6 août 2019

Par les temps qui courent, l’expression « il faut » revient dans toutes les bouches comme une sorte de mot d’ordre automatique qui permettrait de se hausser en pédagogue de chacune des petites expériences dont nous croyons avoir compris tous les tenants et aboutissants. Ainsi, subrepticement, le joug se pose sur celui qui l’écoute et fait sien ce « il faut », provoquant tour à tour l’idée d’une loi physique ou psychologique dont il serait l’ignorant crasse. S’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, on a bien le droit d’en mettre un ou trois ou quatre pour fabriquer sa propre mixture et ensuite, à l’appui de cette formidable percée vers l’inconnu, goûter avec son propre sens critique le résultat. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ce qu’on nous assène ainsi de façon plus ou moins subliminale comme le fait la réclame pour les régimes, les marques de bagnoles et autres croisières transatlantiques, sinon que pour mieux nous emprisonner dans l’idée d’une nécessité absolue créée de toutes pièces par des commerciaux qui connaissent bien la musique ? S’il faut prendre l’habitude de bien regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue, il en va bien autrement pour traverser l’épaisseur des rapports humains. Je conseille de regarder aussi en bas, en haut et de façon oblique sans rien fixer trop longtemps pour ne pas être hypnotisé. De plus, et souvent, ceux qui nous assènent dans l’intimité des « il faut » à la volée sont bien souvent, dans mon souvenir, comme les cordonniers les plus mal chaussés en la matière. Il faut que tu le fasses parce que moi, je ne m’en sens pas vraiment capable, il faut parce que sinon, car il y a évidemment toujours un « sinon » planqué derrière tous ces « il faut ». C’est ainsi qu’il faut que tu m’aimes, que tu paies tes factures, que tu sois bien propre sur toi, que tu écrives correctement, que tu te taises, que tu me dises tout… Et à cet instant, épuisé par le poids à la fois fictif et réel de tant d’obligations larvées, il arrive que, tout à coup, une fissure dans la cloison de l’intimité s’entrouvre et que l’on s’y engouffre sans bruit, pour disparaître doucement, sans faire de bruit, en laissant derrière soi, avec tous les « il faut », le bruit continu d’un téléviseur ou d’une radio.

Reprise nov.2025

Par les temps qui courent, le « il faut » circule partout, comme une petite police intérieure qu’on se passe de bouche en bouche. Il faut se lever tôt, il faut être positif, il faut faire attention à sa santé, à son couple, à ses enfants, à sa carrière. À force de l’entendre, on finit par le reprendre soi-même, sans même se rendre compte qu’on ajoute un poids de plus sur les épaules de celui qui écoute. Le « il faut » tombe, l’air de rien, et derrière lui se devine toujours l’idée d’une loi que l’autre connaîtrait mieux que toi, d’un mode d’emploi que tu serais trop sot pour avoir trouvé.

Qu’on dise qu’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, passe encore : libre à chacun d’en mettre un, trois ou quatre et de goûter ce qu’il a fait. Mais dès qu’on passe du plan de la cuisine à celui de la conduite, le ton change. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ces « il faut » assénés comme des évidences, à la manière des publicités qui nous expliquent comment manger, quoi conduire, où partir en vacances, sinon pour nous enfermer dans une nécessité fabriquée sur mesure par ceux qui ont intérêt à ce qu’on obéisse ?

Traverser une rue est simple : on nous apprend à regarder à gauche et à droite, et on s’en sort le plus souvent avec deux jambes entières. Traverser un rapport humain est une autre affaire. Là, je conseillerais plutôt de regarder aussi en bas, en haut, en biais, et de ne rien fixer trop longtemps, sous peine de se laisser hypnotiser par le regard ou les injonctions de l’autre.

Ce qui me revient surtout, ce ne sont pas les « il faut » généraux, mais ceux murmurés dans l’intimité : il faut que tu le fasses parce que moi je ne m’en sens pas capable ; il faut que tu prennes ça en charge, que tu appelles, que tu règles, que tu t’occupes de tout. Derrière chaque « il faut », il y avait un « sinon » à peine voilé : sinon je t’en voudrai, sinon tout s’écroule, sinon tu n’es pas à la hauteur. C’est ainsi qu’on en arrive à « il faut que tu m’aimes », « il faut que tu sois bien comme il faut », « il faut que tu te taises », « il faut que tu me dises tout ». Une camisole faite de verbes à l’infinitif.

À force, on se retrouve saturé de ces obligations qui ne sont pas tout à fait réelles et pourtant pèsent de tout leur poids. Alors, un jour, sans cris ni fracas, une fissure apparaît quelque part dans la cloison de l’intimité. On ne sait pas très bien pourquoi, mais on passe de l’autre côté. On sort, on ferme la porte doucement, on laisse les « il faut » continuer sans nous, portés par le bruit constant de la télévision ou de la radio. Et pour la première fois depuis longtemps, on se demande ce qu’on ferait, nous, si personne ne venait plus nous expliquer comment il faut vivre.

résumé : Ça montre quelqu’un qui étouffe sous les injonctions, qui a très bien repéré comment le « il faut » sert à refiler ses peurs et ses responsabilités à l’autre, mais qui parle encore beaucoup « en général ». L’homme de 2019 se pense du côté de ceux qui voient clair dans les mécanismes (pub, commerciaux, injonctions familiales), mais il n’ose pas encore nommer les scènes précises où ça l’a cassé lui. Il a déjà une allergie profonde au chantage affectif et aux obligations implicites, il rêve de fissurer la cloison et de disparaître en douce, mais il préfère encore théoriser le « il faut » plutôt que dire simplement : là, ce jour-là, on m’a trop demandé et je suis parti.

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Carnets | août

31 août 2019

L’air est à la catastrophe ou la catastrophe est dans l’air. Elle n’est pas à venir, elle est toujours là, soit en toi ou à l’extérieur de toi. La catastrophe fait partie intégrante de la création, sans catastrophe, sans effondrement aucun renouveau. Paul Cézanne ne « démarrait » pas un tableau sans avoir au moins essuyé deux ou trois catastrophes préalables. Et plus loin on apprendra aussi qu’il doit arriver un moment où tous les plans s’effondrent les uns sur les autres. C’est que, pour éviter le cliché, force est de constater qu’il faut se tordre la tête et se vriller l’œil bien souvent pour laisser à la main sa propre intelligence. Ainsi le retour à une case départ au bout de tout effondrement semble être une sorte de rituel ou tout du moins un passage obligé pour qui veut aller puiser une vérité au fond d’un puits qui se trouve être généralement, sans fond. Le mot « vérité » ici n’étant pas universel bien sûr mais il est tout de même possible qu’une vérité obtenue de haute lutte envers soi, touche l’autre resté tout en haut à contempler l’eau luisante en bas. reprise nov. 2025 L’air est déjà à la catastrophe ; elle n’est pas à venir, elle est là, en toi comme dehors, et fait partie intégrante de la création : sans catastrophe, sans effondrement, il n’y a pas de renouveau. Paul Cézanne ne commençait pas un tableau sans avoir traversé deux ou trois désastres préalables, ces moments où l’ensemble ne tient plus, où les plans s’écrasent les uns sur les autres et où ce qui s’organisait se défait brusquement. Pour éviter le confort du cliché, il faut accepter ce passage par l’informe, se tordre la tête, se fatiguer l’œil jusqu’à laisser enfin à la main sa propre intelligence. Le retour à une case départ, au bout de l’effondrement, devient alors un rituel plus qu’un échec : on y redescend pour aller chercher une vérité qui n’a rien d’universel, mais qui a été gagnée de haute lutte contre soi. Parfois, cette vérité arrachée au fond du puits — ce fond qui se dérobe toujours — rejoint tout de même quelqu’un resté là-haut, penché sur l’eau luisante, sans savoir exactement ce qui insiste en dessous. résumé : En quelques phrases : ce narrateur est quelqu’un qui ne croit pas aux œuvres lisses et aux réussites immédiates. Il se méfie du cliché, de l’aphorisme confortable, et tente de faire du ratage un passage obligé. Il se traite lui-même avec une sévérité constante, préférant l’effort, la lutte, la reprise, à la facilité d’un sens déjà donné. Il sait que la vérité n’est ni universelle ni stable, mais il continue à descendre au fond du puits, convaincu que ce mouvement, même incertain, reste la seule manière de rester vivant dans son travail.|couper{180}

palimpsestes

Carnets | août

29 août 2019

Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, juste pour tester cette version de moi et aussi soulager quelques acidités d’estomac. Donc je tente de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a dit : « la colère fait de toi une victime » et, par orgueil, comme je ne veux pas être une victime, je me suis enfilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède. Mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons. Voilà exactement comment je suis devenu addicted à la gentillesse, à ma façon. L’un des principaux effets secondaires de la gentillesse que je détecte malgré tout, c’est la difficulté à s’envoler en prose. Tu me diras que tu t’en fous si tu n’écris pas, mais moi, ça m’importe, car j’adore écrire. La gentillesse ne produit guère que des choses flasques dans l’écriture, je m’en aperçois. Si je publiais un jour tout cela, je n’aurais en gros que quelques grenouilles de bénitier, quelques putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, cependant, est contre-indiqué si on veut passer une bonne vieille journée de « gentil ». Ce que l’on utilise comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et pourrit le cœur pour des jours, parfois. Une voyante, de mes amies, m’a assuré que ça ne faisait aucun doute pour elle : j’étais un peu trop sensible aux étoiles filantes de Dzika… et que j’aurais bien besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je me tâte et, comme d’habitude, je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, mais, de là à devenir con, il y a quand même de la marge. reprise nov.2025 Depuis quelques mois, je me suis mis à devenir gentil, histoire de voir ce que ça donne et, au passage, de calmer deux ou trois acidités d’estomac. J’essaie de rester cool à peu près en toutes circonstances parce qu’un putain de coach, quelque part sur la toile, m’a balancé que « la colère fait de toi une victime » et que, par orgueil, comme je refuse ce rôle-là, je me suis faufilé comme j’ai pu par le chas de l’aiguille de l’humilité. Pas simple, de prime abord, quand on ne croit pas à grand-chose, je te le concède, mais le jeu a toujours été un de mes péchés mignons, alors j’ai joué le jeu de la gentillesse jusqu’à m’y rendre presque addict, à ma façon. Le problème, c’est que je vois bien l’effet secondaire : dès que je reste dans cette version « soft » de moi, la prose ne décolle plus. Tu peux t’en foutre si tu n’écris pas, mais moi ça m’emmerde, parce que j’adore écrire et que la gentillesse ne me donne que des phrases flasques. Si je publiais tout cela tel quel, je récolterais quelques grenouilles de bénitier, deux ou trois putes repenties, et le reste, ma foi, serait du tout-venant. Récupérer sa morgue dans l’écriture, pourtant, c’est contre-indiqué si tu veux passer une bonne vieille journée de « gentil » : ce que tu utilises comme énergie se propage à la vitesse de la lumière dans les veines et te pourrit le cœur pour plusieurs jours. Une voyante parmi mes amies m’a juré que ça ne faisait pour elle aucun doute : je serais trop sensible aux étoiles filantes de Dzika et j’aurais besoin d’un « bouclier de glace » pour les contrer. Moyennant quelques euros, je pourrais m’en offrir un, je me tâte toujours, mais comme d’habitude je laisse tomber : je veux bien essayer d’être gentil, oui, mais de là à devenir con, il y a encore de la marge. résumé : ce narrateur est un joueur fatigué qui teste sur lui-même des postures morales comme on essaie des médicaments. Il craint autant la position de victime que celle du cynique rance, et tente de trouver un passage étroit entre les deux. Il sait que sa colère nourrit son écriture mais l’abîme ailleurs, dans le corps et dans la vie ordinaire. Il préfère pour l’instant garder cette tension plutôt que choisir franchement un camp, convaincu qu’entre « gentil » et « con », il lui reste encore une bande étroite où tenir debout et écrire.|couper{180}

Carnets | août

28 août 2019

Depuis la vaste nuit je vais tout habillé de plumes rejoindre l’aube et survoler les monts, les fleuves et les frontières et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie je plie et ploie vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin tous mes souvenirs et tous mes rêves pour retrouver au soir, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. reprise nov.2025 Depuis la vaste nuit je m’avance, tout habillé de plumes, pour rejoindre l’aube, survoler les monts, les fleuves, les frontières, et m’abîmer dans le matin. Comme fond l’épervier sur sa proie, je descends vers le banal, l’ordinaire, en rejetant au loin mes souvenirs et mes rêves, afin de retrouver, le soir venu, neuf, mon bel ami, mon beau sourire, tout habillé de plumes. résumé : ce narrateur se rêve en être de passage, capable de survoler le monde avant de consentir à y retomber. Il accepte l’ordinaire, mais seulement après l’avoir rejoint depuis une hauteur intérieure. Il se défait de ses souvenirs et de ses rêves comme d’un excès de poids, dans l’espoir paradoxal de se retrouver plus « neuf » le soir venu. Il cherche moins la grandeur qu' une forme de simplicité régénérée, où la légèreté des plumes et la gravité de la chute coexistent. Il vit dans cette tension entre le désir de s’élever et la nécessité d’atterrir, et c’est précisément là que quelque chose en lui reste vivant.|couper{180}

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