Un jour il faudra bien que tu la sentes remonter, la joie, depuis le sol, comme une petite poussée qui grimpe le long des jambes, arrive au ventre, touche le cœur et, avec un peu de chance, finit par éclaircir la tête. Pour l’instant tu tiens avec des habitudes, des écrans, des listes et des “on verra”, mais ça ne durera pas toujours. Un jour – pas forcément un grand soir, peut-être un matin banal – il faudra arrêter de tourner autour et se remettre à l’ouvrage pour de bon : choisir un bout de terrain, repérer une clairière, guetter la perche, la tige, le vieux rondin, respirer à plein poumons cette odeur d’humus et de bois mouillé, et commencer une cabane. Pas un château, ni une villa, ni un mas, ni un manoir ; l’intime s’y perdrait. Juste une pièce, ronde ou presque, genre yourte sans folklore, pas trop belle, pas sophistiquée, avec de quoi tenir debout en hiver et laisser passer l’air en été. Une petite cabane pour tes vieux os, où l’on pourrait s’asseoir sur une caisse, rouler une cigarette douteuse, boire un verre de vin volé au supermarché du coin, écouter la pluie cogner sur la tôle et le vent secouer la porte en pensant à rien de précis. La nuit, à travers une toiture un peu disjointe, tu verrais passer les étoiles, la lune se lever derrière les arbres et suivre sa route tranquille pendant que, tout près, des bêtes viendraient flairer l’odeur d’un homme qui ne leur demande rien et ne leur veut rien non plus. Comme je te connais, tu pourrais tout lâcher d’un coup pour ça : l’atelier encombré, les expositions à venir, les rendez-vous, les plans de carrière. Partir là-bas sans idée de retour, mais sans drame, simplement parce que tu aurais enfin trouvé un endroit à ta mesure. Vivre au ras des racines, avec les troncs pour voisins, comme un enfant fatigué qui aurait vieilli trop vite et qui se remettrait à rire devant la rosée en se faisant peur tout seul quand une branche craque. Construire la cabane, la réparer, l’ajuster, et puis attendre, sans précipiter rien : les mouches, les vers, les oiseaux qui finiront bien par faire de ton abri un nid, un jour ou l’autre. Ce serait ta façon de rendre le corps et le reste à ce grand “tu” muet qui t’accompagne depuis le début, sans réponse ni exigence, mais qui n’a jamais cessé de te donner envie, justement, de planter quatre poteaux et d’y accrocher un toit.