Par les temps qui courent, l’expression « il faut » revient dans toutes les bouches comme une sorte de mot d’ordre automatique qui permettrait de se hausser en pédagogue de chacune des petites expériences dont nous croyons avoir compris tous les tenants et aboutissants. Ainsi, subrepticement, le joug se pose sur celui qui l’écoute et fait sien ce « il faut », provoquant tour à tour l’idée d’une loi physique ou psychologique dont il serait l’ignorant crasse. S’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, on a bien le droit d’en mettre un ou trois ou quatre pour fabriquer sa propre mixture et ensuite, à l’appui de cette formidable percée vers l’inconnu, goûter avec son propre sens critique le résultat. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ce qu’on nous assène ainsi de façon plus ou moins subliminale comme le fait la réclame pour les régimes, les marques de bagnoles et autres croisières transatlantiques, sinon que pour mieux nous emprisonner dans l’idée d’une nécessité absolue créée de toutes pièces par des commerciaux qui connaissent bien la musique ? S’il faut prendre l’habitude de bien regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue, il en va bien autrement pour traverser l’épaisseur des rapports humains. Je conseille de regarder aussi en bas, en haut et de façon oblique sans rien fixer trop longtemps pour ne pas être hypnotisé. De plus, et souvent, ceux qui nous assènent dans l’intimité des « il faut » à la volée sont bien souvent, dans mon souvenir, comme les cordonniers les plus mal chaussés en la matière. Il faut que tu le fasses parce que moi, je ne m’en sens pas vraiment capable, il faut parce que sinon, car il y a évidemment toujours un « sinon » planqué derrière tous ces « il faut ». C’est ainsi qu’il faut que tu m’aimes, que tu paies tes factures, que tu sois bien propre sur toi, que tu écrives correctement, que tu te taises, que tu me dises tout… Et à cet instant, épuisé par le poids à la fois fictif et réel de tant d’obligations larvées, il arrive que, tout à coup, une fissure dans la cloison de l’intimité s’entrouvre et que l’on s’y engouffre sans bruit, pour disparaître doucement, sans faire de bruit, en laissant derrière soi, avec tous les « il faut », le bruit continu d’un téléviseur ou d’une radio.

Reprise nov.2025

Par les temps qui courent, le « il faut » circule partout, comme une petite police intérieure qu’on se passe de bouche en bouche. Il faut se lever tôt, il faut être positif, il faut faire attention à sa santé, à son couple, à ses enfants, à sa carrière. À force de l’entendre, on finit par le reprendre soi-même, sans même se rendre compte qu’on ajoute un poids de plus sur les épaules de celui qui écoute. Le « il faut » tombe, l’air de rien, et derrière lui se devine toujours l’idée d’une loi que l’autre connaîtrait mieux que toi, d’un mode d’emploi que tu serais trop sot pour avoir trouvé.

Qu’on dise qu’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette, passe encore : libre à chacun d’en mettre un, trois ou quatre et de goûter ce qu’il a fait. Mais dès qu’on passe du plan de la cuisine à celui de la conduite, le ton change. Pourquoi faudrait-il toujours écouter ces « il faut » assénés comme des évidences, à la manière des publicités qui nous expliquent comment manger, quoi conduire, où partir en vacances, sinon pour nous enfermer dans une nécessité fabriquée sur mesure par ceux qui ont intérêt à ce qu’on obéisse ?

Traverser une rue est simple : on nous apprend à regarder à gauche et à droite, et on s’en sort le plus souvent avec deux jambes entières. Traverser un rapport humain est une autre affaire. Là, je conseillerais plutôt de regarder aussi en bas, en haut, en biais, et de ne rien fixer trop longtemps, sous peine de se laisser hypnotiser par le regard ou les injonctions de l’autre.

Ce qui me revient surtout, ce ne sont pas les « il faut » généraux, mais ceux murmurés dans l’intimité : il faut que tu le fasses parce que moi je ne m’en sens pas capable ; il faut que tu prennes ça en charge, que tu appelles, que tu règles, que tu t’occupes de tout. Derrière chaque « il faut », il y avait un « sinon » à peine voilé : sinon je t’en voudrai, sinon tout s’écroule, sinon tu n’es pas à la hauteur. C’est ainsi qu’on en arrive à « il faut que tu m’aimes », « il faut que tu sois bien comme il faut », « il faut que tu te taises », « il faut que tu me dises tout ». Une camisole faite de verbes à l’infinitif.

À force, on se retrouve saturé de ces obligations qui ne sont pas tout à fait réelles et pourtant pèsent de tout leur poids. Alors, un jour, sans cris ni fracas, une fissure apparaît quelque part dans la cloison de l’intimité. On ne sait pas très bien pourquoi, mais on passe de l’autre côté. On sort, on ferme la porte doucement, on laisse les « il faut » continuer sans nous, portés par le bruit constant de la télévision ou de la radio. Et pour la première fois depuis longtemps, on se demande ce qu’on ferait, nous, si personne ne venait plus nous expliquer comment il faut vivre.

résumé : Ça montre quelqu’un qui étouffe sous les injonctions, qui a très bien repéré comment le « il faut » sert à refiler ses peurs et ses responsabilités à l’autre, mais qui parle encore beaucoup « en général ». L’homme de 2019 se pense du côté de ceux qui voient clair dans les mécanismes (pub, commerciaux, injonctions familiales), mais il n’ose pas encore nommer les scènes précises où ça l’a cassé lui. Il a déjà une allergie profonde au chantage affectif et aux obligations implicites, il rêve de fissurer la cloison et de disparaître en douce, mais il préfère encore théoriser le « il faut » plutôt que dire simplement : là, ce jour-là, on m’a trop demandé et je suis parti.