On m’a collé pas mal de mots sur le dos au fil des années : « dispersé », « papillonnant », « instable », et, les mauvais jours, « un peu malade ». La scène se répète : quelqu’un prend un air sérieux, aligne les symptômes – projets commencés puis laissés en plan, changements de direction, difficulté à « se poser » –, puis conclut qu’il faudrait corriger, canaliser, traiter. Quand on est en face, on peut encaisser et se sentir détraqué, ou bien se redresser en se disant que c’est un privilège que les autres ne comprendront jamais. Dans les deux cas, on reste enfermé dans le même cadre. Un jour, en sortant encore d’un rendez-vous de ce genre, avec le diagnostic bien rangé dans une chemise cartonnée, je me suis entendu dire tout haut : « Bon, il va falloir faire avec. » Ce n’était pas une phrase de psy, ni un mantra trouvé dans un livre, c’était juste cette constatation : ce cerveau-là, c’est le mien, il ne va pas s’échanger, autant arrêter de rêver à un modèle plus stable. « Faire avec », ce n’était pas baisser les bras, ni dresser un drapeau de différence, c’était regarder le terrain tel qu’il est et voir ce que je peux bâtir dessus sans attendre qu’il change. Ce petit déplacement a suffi pour qu’un coin d’air entre. Rien à voir avec le « c’est comme ça » qu’on balance pour fermer les discussions. Ce « c’est comme ça » là vient avec tout un ton : haussement d’épaules, fatalisme, vieux proverbes sur « la vie ». Il colle l’étiquette sur le monde et en fait un bloc compact où rien ne bougera plus. « Faire avec » reste du côté de l’intime : ce n’est pas l’univers qui est figé, c’est seulement moi qui suis comme ça aujourd’hui, et je vais essayer de composer avec. Depuis, je sens que je me balance entre les deux formules comme un pendule un peu fatigué. Il y a des matins où je me lève dans l’humeur « faire avec » : je regarde la liste de choses entassées, mes envies qui partent dans tous les sens, et je commence quelque part, sans trop commenter. D’autres jours, la lassitude, la peur, un mail administratif suffisent à me faire glisser vers « c’est comme ça », et je me surprends à répéter les phrases des anciens, celles qui coupent court. Ce va-et-vient se lit dans les gestes les plus banals : changer de chaîne au moment où le reportage devient trop lourd, fermer un onglet dès que l’article demande un peu d’attention, détourner le regard devant quelqu’un couché dans une entrée d’immeuble. Le zapping n’est pas seulement une histoire d’écran, c’est un petit réflexe qui saute en nous pour éviter de rester trop longtemps au même endroit. Plutôt que de le maudire, j’essaie maintenant de le voir venir, comme ces nuages qu’on suit du regard en sachant qu’aucun ne restera. Il y a, dans cette simple observation, une forme d’apaisement qui ressemble à ce que certains textes bouddhistes racontent sans avoir besoin de l’annoncer. Les rares personnes chez qui j’ai vu ça en acte n’avaient rien de maîtres spirituels. C’étaient un voisin qui bricolait dans son garage en disant « on va faire avec » quand une planche vrillait, une vieille tante qui ajustait sa pension en riant de ses comptes mal faits, un patron de bar qui haussait les épaules devant une journée sans clients avant de reprendre son chiffon. Ils coupaient leurs légumes, rangeaient leurs outils, essuyaient leurs verres avec ce mélange de sérieux et de légèreté qui ne nie pas la difficulté mais ne la dramatise pas non plus. Leur sagesse, si on veut l’appeler ainsi, tenait dans ce sourire qui arrivait après coup, comme s’ils avaient fini par trouver le balancier lui-même vaguement comique.
5 mai 2019
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Carnets | mai
4 mai 2019
Longtemps, j’ai cru qu’on tenait debout en collant des étiquettes sur tout : les choses, les gens, les endroits. Nommer, c’était calmer le remous, fixer un cadre autour de ce qui menaçait de déborder. On disait “campagne”, “ville”, “plaisir”, “travail”, “art”, comme on range des dossiers dans des chemises. La réalité, c’était ce classement. À l’adolescence, j’ai testé la case “campagne” pour de bon. On avait quitté la ville, et je me retrouvais face aux champs, aux haies, aux collines, à ces routes longues qui n’aboutissaient nulle part. Rien ne bougeait, ou si peu : un tracteur au loin, un chien derrière un grillage, le vent dans les peupliers. L’ennui m’est tombé dessus là, pas l’ennui noble, mais cette impression de n’avoir rien à faire avec ces lignes, de ne pas parler la même langue que les prés. Je revenais vers la ville en tremblant un peu, comme si nous avions échoué, la campagne et moi, à nous trouver un sens commun. Plus tard, j’ai cherché ce sens dans l’autre extrême. Ce qui restait des bordels, des ports, des tavernes s’est chargé de remplir les creux. Des comptoirs collants, des femmes qui fumaient en regardant ailleurs, de grands seins lourds qu’on payait à l’heure, des fards qui coulaient un peu dans la lumière jaune et renvoyaient, déformés, mes propres désirs. Là, au moins, quelque chose s’agitait : musique trop forte, verres, promesses minuscules, phrases sales chuchotées à l’oreille. Je m’y suis enfoncé comme dans un couloir sans fin, persuadé qu’au bout il y aurait une éclaircie. À force de tourner en rond dans ces mêmes ruelles, de revoir les mêmes regards, la même lassitude sous le maquillage, le tunnel a commencé à sentir la vieille vapeur de friture et de sueur. La fatigue a pris le dessus, une fatigue épaisse, nauséeuse, devant ce trop-plein de tentatives pour inventer autre chose que ce qui était là. C’est à ce moment-là, une nuit sans qualité particulière, que j’ai lâché prise, non par courage mais parce que je n’en pouvais plus des aller-retour entre les champs muets et les tavernes bruyantes. J’ai ouvert les mains et je t’ai trouvée, toi, qui n’avais rien demandé : une toile posée sur un chevalet bancal, blanche, muette, dans une pièce qui sentait encore la lessive et le tabac froid. Tu ne promettais rien, tu ne proposais ni salut ni chute, seulement cette surface vide prête à recommencer tous les voyages sous une autre forme. Je pouvais y déposer l’ennui des paysages, les néons des ports, les seins lourds, les gouffres inventés de mon esprit, les ramener à des lignes, des taches, des couleurs. Tu étais là pour absorber l’inquiétude de la répétition, la transformer en quelque chose de regardable, parfois. Peu importe qu’on puisse m’appeler ou non “peintre”, que je sache expliquer ce que je fais. Les toiles que nous avons tirées de ces rencontres sont des fruits, la trace de nos ébats maladroits : rejetons de mes vices, enfants de tes vertus silencieuses.|couper{180}
Carnets | mai
3 mai 2019
Avec l’âge, on apprend à dire “goût” à la place de “désir”. On parle d’arômes, de cuisson lente, de recettes de famille ; ça passe mieux que d’avouer qu’on a encore envie de sentir un corps contre soi. J’étais assis en face d’elle, un soir de chaleur lourde, à lui expliquer très sérieusement comment mon père préparait le bœuf bourguignon. Je détaillais le choix du vin, le temps de mijotage, le moment précis où il ajoutait le pied de veau pour lier la sauce. La fenêtre était entrouverte, l’air ne rentrait pas, la table collait un peu sous les avant-bras. Elle m’écoutait en jouant distraitement avec sa cigarette, les cheveux attachés trop haut, la nuque humide. Au milieu d’une phrase, elle a soufflé : « Pff, fait chaud, ça ne te dérange pas si je me mets à l’aise ? » J’ai fait oui de la tête, persuadé qu’elle allait enlever ses chaussures ou dégrafer un bouton. Elle s’est levée, a tiré son t-shirt par-dessus la tête, puis le reste a suivi sans ralentir : le soutien-gorge, la jupe, la petite culotte qui a glissé le long des cuisses, tout posé sur une chaise, dans un bruit sec de tissu. Elle est revenue s’asseoir comme si de rien n’était, complètement nue, le verre à la main, les cuisses ouvertes juste ce qu’il fallait pour que je n’aie aucun endroit “neutre” où poser les yeux. J’avais encore en bouche les mots “pied de veau”, coincés quelque part entre la langue et le palais. C’est à ce moment-là que j’ai senti toute la comédie de mes histoires de bourguignon. J’avais cru être poli, respectueux, tenir mon rôle d’homme bien élevé qui parle de son père et de cuisine pour ne pas “mettre mal à l’aise”. En réalité, je m’abritais derrière la recette comme derrière un paravent, convaincu qu’il ne se passerait plus rien de ce genre dans ma vie. Sa nudité venait de traverser ce paravent comme un courant d’air. La chaleur qui m’est montée au visage n’était pas seulement du désir, mais une panique sourde : qu’est-ce que j’étais censé faire de ça, à mon âge, avec mon énergie en rade, mes manières prudentes ? J’ai bafouillé une fin de phrase sur la gélatine du pied de veau, puis j’ai entendu ma voix dire que je devais absolument passer un coup de fil, que j’avais oublié une chose urgente. Elle m’a regardé, sans insister, avec un demi-sourire que je n’ai pas su lire. J’ai remis mon chapeau comme si je fuyais la pluie, attrapé mes clés, traversé la pièce en évitant de la toucher. Dehors, la rue m’a accueilli avec son bitume tiède et ses passants indifférents. Je me suis senti immédiatement soulagé, et aussitôt après vaguement grotesque, comme un type qui s’enfuit d’un feu en expliquant qu’il doit surveiller une casserole. *illustration* huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mai
02 mai 2019
On cite Gandhi pour la non-violence comme si cela annulait tout le reste, alors qu’il n’a jamais cessé de parler de colère. Pas la crise de nerfs, pas le coup de poing au comptoir, mais cette montée de chaleur qui refuse l’injustice et qui, selon lui, devait être tenue, orientée, plutôt que refoulée. Homère commence l’Iliade par là : “Chante, déesse, la colère d’Achille…” ; ce n’est pas un défaut de caractère, c’est la matière même du poème. Les anciens savaient que rien ne change sans cette poussée, sans ce feu dans le ventre. Quand ils cherchaient à comprendre ce que nous appelons aujourd’hui “passion”, ils regardaient les entrailles encore fumantes des gallinacées, ils tâtaient la bile, ils localisaient la colère dans le foie, dans les intestins. Colère, ire, Ira : vigueur. C’est dans ce même ventre qu’aujourd’hui on nous demande de tout ravaler au nom du “savoir-vivre ensemble”. Se mettre en colère, c’est “perdre le contrôle”, “perdre la face”, gêner la réunion de copropriété, perturber le débat, faire tache sur la photo de groupe. Ceux qui se laissent traverser parlent souvent de cette force qui les met “hors d’eux-mêmes”, comme si sortir de ce “moi” bien dressé, poli, social, était déjà une faute. Hors de moi, qui parle alors quand ça monte ? Les pouvoirs qui nous administrent ont trouvé une méthode élégante pour ne pas répondre : nettoyer. On balaye les campements, on repeint les murs tagués en une nuit, on chasse les corps jugés sales des centres-villes, on gomme les traces. Au XIXᵉ siècle, on a percé de larges avenues pour que les révoltes ne puissent plus se retrancher dans les ruelles ; aujourd’hui, on installe des jardinières en béton et des grilles anti-squat sous les ponts. Hygiène, salubrité, “tranquillité publique” : tout ce vocabulaire sert à éloigner la colère des lieux où elle pourrait se voir. On traite la colère comme un choléra moderne : quelque chose de contagieux, d’opaque, qu’il faut contenir, isoler, repousser au-delà du périphérique, au-delà des frontières. Pendant ce temps, l’énergie qui la porte continue de s’accumuler. Elle ne disparaît pas parce qu’on la rebaptise “incivilité” ou “trouble à l’ordre public”. Elle se comprime comme un gaz dans nos corps, dans nos rues lissées, dans les discours où tout doit rester “apaisé”. Elle trouve alors d’autres sorties, parfois atroces : une foule qui bascule, un geste de plus, trois coups de feu dans le dos d’un homme qui avait précisément tenté de faire de cette force autre chose qu’un massacre. Le 30 janvier 1948, Gandhi tombe sous la colère d’un extrémiste qui lui reproche sa réconciliation avec les musulmans ; le 31 octobre 1984, Indira Gandhi tombe à son tour sous les balles de ses propres gardes sikhs. La même Inde qui avait produit un mot aussi doux et dangereux que ahimsa, la non-violence, laisse s’écrire ces scènes de bile renversée. On peut y voir la preuve que la colère est mauvaise en soi, qu’il fallait la bannir. On peut y voir aussi, plus simplement, que ce que nous appelons colère, providence, fatalité, est le nom que nous donnons à ce moment où la force comprimée trouve une issue, bonne ou mauvaise, sacrée ou ignoble. La question n’est peut-être pas de savoir comment l’abolir – ceux qui prétendent l’avoir fait mentent, on le sent à leurs voix lisses – mais comment reconnaître qu’elle nous traverse, qu’elle siège toujours dans les entrailles, et ce que nous choisissons d’en faire avant qu’elle ne choisisse pour nous.|couper{180}