10 août 2019
Pendant tant d’années, elle fut ma compagne fidèle, indéfectible. C’était une mère, certainement, une mère juive bien sûr qui, dès qu’un malheur surgissait, m’entourait de ses bras protecteurs en me parlant de couilles et de courage. Alors, marionnette de l’ironie, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la répartie mordante, le seul but étant bêtement d’obtenir la victoire dans toutes ces joutes verbeuses. Cependant que, lorsque je me retrouvais seul dans les rues mornes, dans mon errance perpétuelle, c’était bien sûr pour m’évader, pour la fuir, du moins tenter de retrouver le chemin du cœur dans des quêtes interminables, comme par exemple une autre femme qui serait douce, aimante et compréhensive, une autre mère encore, bien sûr. Ou alors véritablement contraire, justement : une pute, une salope, bénéficiant de la connaissance des nœuds en tout genre, qui me dénouerait la libido entortillée comme un fil de pêche autour de sa gaule. Entre la maman et la putain, évidemment, le refuge dans l’ironie était une sorte d’utérus, une coquille dans laquelle je devais revenir pour échapper à la morsure du malheur constant. C’est fou comme certaines lucidités sont très proches de la plus haute bêtise. Orgueil et bêtise cosmiques, pourrait-on dire. La vie est bonne dans sa manière de proposer le retour. Tout acte déploie une forêt de conséquences qu’on ignore, fort heureusement — enfin, je veux dire normalement —, sauf que j’ai toujours eu la faculté de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Ce fut un handicap, certainement, de n’être pas ignorant ni spontané. La peinture m’a redonné cette innocence, si je puis dire ; ce fut un nouvel amour, comme ces gens qui passent des années assis à côté d’une copine et qui soudain la découvrent comme âme sœur. Est-ce que c’est encore une nouvelle mère ? Décidément, cette hantise revenait encore. L’ironie va avec l’inceste : à vouloir défoncer les portes ouvertes, j’aurais baisé ma mère par tant de voies diverses et variées, tant par les mots que par les actes, qu’à force la grande déesse mère universelle aura eu pitié. Quand elle ouvrit les jambes cette dernière fois pour m’offrir l’espace infini de la toile vierge, je m’y suis engouffré pour mourir à moi-même et traverser l’horizon. Au sortir de ce long rêve, je découvris la tentation du silence, mais ceci sera pour une autre histoire.
reprise nov.2025
Pendant des années, l’ironie a été ma compagne la plus fidèle. Une vraie mère juive : dès qu’un malheur pointait, elle me serrait dans ses bras, me parlait de couilles et de courage, et je repartais à l’assaut. Marionnette docile, j’excellais dans la diatribe, le trait acéré, la réplique qui cloue le bec. Le but était simple : gagner. Sortir vainqueur de chaque joute verbale, peu importe ce que ça laissait derrière.
Et puis, une fois la salle vidée, je me retrouvais seul dehors, dans ces rues mornes où je tournais en rond pour lui échapper, à elle, autant qu’au reste. Je cherchais autre chose que cette mère en carton-pâte : une femme douce, aimante, compréhensive, qui me ramasserait sans me juger, une autre mère, évidemment. Ou bien l’inverse absolu : une femme dure, sexuelle, qui saurait dénouer ma libido comme on démêle un fil de pêche emmêlé autour d’une canne. Entre la maman et la putain, l’ironie faisait office d’utérus : un abri où je rentrais me recroqueviller dès que la réalité mordait trop fort.
Avec le recul, je vois bien à quel point certaines de ces « lucidités » touchaient à la bêtise pure. Je me croyais très au clair, très au-dessus, alors que je rejouais toujours la même scène : insulter la douleur, en rire, la provoquer, puis courir me cacher. À cela s’ajoutait ce handicap que je prends longtemps pour un talent : la capacité de prévoir, comme aux échecs, une vingtaine de coups d’avance. Voir d’emblée toutes les conséquences possibles, ça empêche surtout de risquer quoi que ce soit. On n’est ni ignorant ni spontané, on est paralysé.
La peinture a bousculé ce dispositif. Au début, elle était là, à côté, comme une amie de longue date. Je peignais, mais je ne la regardais pas vraiment. Puis un jour, j’ai compris que c’était avec elle que j’habitais depuis le début. Un nouvel amour, ou une nouvelle mère : la vieille question revenait aussitôt. Je me suis souvent demandé si je n’étais pas simplement en train de déplacer mon histoire d’utérus d’un corps à un autre.
Quand je dis que l’ironie va avec l’inceste, ce n’est pas pour faire le malin. C’est parce qu’à force de vouloir « défoncer les portes ouvertes », j’ai joué en imagination toutes les versions possibles d’une possession interdite : la mère, les mères, la « grande mère » vague et universelle. À force de tout sexualiser, je finissais par tourner en rond dans ma propre tête. La dernière fois, c’est la toile elle-même qui s’est ouverte : la surface blanche m’a avalé tout entier. J’y ai laissé un certain « moi » qui croyait tirer les ficelles et je l’ai regardé s’éteindre au bord du cadre. À la sortie, il restait moins de mots, plus de silence, et l’idée confuse que l’ironie n’était peut-être pas la seule pièce où je pouvais vivre. Mais ça, comme toujours, c’est pour une autre histoire.
résumé : l’homme de 2019 est un type qui a très bien repéré le nœud mère/ironie/sexualité, qui commence à déplacer ce nœud vers la peinture, mais qui reste pris dans une façon théâtrale de se raconter – à mi-chemin entre confession courageuse et mise en scène de sa propre « profondeur ».
Pour continuer
Carnets | août
31 août 2019
L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}
Carnets | août
29 août 2019
Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}
Carnets | août
28 août 2019
Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}