Une fois notre propre vérité établie, pourquoi ne pas traverser la plaine en silence ? Quelle importance accorder à nos interventions si ce n’est celle, en premier lieu, de vouloir se mettre en avant ? Ce n’est pas suffisant et c’est profondément égoïste et puis je n’ai pas d’enfant. Mon rôle est de transmettre ce que je sais pour aider. C’est déjà mieux comme intention. Pourtant, quand le brouhaha envahit ce que j’imagine et ressens être la pureté du silence, la tentation revient à l’assaut : se taire profondément pour remonter les âges jusqu’au creuset du dé à coudre où tout était tassé, condensé dans un mutisme au bord de l’explosion. Juste avant le Big Bang, ce formidable silence. Et puis la dilatation soudaine et les cris, les murmures, les ébahissements, les premières paroles prononcées par les dieux, les lutins et les fées. Cette tentation du silence revient perpétuellement comme une sorte de diablotin venant taquiner saint Antoine et Flaubert. Ce Flaubert qui ne savait écrire qu’en gueulant ses phrases pour les sentir justes. Comme je puis le comprendre, cette nécessité de bruit pour saisir intensément ce qui le fonde. Ce n’est pas l’utérus, cette fois, car aucun cœur n’y bat. C’est juste avant. Et pendant longtemps, ce silence dans lequel aucun cœur ne bat ressemble à ce que l’on croit être la mort. Et puis vient le printemps et, de terre, sortent les jeunes pousses. Et puis viennent les feuilles, les fleurs et les insectes qui rêvent les prochains fruits.
reprise nov.2025
Une fois qu’on croit avoir mis la main sur quelque chose comme sa vérité, la tentation est simple : se taire, traverser la plaine sans plus ouvrir la bouche. À quoi bon ajouter une couche de phrases, si ce n’est pour se faire voir encore un peu ? Cette question revient souvent. Je me dis que parler pour se mettre en avant ne suffit pas, que c’est étroit, égoïste. Alors je m’invente une meilleure raison : je n’ai pas d’enfants, mon rôle serait de transmettre ce que je sais, d’essayer d’aider. Ça sonne plus noble, mais ça ne règle rien. La tentation du silence, elle, ne bouge pas. Elle revient chaque fois que le bruit du monde déborde dans ce que j’appelle, un peu pompeusement, « le silence » : notifications, opinions, débats, brouhaha général, et ma propre envie d’y ajouter mon grain de sel. Une part de moi voudrait tout couper, descendre en dessous, remonter vers un point de compression où rien ne parle encore, où tout tient dans une sorte de mutisme serré. Un avant-langage qui ressemble à la mort, mais qui m’attire quand même plus que le vacarme. En même temps, j’ai besoin de bruit pour écrire. Flaubert gueulait ses phrases dans son gueuloir ; je comprends très bien ce réflexe de les entendre pour vérifier si elles tiennent debout. Quand je lis à voix haute, je retrouve ce paradoxe : je rêve de me taire et je hurle mes lignes dans une pièce vide pour voir où elles cassent. Ce que je vise n’est pas un ventre chaud, pas une matrice – cette image-là m’a assez servi –, c’est une zone juste avant, où rien n’a encore pris forme et où, pourtant, quelque chose insiste. Longtemps, ce silence sans battement m’a paru être le visage de la mort. Aujourd’hui, j’y vois aussi un temps d’attente, comme la terre noire avant les pousses. On ne sait pas encore ce qui va sortir, ni si ça va valoir la peine, mais on accepte de rester là sans parler, le temps que quelque chose décide, ou non, de traverser la surface.
résumé : Ça montre un homme qui ne supporte plus tout à fait sa propre parole et qui essaie de lui trouver une justification acceptable : transmettre, aider, plutôt que simplement exister. Il fantasme un retrait radical dans le silence, presque jusqu’à la mort, mais il a besoin du bruit, de la voix haute, pour éprouver ses phrases. Il oscille donc entre deux pôles : la pulsion de se retirer du « brouhaha » et le besoin obstiné de continuer à écrire. En 2019, il est déjà lucide sur la part d’ego dans ses interventions, mais il a encore tendance à masquer ce conflit sous des grands décors cosmiques plutôt que de dire simplement : je ne sais pas comment parler sans me soupçonner moi-même.