Pendant tant d’années, elle fut ma compagne fidèle, indéfectible. C’était une mère, certainement, une mère juive bien sûr qui, dès qu’un malheur surgissait, m’entourait de ses bras protecteurs en me parlant de couilles et de courage. Alors, marionnette de l’ironie, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la répartie mordante, le seul but étant bêtement d’obtenir la victoire dans toutes ces joutes verbeuses. Cependant que, lorsque je me retrouvais seul dans les rues mornes, dans mon errance perpétuelle, c’était bien sûr pour m’évader, pour la fuir, du moins tenter de retrouver le chemin du cœur dans des quêtes interminables, comme par exemple une autre femme qui serait douce, aimante et compréhensive, une autre mère encore, bien sûr. Ou alors véritablement contraire, justement : une pute, une salope, bénéficiant de la connaissance des nœuds en tout genre, qui me dénouerait la libido entortillée comme un fil de pêche autour de sa gaule. Entre la maman et la putain, évidemment, le refuge dans l’ironie était une sorte d’utérus, une coquille dans laquelle je devais revenir pour échapper à la morsure du malheur constant. C’est fou comme certaines lucidités sont très proches de la plus haute bêtise. Orgueil et bêtise cosmiques, pourrait-on dire. La vie est bonne dans sa manière de proposer le retour. Tout acte déploie une forêt de conséquences qu’on ignore, fort heureusement — enfin, je veux dire normalement —, sauf que j’ai toujours eu la faculté de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Ce fut un handicap, certainement, de n’être pas ignorant ni spontané. La peinture m’a redonné cette innocence, si je puis dire ; ce fut un nouvel amour, comme ces gens qui passent des années assis à côté d’une copine et qui soudain la découvrent comme âme sœur. Est-ce que c’est encore une nouvelle mère ? Décidément, cette hantise revenait encore. L’ironie va avec l’inceste : à vouloir défoncer les portes ouvertes, j’aurais baisé ma mère par tant de voies diverses et variées, tant par les mots que par les actes, qu’à force la grande déesse mère universelle aura eu pitié. Quand elle ouvrit les jambes cette dernière fois pour m’offrir l’espace infini de la toile vierge, je m’y suis engouffré pour mourir à moi-même et traverser l’horizon. Au sortir de ce long rêve, je découvris la tentation du silence, mais ceci sera pour une autre histoire.

reprise nov.2025

Pendant des années, l’ironie a été ma compagne la plus fidèle. Une vraie mère juive : dès qu’un malheur pointait, elle me serrait dans ses bras, me parlait de couilles et de courage, et je repartais à l’assaut. Marionnette docile, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la réplique qui cloue le bec. Le but était simple : gagner. Sortir vainqueur de chaque joute verbale, peu importe ce que ça laissait derrière.

Et puis, une fois la salle vidée, je me retrouvais seul dehors, dans ces rues mornes où je tournais en rond pour lui échapper, à elle, autant qu’au reste. Je cherchais autre chose que cette mère en carton-pâte : une femme douce, aimante, compréhensive, qui me ramasserait sans me juger, une autre mère, évidemment. Ou bien l’inverse absolu : une femme dure, sexuelle, qui saurait dénouer ma libido comme on démêle un fil de pêche emmêlé autour d’une canne. Entre la maman et la putain, l’ironie faisait office d’utérus : un abri où je rentrais me recroqueviller dès que la réalité mordait trop fort.

Avec le recul, je vois bien à quel point certaines de ces « lucidités » touchaient à la bêtise pure. Je me croyais très au clair, très au-dessus, alors que je rejouais toujours la même scène : insulter la douleur, en rire, la provoquer, puis courir me cacher. À cela s’ajoutait ce handicap que je prends longtemps pour un talent : la capacité de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Voir d’emblée toutes les conséquences possibles, ça empêche surtout de risquer quoi que ce soit. On n’est ni ignorant ni spontané, on est paralysé.

La peinture a bousculé ce dispositif. Au début, elle était là, à côté, comme une amie de longue date. Je peignais, mais je ne la regardais pas vraiment. Puis un jour, j’ai compris que c’était avec elle que j’habitais depuis le début. Un nouvel amour, ou une nouvelle mère : la vieille question revenait aussitôt. Je me suis souvent demandé si je n’étais pas simplement en train de déplacer mon histoire d’utérus d’un corps à un autre.

Quand je dis que l’ironie va avec l’inceste, ce n’est pas pour faire le malin. C’est parce qu’à force de vouloir « défoncer les portes ouvertes », j’ai joué en imagination toutes les versions possibles d’une possession interdite : la mère, les mères, la « grande mère » vague et universelle. À force de tout sexualiser, je finissais par tourner en rond dans ma propre tête. La dernière fois, c’est la toile elle-même qui s’est ouverte : la surface blanche m’a avalé tout entier. J’y ai laissé un certain « moi » qui croyait tirer les ficelles et je l’ai regardé s’éteindre au bord du cadre. À la sortie, il restait moins de mots, plus de silence, et l’idée confuse que l’ironie n’était peut-être pas la seule pièce où je pouvais vivre. Mais ça, comme toujours, c’est pour une autre histoire.

résumé : l’homme de 2019 est un type qui a très bien repéré le nœud mère/ironie/sexualité, qui commence à déplacer ce nœud vers la peinture, mais qui reste pris dans une façon théâtrale de se raconter – à mi-chemin entre confession courageuse et mise en scène de sa propre « profondeur ».