Le cœur alourdi par tant d’actes brouillons, je les voyais, mes camarades, s’appliquer jour après jour à bâtir une résignation propre, presque soignée. Chacun tenait sa place, faisait son quart, entretenait la coque et les cordages comme si tout était en ordre. Le capitaine, lui, restait en retrait près de la table à cartes ; il sortait le compas, réglait le sextant, notait des chiffres qu’il rangeait aussitôt. La position restait pour lui seul. Nous ne savions pas si nous suivions une route ou si nous tournions en rond sur cette mer plate où chaque jour ressemblait au précédent avec une obstination de miroir. La nuit, quand le moteur se taisait un peu et que les ordres cessaient, ceux qui ne dormaient pas montaient sur le pont. Ils se tenaient au bastingage, aux ris, aux filins, aux cordes poisseuses, dans le vent et les embruns. Certains fumaient, d’autres non, mais tous fixaient la ligne sombre de l’horizon comme s’ils attendaient d’y voir surgir une forme nouvelle, une version d’eux-mêmes entrevue un instant et qu’ils laisseraient filer pour pouvoir, au matin, reprendre leur ennui comme on remet une veste connue. Parmi eux, il y avait ce jeune mousse aux yeux très clairs, avec ses mains rouges d’eau froide et de corde brûlée. Il balbutiait des phrases que le vent emportait aussitôt, trop fort sur le pont pour comprendre un mot. Tout entier perdu dans sa solitude, il donnait l’impression de s’adresser à quelque chose ou à quelqu’un, là-bas, pour qu’on lui prête assez de force pour rester juché sur le bord sans basculer dans le noir. Je le voyais hésiter, se pencher, se redresser, rire tout seul comme un imbécile, puis serrer le cordage à s’en blanchir les phalanges pour garder l’équilibre dans les roulis. Je savais qu’aucune parole de consolation ne tiendrait longtemps sur cette mer-là ; d’ailleurs je n’en avais pas à lui offrir. Comme les autres, j’avais déjà franchi le pas qu’il redoutait : celui où l’on cesse de demander où l’on va et si cela a un sens, où l’on se contente de rester à bord, sans même espérer qu’un