11 août 2019
Une fois notre propre vérité établie, pourquoi ne pas traverser la plaine en silence ? Quelle importance accorder à nos interventions si ce n’est celle, en premier lieu, de vouloir se mettre en avant ? Ce n’est pas suffisant et c’est profondément égoïste et puis je n’ai pas d’enfant. Mon rôle est de transmettre ce que je sais pour aider. C’est déjà mieux comme intention. Pourtant, quand le brouhaha envahit ce que j’imagine et ressens être la pureté du silence, la tentation revient à l’assaut : se taire profondément pour remonter les âges jusqu’au creuset du dé à coudre où tout était tassé, condensé dans un mutisme au bord de l’explosion. Juste avant le Big Bang, ce formidable silence. Et puis la dilatation soudaine et les cris, les murmures, les ébahissements, les premières paroles prononcées par les dieux, les lutins et les fées. Cette tentation du silence revient perpétuellement comme une sorte de diablotin venant taquiner saint Antoine et Flaubert. Ce Flaubert qui ne savait écrire qu’en gueulant ses phrases pour les sentir justes. Comme je puis le comprendre, cette nécessité de bruit pour saisir intensément ce qui le fonde. Ce n’est pas l’utérus, cette fois, car aucun cœur n’y bat. C’est juste avant. Et pendant longtemps, ce silence dans lequel aucun cœur ne bat ressemble à ce que l’on croit être la mort. Et puis vient le printemps et, de terre, sortent les jeunes pousses. Et puis viennent les feuilles, les fleurs et les insectes qui rêvent les prochains fruits.
reprise nov.2025
Une fois qu’on croit avoir mis la main sur quelque chose comme sa vérité, la tentation est simple : se taire, traverser la plaine sans plus ouvrir la bouche. À quoi bon ajouter une couche de phrases, si ce n’est pour se faire voir encore un peu ? Cette question revient souvent. Je me dis que parler pour se mettre en avant ne suffit pas, que c’est étroit, égoïste. Alors je m’invente une meilleure raison : je n’ai pas d’enfants, mon rôle serait de transmettre ce que je sais, d’essayer d’aider. Ça sonne plus noble, mais ça ne règle rien. La tentation du silence, elle, ne bouge pas. Elle revient chaque fois que le bruit du monde déborde dans ce que j’appelle, un peu pompeusement, « le silence » : notifications, opinions, débats, brouhaha général, et ma propre envie d’y ajouter mon grain de sel. Une part de moi voudrait tout couper, descendre en dessous, remonter vers un point de compression où rien ne parle encore, où tout tient dans une sorte de mutisme serré. Un avant-langage qui ressemble à la mort, mais qui m’attire quand même plus que le vacarme. En même temps, j’ai besoin de bruit pour écrire. Flaubert gueulait ses phrases dans son gueuloir ; je comprends très bien ce réflexe de les entendre pour vérifier si elles tiennent debout. Quand je lis à voix haute, je retrouve ce paradoxe : je rêve de me taire et je hurle mes lignes dans une pièce vide pour voir où elles cassent. Ce que je vise n’est pas un ventre chaud, pas une matrice – cette image-là m’a assez servi –, c’est une zone juste avant, où rien n’a encore pris forme et où, pourtant, quelque chose insiste. Longtemps, ce silence sans battement m’a paru être le visage de la mort. Aujourd’hui, j’y vois aussi un temps d’attente, comme la terre noire avant les pousses. On ne sait pas encore ce qui va sortir, ni si ça va valoir la peine, mais on accepte de rester là sans parler, le temps que quelque chose décide, ou non, de traverser la surface.
résumé : Ça montre un homme qui ne supporte plus tout à fait sa propre parole et qui essaie de lui trouver une justification acceptable : transmettre, aider, plutôt que simplement exister. Il fantasme un retrait radical dans le silence, presque jusqu’à la mort, mais il a besoin du bruit, de la voix haute, pour éprouver ses phrases. Il oscille donc entre deux pôles : la pulsion de se retirer du « brouhaha » et le besoin obstiné de continuer à écrire. En 2019, il est déjà lucide sur la part d’ego dans ses interventions, mais il a encore tendance à masquer ce conflit sous des grands décors cosmiques plutôt que de dire simplement : je ne sais pas comment parler sans me soupçonner moi-même.
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Carnets | août
31 août 2019
L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}
Carnets | août
29 août 2019
Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}
Carnets | août
28 août 2019
Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}