue, et chacun pouvait retourner au travail. Il apparaissait sans bruit. On levait la tête et il était déjà là, derrière soi, en train d’observer un geste, un regard, comme s’il cherchait en permanence la faille suivante. Depuis le départ, presque aucun de nous n’échappait à cette impression de marcher sous un examen continu, partagé entre la peur d’être pris en défaut et la colère de se sentir traité en enfant. Le soir, après le repas, il savait aussi nous tenir. Il s’asseyait près du poêle, faisait tourner un peu de rhum dans sa tasse et se mettait à raconter. Il parlait de villes de pierre blanche au bord de lacs d’altitude, de temples recouverts d’or où le soleil se reflétait au point de brûler les yeux, de processions où un serpent à plumes traversait le ciel dans un bruit d’ailes. Il décrivait les mines, les coffres, les pièces si nombreuses qu’on les pesait au lieu de les compter. À l’écouter, on avait l’impression qu’il y avait été, qu’il revoyait tout en détail. Aucun de nous n’aurait osé dire que ce n’étaient peut-être que des histoires. Nous restions là, accrochés à ses mots, à l’idée que, de l’autre côté de l’océan, nous pourrions un jour nous aussi poser la main sur quelque chose de ce métal-là, et, pendant qu’il parlait, la rancœur se tassait un peu, juste assez pour tenir jusqu’au lendemain.|couper{180}
Carnets | mai
9 mai 2019
Le cœur alourdi par tant d’actes brouillons, je les voyais, mes camarades, s’appliquer jour après jour à bâtir une résignation propre, presque soignée. Chacun tenait sa place, faisait son quart, entretenait la coque et les cordages comme si tout était en ordre. Le capitaine, lui, restait en retrait près de la table à cartes ; il sortait le compas, réglait le sextant, notait des chiffres qu’il rangeait aussitôt. La position restait pour lui seul. Nous ne savions pas si nous suivions une route ou si nous tournions en rond sur cette mer plate où chaque jour ressemblait au précédent avec une obstination de miroir. La nuit, quand le moteur se taisait un peu et que les ordres cessaient, ceux qui ne dormaient pas montaient sur le pont. Ils se tenaient au bastingage, aux ris, aux filins, aux cordes poisseuses, dans le vent et les embruns. Certains fumaient, d’autres non, mais tous fixaient la ligne sombre de l’horizon comme s’ils attendaient d’y voir surgir une forme nouvelle, une version d’eux-mêmes entrevue un instant et qu’ils laisseraient filer pour pouvoir, au matin, reprendre leur ennui comme on remet une veste connue. Parmi eux, il y avait ce jeune mousse aux yeux très clairs, avec ses mains rouges d’eau froide et de corde brûlée. Il balbutiait des phrases que le vent emportait aussitôt, trop fort sur le pont pour comprendre un mot. Tout entier perdu dans sa solitude, il donnait l’impression de s’adresser à quelque chose ou à quelqu’un, là-bas, pour qu’on lui prête assez de force pour rester juché sur le bord sans basculer dans le noir. Je le voyais hésiter, se pencher, se redresser, rire tout seul comme un imbécile, puis serrer le cordage à s’en blanchir les phalanges pour garder l’équilibre dans les roulis. Je savais qu’aucune parole de consolation ne tiendrait longtemps sur cette mer-là ; d’ailleurs je n’en avais pas à lui offrir. Comme les autres, j’avais déjà franchi le pas qu’il redoutait : celui où l’on cesse de demander où l’on va et si cela a un sens, où l’on se contente de rester à bord, sans même espérer qu’un|couper{180}
Carnets | mai
8 mai 2019
Il y a des nuits où tout se passe dans un gris sale, comme si quelqu’un avait baissé la saturation. Je marche dans des couloirs sans fenêtres, je rate des trains qui ne partent jamais, les annonces défilent sans qu’aucun départ n’ait lieu. Au réveil, je ne me souviens de rien de précis, seulement de cette lourdeur au fond du ventre, d’un message que j’aurais reçu mais que je ne parviens pas à relire, mal remis, mal ficelé. La journée démarre là-dessus : le café renversé sur la table, un rendez-vous oublié, le corps qui traîne d’une tâche à l’autre avec une petite résistance sourde, sans vraie raison apparente. Ces rêves semblent juste distiller ce que la veille a accumulé de petits agacements, de frustrations, d’espoirs tombés à plat. Et puis, une fois de temps en temps, au milieu de ce brouillard, il y a la couleur. Je me souviens d’un rêve où tout restait aussi monotone que d’habitude jusqu’au moment où une porte s’est ouverte sur un champ de colza en plein éclat. Un jaune violent, presque douloureux, si net que j’ai eu l’impression de respirer dedans. Rien d’autre ne se passait : pas de dialogues, pas d’histoire, seulement cette couleur qui remplissait tout. C’est elle qui m’a réveillé, comme un sursaut. J’avais encore dans les yeux le jaune et, déjà, il commençait à se dissoudre. La première pensée a été de refermer les paupières, de retourner le chercher, comme on replonge la main dans une poche pour vérifier qu’on n’a pas perdu ses clés. En vain : le rêve s’était refermé comme un rideau. On ne commande pas ces choses-là, on les prend comme elles viennent, gris ou éclatantes, avec ce qu’elles laissent dans le corps. Il reste alors cette impression que nos humeurs obéissent à une sorte de météo souterraine dont les rêves seraient les éclairs fugitifs. Je n’ai aucune théorie sur la mécanique en jeu ; je vois seulement qu’un matin de colza jaune ne sonne pas pareil qu’un matin de couloirs gris, même si, dehors, le ciel a exactement la même couleur.|couper{180}